•      Je dus attendre une fois arrivé au lycée. La dernière heure de cours n’était pas encore finie. Ce qui était parfait, car je devais réfléchir à certaines choses et j’avais besoin d’être seul.
         Son parfum flottait encore dans la voiture. Je gardai les vitres fermées, la laissant m’imprégner, essayant de m’habituer à cette sensation de brûlure à l'intérieur de ma gorge.
         L’attirance.

         C’était une chose problématique à prendre en compte. Elle avait tant de facettes, tant de significations et de niveaux différents. Pas identique à l’amour, mais elle lui était inextricablement liée.
     
     Je ne savais absolument pas si Bella était attirée par moi. (Son silence mental continuerait-il à devenir de plus en plus frustrant jusqu’à ce que je devienne fou ? Ou y avait-il une limite que j'arriverais un jour à franchir ?)

         J’essayai de comparer ses réponses physiques à celles d'autres, comme la secrétaire et Jessica Stanley, mais la comparaison fut peu concluante. Les mêmes signes – changement de rythme cardiaque et de respiration – pouvaient tout aussi bien signifier la peur, le choc ou l’anxiété que l’intérêt. Il semblait peu probable que Bella puisse entretenir le même type de pensées que celles que Jessica Stanley avait auparavant eues à mon égard. Après tout, Bella savait très bien qu’il y avait quelque chose d'étrage chez moi, même si elle ne savait pas exactement de quoi il s’agissait. Elle avait touché ma peau glacée, elle avait reculé sa main loin du froid.
         Et pourtant… alors que je me remémorais ces fantasmes qui m'avaient écœuré, mais les imaginant avec Bella à la place de Jessica…
     
     Je respirai plus rapidement, le feu s’agrippant en tous sens le long de ma gorge.

         Et si c’avait été Bella m’imaginant avec mes bras autour de son corps fragile ? Me sentant la presser tendrement contre mon torse, puis mettre ma main sous son menton ? Repoussant de sa main le lourd rideau de ses cheveux pour la voir rougir ? Traçant la forme de ses lèvres du bout de mes doigts ? Penchant mon visage vers le sien, où je pourrais sentir la chaleur de son haleine sur ma bouche ? Me rapprochant encore plus…
     
     Mais alors je rejetai ce songe, sachant, comme je l’avais su quand Jessica avait imaginé ces choses, ce qui se passerait si je me rapprochais aussi près d'elle.
     
     Cette attirance était un dilemme impossible, parce que j’étais déjà trop attirée par Bella de la pire des manières.
         Voulais-je que Bella soit attirée par moi, comme une femme par un homme ?

         C’était la mauvaise question. La bonne question était : devais-je vouloir que Bella soit attirée par moi de cette façon, et la réponse était non. Parce que je n’étais pas un homme humain, et que ce n’était pas juste envers elle.

         De chaque fibre de mon être, je désirai l'être, pour pouvoir la serrer dans mes bras sans risquer sa vie. Ainsi je pourrais donner libre cours à mes propres fantasmes, des fantasmes qui ne se termineraient pas avec son sang sur mes mains, son sang brillant dans mes yeux.
         La poursuivre ainsi était indéfendable. Quelle sorte de relation pourrais-je lui offrir, alors que je ne pouvais me risquer à la toucher ?
         Je me pris la tête dans les mains.

         Tout était si confus : je ne m’étais jamais senti aussi humain de toute ma vie – même pas quand j'étais encore humain, d’aussi loin que je pouvais me souvenir. Quand j’avais été humain, mes pensées étaient toutes tournées vers la gloire militaire. La Grande Guerre avait fait rage pendant la plupart des années de mon adolescence, et je n’étais qu’à neuf mois de mon dix-huitième anniversaire quand la grippe espagnole avait fait rage… Il ne me restait que des impressions vagues de ces années-là, des souvenirs brumeux qui s’estompaient de plus en plus à chaque décennie qui passait. Mon souvenir le plus clair était celui de ma mère, et je sentis une ancienne douleur en repensant à son visage. Je me souvenais, quoique faiblement, combien elle avait haï l’avenir vers lequel je me ruais de mon plein gré, priant chaque nuit quand elle disait les grâces au dîner pour que « l’horrible guerre » se termine… Je n’avais pas d’autre souvenir de ce type de désir ardent. En dehors de l’amour de ma mère, il n’y avait eu aucun autre amour pour me donner envie de rester…
         C’était entièrement nouveau pour moi. Je n’avais aucune référence en ce domaine, pas de comparaison possible.
         L’amour que je ressentais pour Bella m'était venu le plus purement du monde, et maintenant il était souillé. Je voulais être capable de la toucher. Ressentait-elle la même chose ?

         Cela n’avait aucune importance, essayai-je de me convaincre.
         Je contemplai mes mains blanches, haïssant leur dureté, leur froideur, leur force inhumaine…
     
     Je sursautai quand la portière passager s’ouvrit.
         Ha. J’t’ai eu. C’est bien la première fois, pensa Emmett pendant qu’il se glissait sur le siège.
         
    - Je parie que Madame Goff pense que tu es drogué, tu as été si irrégulier ces derniers temps. Où étais-tu aujourd’hui ?
         - Je faisais… ma B.A.
         Hein ?
          - Soigner les malades, ce genre de choses,
    ris-je.
         Cela l'embrouilla encore plus, mais il respira et sentit l’odeur dans la voiture.
         - Oh. Encore la fille ?
     
     Je grimaçai.
         Ça devient vraiment bizarre.
         - À qui le dis-tu, grommelai-je.
         Il inspira à nouveau.
         - Hum, elle sent quand même vachement bon, non ?
         Le grognement franchit mes lèvres avant même que je n’aie compris tous ses mots, un réflexe.
         - Du calme, gamin. Je ne fais que constater.
         Les autres arrivèrent à ce moment-là. Rosalie remarqua tout de suite l’odeur et me fusilla du regard, toujours pas calmée. Je me demandai quel pouvait être son problème, mais tout ce que j'entendais de sa part était des insultes.
         Je n’aimai pas la réaction de Jasper non plus. Comme Emmett, il remarqua l’attrait de Bella. L’odeur n’avait pourtant pas pour eux le millième de l’attirance qu’elle avait pour moi. Cela me gênait que son sang leur soit agréable. Jasper avait un si pauvre contrôle de lui-même…
     
     Alice glissa de mon côté de la voiture et tendit la main pour la clé de la camionnette de Bella.
     
     - Je me suis seulement vue le faire, dit-elle d'un ton obscur, comme à son habitude. Tu devras m'expliquer.
        
    - Ça ne veut pas dire…
     
     - Je sais, je sais. J’attendrai. Ce ne sera pas long.

         Je soupirai et lui donnai la clé.

         Je la suivis jusqu’à la maison de Bella. La pluie tambourinait comme un million de petits marteaux, si fort que peut-être les oreilles humaines de Bella ne pouvaient pas entendre le tonnerre du moteur de la camionnette.
     
     Je regardai sa fenêtre, mais elle ne vint pas voir. Peut-être n’était-elle pas là. Il n’y avait aucune pensée à entendre.
     
     Cela me rendit triste de ne pas pouvoir l’entendre assez même pour me rassurer – pour être sûr qu’elle était heureuse, ou en bonne santé au moins.

         Alice monta à l’arrière et nous rentrâmes rapidement chez nous. Les routes étaient vides, cela ne prit donc que quelques minutes. Nous nous engouffrâmes dans la maison, et retournâmes à nos différents passe-temps.
     
     Emmett et Jasper étaient au milieu d’une partie d’échecs élaborée, utilisant huit plateaux joints – alignés le long du mur du fond en verre – et leurs propres règles compliquées. Ils ne me laisseraient pas les rejoindre ; il n’y avait qu’Alice qui acceptait encore de jouer avec moi.

         Alice alla à son ordinateur dans l'angle du mur près d'eux, et je pus entendre ses moniteurs se réveiller. Alice travaillait sur un projet de stylisme pour la garde-robe de Rosalie, mais cette dernière ne la rejoignit pas aujourd’hui, pour rester derrière elle et diriger les coupes et les couleurs qu’Alice traçait à la main sur les écrans tactiles (Carlisle et moi avions dû trafiquer le système, étant donné qu’il répondait à la température). Au lieu de cela, Rosalie se vautra sur le divan et commença à zapper à vingt chaînes par seconde sur l’écran plat, sans s’arrêter. Je pouvais l’entendre essayer de décider si oui ou non elle irait au garage faire de nouveaux réglages sur sa BMW.
         Esmée était à l’étage, fredonnant en s'affairant autour d'un nouvel assortiment d'imprimés bleus.
         Alice pencha la tête sur le mur après un moment et commença à articuler les prochains mouvements d’Emmett – Emmett était assis sur le sol, dos tourné par rapport à elle – à Jasper, qui garda son expression impassible en prenant le chevalier favori d’Emmett.
         Et moi, pour la première fois depuis si longtemps que j’en avais honte, j'allai m’assoir devant le fabuleux piano à queue positionné juste à côté de l’entrée.
         Je laissai courir mes doigts doucement sur les touches, testant les accords. Le son était toujours parfait.
         A l’étage, Esmée arrêta ce qu’elle était en train de faire et pencha sa tête sur le côté.

         Je commençai les premières mesures de la mélodie qui s’était suggérée d’elle-même dans la voiture aujourd’hui, satisfait de voir qu’elle rendait encore mieux que ce que j’avais imaginé.
     
     Edward joue à nouveau, pensa Esmée, joyeuse, un sourire s’étirant sur son visage. Elle se leva du bureau, et se dirigea d'un pas léger vers le haut de l'escalier.
         J’ajoutai une ligne d'accompagnement, laissant la mélodie centrale s’y insérer.
         Esmée soupira de contentement, s’assit sur une marche, et appuya sa tête contre la rambarde. Une nouvelle musique. Cela faisait si longtemps. Quelle mélodie merveilleuse.
         Je laissai la mélodie me conduire dans une nouvelle direction, la suivant avec les basses.
         Edward s'est remis à composer ? pensa Rosalie, et ses dents se claquèrent sous l'effet de son ressentiment intense.

         À ce moment, elle baissa sa garde, et je pus lire toute la vexation qu'elle m'avait cachée. Je vis pourquoi elle m’en voulait à ce point. Pourquoi tuer Bella n'avait pas gêné sa conscience le moins du monde.
     
     Avec Rosalie, c'était toujours une affaire de vanité.
         La musique s’arrêta brutalement, et je ris avant de pouvoir me retenir, un amusement intense qui s’éteignit rapidement quand je mis ma main devant ma bouche.
         Rosalie se tourna pour me fusiller du regard, les yeux pleins d’éclairs d'une fureur ennuyée.
          Emmett et Jasper se tournèrent pour me fixer aussi, et j’entendis la confusion d’Esmée. Elle fut en bas en un éclair, s’interposant entre Rosalie et moi.

         - Ne t'arrête pas, Edward, m’encouragea-t-elle après un moment tendu.
         Je recommençai à jouer, tournant mon dos à Rosalie en essayant de toutes mes forces de contrôler le sourire qui s’étalait sur mon visage. Elle sauta sur ses pieds et se rua hors de la pièce, plus furieuse qu’embarrassée. Mais certainement embarrassée aussi.
     
     Si tu dis quoi que ce soit je te traquerai comme un chien.
     
     J’étouffai un autre rire.
     
     - Qu’est-ce qu’il y a, Rose ? l’appela Emmett.
          Rosalie ne se tourna pas. Elle continua, le dos droit comme un i, vers le garage, et s’enfourna sous sa voiture comme si elle avait pu s’enterrer là.
     
     - Quel est le problème ? me demanda Emmett.
     
     - Je n’en ai pas la moindre idée, mentis-je.
     
     Emmett grommela, frustré.
     
     - Continue à jouer, m’intima Esmée.
         Mes doigts s’étaient encore arrêtés.
     
     Je fis ce qu’elle me demandait, et elle vint se mettre debout derrière moi, mettant ses mains sur mes épaules.
     
     Le morceau était intéressant mais incomplet. Je tentai un pont mais il ne semblait pas convenir, pour une raison que je ne parvenais pas à saisir.
     
     - C’est charmant. Cette musique a-t-elle un nom ? demanda Esmée.
         - A-t-elle une histoire ? demanda-t-elle, un sourire dans la voix.
         Cela lui faisait énormément plaisir, et je me sentis coupable d’avoir négligé ma musique si longtemps. J'avais été égoïste.
         -C’est… une berceuse, je crois.
         Je trouvai le bon pont juste à ce moment-là. Conduisant naturellement au prochain mouvement, il prit vie de lui-même.
         - Une berceuse, répéta-t-elle pour elle-même.

         Il y avait une histoire liée à cette mélodie, et une fois que j’en eus pris conscience, les morceaux se mirent en place sans effort. C’était l’histoire d’une fille qui dormait dans un lit étroit, sa chevelure sombre épaisse et emmêlée formant des vaguelettes sur l’oreiller…
     
     Alice laissa Jasper à ses propres réflexions et vint s’asseoir à côté de moi sur le banc. De sa voix de haut perchée, comme un carillon dans le vent, elle esquissa un contrechant sans paroles deux octaves au-dessus de la mélodie.

         - J’aime bien ça, murmurai-je. Mais que penses-tu de cela ?
         J’ajoutai son interprétation dans la mélodie – mes mains volaient sur les touches maintenant, pour assembler les morceaux –, la modifiant un peu, l’emmenant dans une nouvelle direction…
     
     Elle comprit l’ambiance et reprit son chant.
     
     -Oui, parfait, dis-je.
         Esmée pressa mon épaule.
         Mais je pouvais voir la fin maintenant, avec la voix d’Alice s’élevant au-dessus de la mélodie et l’emmenant autre part. Je pouvais voir comment la chanson finirait, parce que la fille était parfaite de cette façon, et que le moindre changement serait mauvais, une tristesse. La musique suivit cette prise de conscience, plus lente et plus basse à présent. La voix d’Alice s’abaissa, elle aussi, et devint solennelle, un ton qui appartenait aux échos des arches d’une cathédrale éclairée de bougies.
         Je jouai la dernière note, et penchai ma tête sur les touches.

         Esmée me caressa les cheveux. Ça va bien aller, Edward. Tout se passera pour le mieux. Tu mérites le bonheur, mon fils. Le destin te le doit bien.
         -Merci, murmurai-je, souhaitant pouvoir le croire.
         L’amour ne vient pas toujours dans un paquet-cadeau.
         J'eus un rire bref et sans joie.
         Toi, plus que tous sur cette planète, es peut-être le plus apte à te sortir de cette situation difficile. Tu es le meilleur et le plus prometteur de nous tous.
         Je soupirai. Chaque mère pensait la même chose de son fils.

         Esmée était encore toute réjouie que mon cœur ait été enfin touché après tout ce temps, quelle que soit la tragédie potentielle à la clé. Elle avait pensé que je serais toujours seul…
     
     Elle devra t’aimer aussi, pensa-t-elle soudain, me surprenant par la direction de ses pensées. Si c’est une fille intelligente. Elle sourit. Mais je ne peux pas imaginer quelqu’un qui ne réaliserait pas la perle que tu es.
         - Arrête Maman, tu me fais rougir, la taquinai-je.
         Ses mots, bien qu’improbables, me réjouirent.
         Alice rit et commença à pianoter la première voix de "Heart and soul". Je souris et complétai l’harmonie toute simple avec elle. Puis je lui accordai une performance de "Chopsticks".
         Elle gloussa, et soupira.
         - J'aimerais que tu me dises pourquoi tu riais à cause de Rose, dit Alice.
    Mais je vois que tu n’en feras rien.

         - Nan.

         Elle m’envoya une chiquenaude sur l’oreille.
         - Sois gentille, Alice, la réprimanda Esmée.
    Edward est un gentleman.

         - Mais je veux savoir.

         Je ris au ton pleurnichard qu’elle employa. Alors j'interpellai Esmée et commençai à jouer son morceau favori, un hommage sans titre à l’amour que j’avais contemplé entre elle et Carlisle pendant tant d’années.
         - Merci, mon cœur.
         Elle pressa mon épaule à nouveau.
         Je n’avais pas besoin de me concentrer pour jouer ce morceau familier. Au lieu de cela, je pensai à Rosalie, toujours à se tordre de honte – au sens figuré –, mortifiée, dans le garage, et je me souris à moi-même.
         Venant de découvrir moi-même la puissance de la jalousie, j’eus un peu pitié d’elle. Cela faisait se sentir misérable. Bien sûr, sa jalousie était mille fois plus mesquine que la mienne. Une goutte d'eau par rapport à l'océan.
         Je me demandai si la vie et la personnalité de Rose auraient été différentes si elle n’avait pas toujours été la plus belle. Aurait-elle été une personne plus heureuse si la beauté n’avait pas été de tous temps le plus fort de ses attraits ? Moins égocentrique ? Plus encline à la compassion ? Enfin, je me dis qu’il était inutile de se demander puisque ce qui était fait était fait ; elle avait toujours été la plus belle. Même humaine, elle avait toujours vécu illuminée par sa propre séduction. Mais cela ne l'avait pas gênée. Au contraire, elle avait aimé l’admiration par-dessus pratiquement tout. Cela n’avait pas changé avec la perte de sa mortalité.
     
     Il n’était donc pas surprenant, considérant ce fait comme établi, qu’elle ait été offensée quand je n’avais pas, dès le début, adoré sa beauté de la façon dont elle s’attendait à ce que tout homme l’idolâtre. Non pas qu’elle m’ait désiré un tant soit peu – loin de là. Mais cela l’avait exaspérée que je ne la désire pas, malgré tout. Elle était habituée à être désirée.

         C’était différent avec Jasper ou Carlisle – ils étaient déjà amoureux. J’étais un électron libre qui, pourtant, restait complètement insensible.
         Je pensais que ce vieux ressentiment était enterré maintenant. Qu’elle avait dépassé cette rancœur.
         C'était ce qui s’était passé jusqu’au jour où j’avais trouvé quelqu’un dont la beauté m’avait touché, au contraire de la sienne.
         Rosalie s’était agrippée à l’idée que si je n’avais pas trouvé sa beauté digne d’adoration, aucune beauté au monde ne pourrait m’atteindre. Elle avait été furieuse dès le moment où j’avais sauvé la vie de Bella, devinant, avec sa fine intuition féminine, l’intérêt dont j’étais complètement inconscient moi-même.
         Rosalie avait été mortellement offensée que j’aie trouvé une humaine insignifiante plus séduisante qu’elle.
         Je réprimai mon envie de rire à nouveau. La façon dont elle voyait Bella me gênait, cependant. Rosalie considérait la fille comme quelconque. Comment pouvait-elle penser cela ? Cela me semblait incompréhensible. Un fruit de sa jalousie, sans aucun doute.
         - Oh ! s'exclama soudait Alice. Jasper, devine quoi ?
         Je vis ce qu’elle venait de voir, et mes mains se figèrent sur les touches.

         - Quoi ? demanda Jasper.

        
    - Peter et Charlotte vont venir la semaine prochaine ! Ils vont être dans le voisinage, super, non ?

         - Qu’est-ce qui ne va pas, Edward ?
    demanda Esmée, sentant la tension dans mes épaules.
         - Peter et Charlotte viennent à Forks ? sifflai-je
         Elle leva les yeux au ciel.
         - Calme-toi, Edward. Ce n’est pas leur première visite.
         Mes dents claquèrent. C’était leur première visite depuis que Bella était arrivée, et son doux sang n'était pas attirant que pour moi.
     
     Alice fronça des sourcils à mon expression.
         - Ils ne chassent jamais ici, tu le sais.
         Mais le quasi-frère de Jasper et la petite vampire qu’il aimait n’étaient pas comme nous ; ils chassaient de manière habituelle. On ne pouvait leur faire confiance avec Bella à proximité.

         - Quand ? demandai-je.

         Elle pinça les lèvres, mais dit ce que j’avais besoin de savoir. Lundi matin. Personne ne fera de mal à Bella.
         - Non, acquiesçai-je avant de me détourner.
    Tu es prêt, Emmett ?
         - Je pensais qu'on y allait demain matin ?
         - Nous reviendrons vers minuit dimanche. À toi de décider quand partir.

         - Bon, d'accord. Laisse-moi dire au revoir à Rosalie d’abord.
         - Bien sûr.

         Avec l’état d’esprit de Rosalie, cet au revoir ne serait pas long.
          Tu es vraiment devenu dingue, Edward, pensa-t-il en se dirigeant vers la porte du fond.

        
    - Je suppose que tu as raison.
         - Joue-moi encore le nouveau morceau,
    demanda Esmée.

         - Si tu veux, acceptai-je, bien qu'un peu hésitant à suivre la mélodie jusqu’à sa fin inévitable – la fin qui provoquait une douleur si nouvelle.
         J’y pensai un moment, puis retirai le bouchon de bouteille de ma poche et le posai sur le porte-partition vide. Cela m’aida un peu – un petit rappel de son oui.
         Je hochai la tête pour moi-même, et commença à jouer.

         Esmée et Alice échangèrent un coup d'œil, mais aucune ne posa de questions.


       
        - Personne ne t'a dit de ne pas jouer avec la nourriture ? dis-je à Emmett.

         - Oh, hé Edward ! me cria-t-il, en souriant et me faisant un signe de la main.
         L’ours profita de sa distraction pour abattre sa grosse patte sur le torse d’Emmett. Les griffes acérées passèrent à travers sa chemise, et crissèrent le long de sa peau.

         L’ours beugla à ce son aigu.
         Nom d'un chien, c'est Rose qui m’avait donné cette chemise !
         Emmett rugit après l’animal enragé.
         Je soupirai et m’assis sur un rocher confortable. Cela risquait de prendre du temps. Mais Emmett avait presque fini. Il laissa l’ours essayer de dégager sa tête avec une autre attaque de sa patte, riant alors que son souffle rebondissait et envoyait l’ours tituber en arrière. L’ours rugit et Emmett lui rugit après en riant. Puis il se rua sur l’animal, qui le dominait d’une tête sur ses deux pattes, et leurs corps tombèrent sur le sol, emmêlés, entraînant dans leur chute un arbre vigoureux. Les grognements de l’ours s’arrêtèrent avec un hoquet.
     
     Quelques minutes plus tard, Emmett trottinait à ma rencontre. Sa chemise était en lambeaux, détruite, ensanglantée, poisseuse de sève et couverte de fourrure. Ses cheveux noirs et frisés n’étaient pas en meilleure forme. Il avait un sourire ravi sur la figure.
     
    
    - Il était fort, celui-là. Je l'ai presque senti quand il m’a mordu.

         - Quel enfant tu fais, Emmett.

     
     Il observa ma chemise propre et sans faux pli, bien boutonnée.
        
    - Alors, tu n’as pas été capable d'attraper ce puma ?
         - Bien sûr que si. Seulement moi, je ne mange pas comme un sauvage
    .
         Emmett rit de son rire de stentor.
        
    - J'aimerais qu’ils soient plus forts. Ce serait plus drôle.
         - Personne n’a dit que tu devais te battre avec ta nourriture.

        
    - Ouais, mais avec qui je m'amuserais sinon ? Alice et toi, vous trichez, Rose ne veut jamais se faire décoiffer, et Esmée devient folle quand Jasper et moi on s'y met pour de bon.
     
      - La vie est dure, non ?

          Emmett me sourit, changeant son poids de côté un peu de façon à être prêt à me charger.
         
    - Allez, Edward. Arrête tes tricheries une minute et combats-moi vraiment.
          - Ça ne s’arrête pas comme ça
    , lui rappelai-je.
          - Je me demande comment fait cette humaine pour te retenir hors de sa tête, songea t-il. Peut-être qu’elle pourrait me donner quelques tuyaux.
     
      Ma bonne humeur s’évanouit.
          - Reste loin d’elle, grognais-je à travers mes dents.
          - C’est ton point sensible, non ?
         Je soupirai. Emmett vint s’assoir à côté de moi sur le rocher.
         - Désolé. Je sais que tu traverses un moment difficile. J’essaie vraiment de ne pas être insensible comme un gros bourrin, mais, comme c’est ma nature profonde…
     
     Il s’attendait à ce que je rie de sa plaisanterie, puis afficha une mine inquiète.
     
     Si sérieux à tout le temps. Qu’est-ce qui te préoccupe en ce moment ?
       
      - Je pense à elle. En fait, je me ronge les sangs.
         - Qu’y a-t-il de si problématique ? Tu es ici, à ce que je sais. Elle ne risque rien. 

         Il rit bruyamment. J’ignorai sa plaisanterie, mais répondis à sa question.
        
    - As-tu jamais pensé à quel point ils sont tous si fragiles ? Au nombre de dangers qui guettent les mortels ?
         - Pas vraiment. Mais je vois à peu près ce que tu veux dire. Je n’étais pas vraiment à la hauteur pour mon premier match avec un ours, n’est-ce pas ?

         - Les ours, murmurais-je, ajoutant cette nouvelle peur à la pile. Ce serait vraiment sa chance, n’est-ce pas ? Un ours lâché en ville. Bien sûr, il irait droit sur Bella.
          Emmett rit.
        
    - On dirait vraiment un dingue, à t’entendre, tu en as conscience ?
         - Imagine juste une minute que Rosalie soit humaine, Emmett. Et qu’elle puisse se retrouver nez à nez avec un ours… être renversée par une voiture… ou être foudroyée… ou tomber dans les escaliers… ou tomber malade – attraper un virus grave !

         Les mots sortirent comme une tempête hors de moi. Cela me fit du bien de les laisser sortir – ils m’avaient rongé tout le week-end.
         - Les incendies, les tremblements de terre et les ouragans ! Quand as-tu regardé les infos pour la dernière fois ? Tu as vu le genre de choses qui peuvent leur arriver ? Des attaques, des meurtres…
         Mes dents claquèrent, et j’étais tellement furieux à l'idée qu'un autre humain puisse la blesser que je n'arrivais plus à respirer.

         - Hé, ho ! Du calme, gamin. Elle habite à Forks, tu te souviens ? Donc elle sera condamnée à être mouillée, s’esclaffa-t-il.
        
    - Je pense vraiment qu’elle attire la poisse, Emmett, vraiment. Regarde les faits. De tous les endroits possibles, elle a atterri dans une ville où les vampires constituent une bonne partie de la population.
         - Ouais, mais on est végétariens. Donc ce n’est pas de la poisse, non ?
         - Avec l'odeur qu'elle a ? Si, complètement. Et, pire, l'odeur qu'elle a pour moi.

         Je regardai mes mains, les haïssant encore.
        
     - Sauf que tu as plus de contrôle que la plupart d’entre nous, à part Carlisle. Encore une fois, c’est plutôt une chance.
         - Le van ?
         - C’était juste un accident.

        - Tu aurais dû le voir venir vers elle, Em, encore et encore. Je te jure, c’était comme si elle l’avait attiré par son magnétisme.
         - Mais tu étais là. C’était de la chance.

         - Vraiment ? N’est-ce pas la pire malchance pour une humaine d’avoir un vampire amoureux de elle ?

     
     Emmett considéra cela silencieusement pour un moment. Il imagina la fille dans sa tête, et trouva l’image inintéressante. Honnêtement, je ne vois pas ce que tu lui trouves.
         - Eh bien je ne vois pas non plus en quoi Rosalie est attirante, dis-je grossièrement. Honnêtement, elle ne mérite pas plus d’investissement qu’une belle poupée.
     
     Emmett s'esclaffa.
        
    - Je suppose que tu ne me diras pas…
         - Je ne sais pas quel est son problème, Emmett,
     mentis-je avec un sourire large et soudain.

         Je vis son intention à temps pour me dégager. Il essaya de me faire tomber du rocher, et il y eut un énorme craquement alors qu’une fissure s’ouvrait dans la pierre entre nous.

         - Tricheur, grommela-t-il.
         J’attendis qu’il essaye une autre fois, mais ses pensées prirent une autre direction. Il se représenta à nouveau le visage de Bella, mais l’imagina plus blanc, imaginant ses yeux rouge vif…
     
     - Non, dis-je d’une voix étranglée.

       
      - Ça résoudrait tes angoisses sur sa mortalité, non ? Et tu ne veux pas la tuer non plus.  N’est-ce pas la meilleure voie ?
     
     - Pour moi ? Ou pour elle ?
         - Pour toi
    , répondit-il, très naturel.
         Son ton impliquait un "bien sûr". Je ris avec tristesse.
        
    - Mauvaise réponse.

         - Ça ne m’a pas tellement gêné,
    me rappela-t-il.
         - Rosalie l’a été.
         Il soupira. Nous savions tous deux que Rosalie ferait tout, abandonnerait tout, si cela lui permettait de redevenir humaine. Même Emmett.
         - Ouais, ça l'a bien embêtée, acquiesça-t-il tranquillement.

         - Je ne peux pas… je ne dois pas… Je ne vais pas ruiner la vie de Bella. N’aurais-tu pas la même attitude, si c’était Rosalie ?
     
     Emmett y pensa pendant un moment. Alors, tu… l’aimes vraiment ?
     
     - Je ne peux même pas décrire à quel point, Emmett. Tout d’un coup, cette fille est devenue le centre du monde pour moi. Je ne vois même pas l’intérêt du reste de l'univers sans elle.
         Mais tu ne la transformeras pas ? Elle ne durera pas éternellement, Edward.
         - Je sais bien, grognai-je.
     
     Et comme tu l'as fait remarquer, elle est assez fragile.
     
     - Tu peux me faire confiance, je le sais aussi.
         Emmett n’était pas une personne pleine de tact, et les discussions délicates n’étaient pas son fort. Il s’efforçait de ne pas se montrer trop brusque.
     
     Peux-tu au moins la toucher ? Je veux dire que si tu l’aimes… ne voudras-tu pas, eh bien, la toucher… ?
         Emmett et Rosalie partageaient un amour physique intense. Il lui était difficile d’imaginer que l’on puisse aimer sans cet aspect. Je soupirai.
         - Je ne peux même pas y penser, Emmett.
         Ah. Quelles sont tes options, dans ce cas ?
         - Je ne sais pas, soupirai-je. J’essaye d’imaginer une façon de la quitter. C'est juste que pour le moment je n'arrive pas à voir comment rester loin d'elle…
     
     Avec un profond sentiment de soulagement, je me rendis soudain compte qu’il était bien pour moi de rester – au moins pour l'instant, avec Peter et Charlotte en route. Elle serait temporairement plus en sécurité avec moi que sans. Pour quelques temps, je pourrais être son improbable protecteur. Cette pensée me rendit impatient ; je mourais d’envie de repartir pour remplir mon rôle le plus longtemps possible.
         Emmett remarqua mon changement d’expression. À quoi penses-tu ?
         - En ce moment, admis-je honteusement
    , je meurs d’envie de retourner à Forks et de vérifier qu’elle va bien. Je ne sais pas si je pourrai attendre dimanche soir.
         - Non, non, non ! Hors de question que tu rentres plus tôt. Laisse Rosalie se calmer un peu. Je t’en prie ! C'est pour mon bien.
     
     - J’essaierai de rester,
    dis-je, loin d'en être certain.
         Emmett tapa le téléphone dans ma poche.
         - Alice t’appellerait s’il y avait une justification à ta panique. Elle aussi bizarre que toi concernant cette fille.
         Cela me fit grimacer.
        
    - Bon. Mais je ne reste pas plus tard que dimanche.
         - Il n’y a pas de raison de se presser – il va y avoir du soleil, de toute façon. Alice dit que nous somme dispensés d’école jusqu’à mercredi.

         Je secouais inflexiblement la tête.

        
    - Peter et Charlotte savent comment se comporter.
         - C'est différent, Emmett. Avec la chance de Bella, elle va se balader dans les bois exactement au mauvais moment et…

         Je tressaillis.
         -… Peter n’est pas connu pour son contrôle. Je rentre dimanche.
         Emmett soupira. Vraiment comme un dingue.

         Bella dormait paisiblement quand je grimpai par la fenêtre de sa chambre, tôt lundi matin. Je m’étais souvenu de prendre de l’huile cette fois-ci, et la fenêtre me laissa passer silencieusement.
         Je pouvais dire, à la façon dont ses cheveux étaient disposés sur l’oreiller, qu’elle avait eu une nuit moins tranquille que la dernière fois que j’étais venu. Elle avait les mains recroquevillées sous sa joue comme un petit enfant, et sa bouche était entrouverte. Je pouvais entendre son souffle passer entre ses lèvres.

         C’était un soulagement extraordinaire d’être ici, d’être capable de la voir à nouveau. Je réalisai que je n’avais pas vraiment été serein tant que ce n’avait pas été le cas. Rien n’allait quand j’étais loin d’elle.
     
     Non pas que tout fut simple quand j’étais avec elle, non plus. Je soupirai, laissant la soif faire rage dans ma gorge. J’avais été loin trop longtemps. Le temps passé sans douleur et tentation me les faisait ressentir avec plus de force. Il était déjà assez dur que je sois effrayé de m’agenouiller près de son lit afin de lire les titres de ses livres. Je voulais connaître les histoires qu'elle avait en tête, mais, plus que ma soif, j’avais peur que, si je m’autorisais à l’approcher de si près, je voudrais l’être encore plus jusqu'à ce que…
     
     Ses lèvres paraissaient si douces et chaudes. Je pouvais imaginer les toucher avec le bout du doigt. Très légèrement…
     
     C’était exactement le type d’erreur à ne pas commettre.
         Mes yeux parcoururent son visage encore et encore, recherchant les changements. Les mortels changeaient sans cesse – j'étais triste à l'idée de manquer quelque chose…
     
     Elle semblait… fatiguée. Comme si elle n’avait pas eu assez de sommeil ce week-end.  Était-elle sortie ?
          Je ris silencieusement, désabusé, en constatant à quel point cela m’insupportait. Et si c'était le cas ? Elle ne m’appartenait pas. Elle n’était pas mienne.

         Non, elle n’était pas mienne – et je fus triste à nouveau.
         Une de ses mains se tourna et je remarquai qu’elle avait des égratignures superficielles, presque cicatrisées en bas de sa paume. S’était-elle blessée ? Même si ce n’était apparemment pas une blessure sérieuse, cela me perturba. J’examinai l’endroit de la plaie, et décidai qu’elle avait dû glisser. Cela semblait une explication plausible, tout bien considéré.
     
     Il était réconfortant de penser que je n’aurais plus à me creuser la tête sur ces petits mystères à l’avenir. Nous étions amis maintenant – ou au moins essayions d’être amis. Je pourrais lui demander ce qui était arrivé à ses mains. Je pourrais lui parler de son week-end ; de la plage, et de l’activité tardive, quelle qu'elle ait été, qui l’avait rendue si fatiguée. Je pourrais lui demander ce qui était arrivé à ses mains. Et je pourrais rire un peu si elle confirmait ma théorie.
     
     Je souris doucement en me demandant si elle était vraiment tombée dans l’océan. Je me demandai si elle s'était amusée pendant sa sortie. Si elle avait pensé à moi un peu. Si je lui avais manqué ne serait-ce qu’une infime partie de ce qu’elle m’avait manqué.
         J’essayai de l’imaginer dans le soleil sur la plage. L’image était incomplète, bien sûr, puisque je n’étais jamais allé à First Beach moi-même. Je ne la connaissais que par des photos…
     
     Je ressentis un léger malaise en pensant à la raison pour laquelle je n’avais pas été, ne serait-ce qu’une fois, sur la jolie plage située à seulement quelques minutes de course de ma maison. Bella avait passé la journée à La Push – un endroit qui m’était interdit d’accès par traité. Un endroit où une poignée de vieux hommes se souvenaient encore des histoires à propos des Cullen, se souvenaient et les croyaient. Un endroit où notre secret était connu…

         Je secouai ma tête. Je n’avais rien à craindre de ce côté-là. Les Quileute étaient aussi liés par le traité. Même si Bella avait interrogé un de ces vieux sages, ils n’auraient rien pu révéler. Et pourquoi le sujet aurait-il été abordé ? Pourquoi Bella aurait-elle fait part de sa curiosité là-bas ? Non. Les Quileute étaient peut-être la seule chose dont je n’avais pas à me soucier.
     
     Je fus en colère contre le soleil quand il commença à se lever. Cela me rappela que je ne pourrais pas satisfaire ma curiosité pendant les jours à venir. Pourquoi avait-il choisi de briller maintenant ?
         Avec un soupir, je repassai par sa fenêtre avant qu’il y ait assez de lumière pour que l’on me vît ici. J'avais l'intention de rester dans la forêt dense près de sa maison et la voir partir à l’école, mais quand j’atteignis les arbres, je fus surpris de trouver la trace de son odeur persister à cet endroit.

         Je la suivis rapidement, curieux, de plus en plus inquiet en voyant qu'elle conduisait de plus en plus loin dans l'ombre. Qu’avait bien pu faire Bella ici ?
         La piste s’arrêta brusquement, au milieu d'aucun endroit particulier. Elle s’était éloignée du chemin de quelques pas, dans les fougères, où elle avait touché le tronc d’un arbre mort. Peut-être s’y était-elle assise.

         Je m’assis au même endroit, et regardai alentour. Tout ce qu’elle avait pu voir n’était que fougères et forêt. Il avait dû pleuvoir ; la senteur s'était effacée, sans avoir eu le temps de s'incruster dans l’arbre.
     
     Pourquoi Bella était-elle venue s’asseoir seule – car elle avait été seule, pas de doute à ce sujet – au milieu de cette forêt humide et glauque ?
     
     Cela n’avait aucun sens, et, contrairement à d’autres sujets de ma curiosité, je ne pouvais ramener cela dans une conversation.
     
     « Alors voilà, Bella, je suivais ta trace à travers les bois après que j’aie quitté ta chambre où je te regardais dormir…» Oui, ce serait vraiment une bonne entrée en matière.
         Je ne saurais jamais ce qu’elle avait fait et pensé là, et cela me fit grincer des dents de frustration. Pire, cela ressemblait trop au scénario que j’avais dépeint à Emmett – Bella se baladant seule dans les bois, où son odeur attirerait immanquablement tous ceux qui possédaient les sens nécessaires pour la chasser…
     
     Je grognai. Elle n’avait pas seulement de la malchance, elle courait après.
     
     Enfin, en ce moment elle avait un protecteur. Je la surveillerais, l’éloignerais de tout danger, aussi longtemps que je pourrais le justifier.
         Je me surpris soudain à espérer que Peter et Charlotte prolongeraient leur séjour.
     
     - Pas encore.
         - A-t-elle une histoire ?
    demanda-t-elle, un sourire dans la voix.
         Cela lui faisait énormément plaisir, et je me sentis coupable d’avoir négligé ma musique si longtemps. J'avais été égoïste.
      
       -C’est… une berceuse, je crois.
         Je trouvai le bon pont juste à ce moment-là. Conduisant naturellement au prochain mouvement, il prit vie de lui-même.
         - Une berceuse, répéta-t-elle pour elle-même.

         Il y avait une histoire liée à cette mélodie, et une fois que j’en eus pris conscience, les morceaux se mirent en place sans effort. C’était l’histoire d’une fille qui dormait dans un lit étroit, sa chevelure sombre épaisse et emmêlée formant des vaguelettes sur l’oreiller…
     
     Alice laissa Jasper à ses propres réflexions et vint s’asseoir à côté de moi sur le banc. De sa voix de haut perchée, comme un carillon dans le vent, elle esquissa un contrechant sans paroles deux octaves au-dessus de la mélodie.

         - J’aime bien ça, murmurai-je.
    Mais que penses-tu de cela ?
         J’ajoutai son interprétation dans la mélodie – mes mains volaient sur les touches maintenant, pour assembler les morceaux –, la modifiant un peu, l’emmenant dans une nouvelle direction…
     
     Elle comprit l’ambiance et reprit son chant.
     
     -Oui, parfait, dis-je.
         Esmée pressa mon épaule.
         Mais je pouvais voir la fin maintenant, avec la voix d’Alice s’élevant au-dessus de la mélodie et l’emmenant autre part. Je pouvais voir comment la chanson finirait, parce que la fille était parfaite de cette façon, et que le moindre changement serait mauvais, une tristesse. La musique suivit cette prise de conscience, plus lente et plus basse à présent. La voix d’Alice s’abaissa, elle aussi, et devint solennelle, un ton qui appartenait aux échos des arches d’une cathédrale éclairée de bougies.
         Je jouai la dernière note, et penchai ma tête sur les touches.

         Esmée me caressa les cheveux.
    Ça va bien aller, Edward. Tout se passera pour le mieux. Tu mérites le bonheur, mon fils. Le destin te le doit bien.
         -Merci, murmurai-je, souhaitant pouvoir le croire.
        
    L’amour ne vient pas toujours dans un paquet-cadeau.
         J'eus un rire bref et sans joie.
        
    Toi, plus que tous sur cette planète, es peut-être le plus apte à te sortir de cette situation difficile. Tu es le meilleur et le plus prometteur de nous tous.
         Je soupirai. Chaque mère pensait la même chose de son fils.

         Esmée était encore toute réjouie que mon cœur ait été enfin touché après tout ce temps, quelle que soit la tragédie potentielle à la clé. Elle avait pensé que je serais toujours seul…
     
     Elle devra t’aimer aussi, pensa-t-elle soudain, me surprenant par la direction de ses pensées. Si c’est une fille intelligente. Elle sourit.
    Mais je ne peux pas imaginer quelqu’un qui ne réaliserait pas la perle que tu es.
         - Arrête Maman, tu me fais rougir, la taquinai-je.
         Ses mots, bien qu’improbables, me réjouirent.
         Alice rit et commença à pianoter la première voix de "Heart and soul". Je souris et complétai l’harmonie toute simple avec elle. Puis je lui accordai une performance de "Chopsticks".
         Elle gloussa, et soupira.
         - J'aimerais que tu me dises pourquoi tu riais à cause de Rose, dit Alice.
    Mais je vois que tu n’en feras rien.

         - Nan.
         Elle m’envoya une chiquenaude sur l’oreille.
         - Sois gentille, Alice, la réprimanda Esmée.
    Edward est un gentleman.

         - Mais je veux savoir.
         Je ris au ton pleurnichard qu’elle employa. Alors j'interpellai Esmée et commençai à jouer son morceau favori, un hommage sans titre à l’amour que j’avais contemplé entre elle et Carlisle pendant tant d’années.
        
    - Merci, mon cœur.
         Elle pressa mon épaule à nouveau.
         Je n’avais pas besoin de me concentrer pour jouer ce morceau familier. Au lieu de cela, je pensai à Rosalie, toujours à se tordre de honte – au sens figuré –, mortifiée, dans le garage, et je me souris à moi-même.
         Venant de découvrir moi-même la puissance de la jalousie, j’eus un peu pitié d’elle. Cela faisait se sentir misérable. Bien sûr, sa jalousie était mille fois plus mesquine que la mienne. Une goutte d'eau par rapport à l'océan.
         Je me demandai si la vie et la personnalité de Rose auraient été différentes si elle n’avait pas toujours été la plus belle. Aurait-elle été une personne plus heureuse si la beauté n’avait pas été de tous temps le plus fort de ses attraits ? Moins égocentrique ? Plus encline à la compassion ? Enfin, je me dis qu’il était inutile de se demander puisque ce qui était fait était fait ; elle avait toujours été la plus belle. Même humaine, elle avait toujours vécu illuminée par sa propre séduction. Mais cela ne l'avait pas gênée. Au contraire, elle avait aimé l’admiration par-dessus pratiquement tout. Cela n’avait pas changé avec la perte de sa mortalité.
     
     Il n’était donc pas surprenant, considérant ce fait comme établi, qu’elle ait été offensée quand je n’avais pas, dès le début, adoré sa beauté de la façon dont elle s’attendait à ce que tout homme l’idolâtre. Non pas qu’elle m’ait désiré un tant soit peu – loin de là. Mais cela l’avait exaspérée que je ne la désire pas, malgré tout. Elle était habituée à être désirée.

         C’était différent avec Jasper ou Carlisle – ils étaient déjà amoureux. J’étais un électron libre qui, pourtant, restait complètement insensible.
         Je pensais que ce vieux ressentiment était enterré maintenant. Qu’elle avait dépassé cette rancœur.
         C'était ce qui s’était passé jusqu’au jour où j’avais trouvé quelqu’un dont la beauté m’avait touché, au contraire de la sienne.
         Rosalie s’était agrippée à l’idée que si je n’avais pas trouvé sa beauté digne d’adoration, aucune beauté au monde ne pourrait m’atteindre. Elle avait été furieuse dès le moment où j’avais sauvé la vie de Bella, devinant, avec sa fine intuition féminine, l’intérêt dont j’étais complètement inconscient moi-même.
         Rosalie avait été mortellement offensée que j’aie trouvé une humaine insignifiante plus séduisante qu’elle.
         Je réprimai mon envie de rire à nouveau. La façon dont elle voyait Bella me gênait, cependant. Rosalie considérait la fille comme quelconque. Comment pouvait-elle penser cela ? Cela me semblait incompréhensible. Un fruit de sa jalousie, sans aucun doute.
         - Oh ! s'exclama soudait Alice.
    Jasper, devine quoi ?
         Je vis ce qu’elle venait de voir, et mes mains se figèrent sur les touches.

         - Quoi ? demanda Jasper.

        
    - Peter et Charlotte vont venir la semaine prochaine ! Ils vont être dans le voisinage, super, non ?

         - Qu’est-ce qui ne va pas, Edward ?
    demanda Esmée, sentant la tension dans mes épaules.
         - Peter et Charlotte viennent à Forks ? sifflai-je
         Elle leva les yeux au ciel.
        
    - Calme-toi, Edward. Ce n’est pas leur première visite.
         Mes dents claquèrent. C’était leur première visite depuis que Bella était arrivée, et son doux sang n'était pas attirant que pour moi.
     
     Alice fronça des sourcils à mon expression.
        
    - Ils ne chassent jamais ici, tu le sais.
         Mais le quasi-frère de Jasper et la petite vampire qu’il aimait n’étaient pas comme nous ; ils chassaient de manière habituelle. On ne pouvait leur faire confiance avec Bella à proximité.

         - Quand ? demandai-je.

         Elle pinça les lèvres, mais dit ce que j’avais besoin de savoir.
    Lundi matin. Personne ne fera de mal à Bella.
         - Non, acquiesçai-je avant de me détourner.
    Tu es prêt, Emmett ?
         - Je pensais qu'on y allait demain matin ?
         - Nous reviendrons vers minuit dimanche. À toi de décider quand partir.

         - Bon, d'accord. Laisse-moi dire au revoir à Rosalie d’abord.
         - Bien sûr.
         Avec l’état d’esprit de Rosalie, cet au revoir ne serait pas long.
          Tu es vraiment devenu dingue, Edward, pensa-t-il en se dirigeant vers la porte du fond.

        
    - Je suppose que tu as raison.
         - Joue-moi encore le nouveau morceau,
    demanda Esmée.

         - Si tu veux, acceptai-je, bien qu'un peu hésitant à suivre la mélodie jusqu’à sa fin inévitable – la fin qui provoquait une douleur si nouvelle.
         J’y pensai un moment, puis retirai le bouchon de bouteille de ma poche et le posai sur le porte-partition vide. Cela m’aida un peu – un petit rappel de son oui.
         Je hochai la tête pour moi-même, et commença à jouer.

         Esmée et Alice échangèrent un coup d'œil, mais aucune ne posa de questions.


       
        - Personne ne t'a dit de ne pas jouer avec la nourriture ? dis-je à Emmett.

         - Oh, hé Edward ! me cria-t-il, en souriant et me faisant un signe de la main.
         L’ours profita de sa distraction pour abattre sa grosse patte sur le torse d’Emmett. Les griffes acérées passèrent à travers sa chemise, et crissèrent le long de sa peau.

         L’ours beugla à ce son aigu.
       
      Nom d'un chien, c'est Rose qui m’avait donné cette chemise !
         Emmett rugit après l’animal enragé.
         Je soupirai et m’assis sur un rocher confortable. Cela risquait de prendre du temps. Mais Emmett avait presque fini. Il laissa l’ours essayer de dégager sa tête avec une autre attaque de sa patte, riant alors que son souffle rebondissait et envoyait l’ours tituber en arrière. L’ours rugit et Emmett lui rugit après en riant. Puis il se rua sur l’animal, qui le dominait d’une tête sur ses deux pattes, et leurs corps tombèrent sur le sol, emmêlés, entraînant dans leur chute un arbre vigoureux. Les grognements de l’ours s’arrêtèrent avec un hoquet.
     
     Quelques minutes plus tard, Emmett trottinait à ma rencontre. Sa chemise était en lambeaux, détruite, ensanglantée, poisseuse de sève et couverte de fourrure. Ses cheveux noirs et frisés n’étaient pas en meilleure forme. Il avait un sourire ravi sur la figure.
     
    
    - Il était fort, celui-là. Je l'ai presque senti quand il m’a mordu.

         - Quel enfant tu fais, Emmett.
     
     Il observa ma chemise propre et sans faux pli, bien boutonnée.
        
    - Alors, tu n’as pas été capable d'attraper ce puma ?
         - Bien sûr que si. Seulement moi, je ne mange pas comme un sauvage
    .
         Emmett rit de son rire de stentor.
        
    - J'aimerais qu’ils soient plus forts. Ce serait plus drôle.
         - Personne n’a dit que tu devais te battre avec ta nourriture.
        
    - Ouais, mais avec qui je m'amuserais sinon ? Alice et toi, vous trichez, Rose ne veut jamais se faire décoiffer, et Esmée devient folle quand Jasper et moi on s'y met pour de bon.
     
      - La vie est dure, non ?
          Emmett me sourit, changeant son poids de côté un peu de façon à être prêt à me charger.
         
    - Allez, Edward. Arrête tes tricheries une minute et combats-moi vraiment.
          - Ça ne s’arrête pas comme ça
    , lui rappelai-je.
          - Je me demande comment fait cette humaine pour te retenir hors de sa tête, songea t-il.
    Peut-être qu’elle pourrait me donner quelques tuyaux.
     
      Ma bonne humeur s’évanouit.
          - Reste loin d’elle, grognais-je à travers mes dents.
         
    - C’est ton point sensible, non ?
         Je soupirai. Emmett vint s’assoir à côté de moi sur le rocher.
        
    - Désolé. Je sais que tu traverses un moment difficile. J’essaie vraiment de ne pas être insensible comme un gros bourrin, mais, comme c’est ma nature profonde…
     
     Il s’attendait à ce que je rie de sa plaisanterie, puis afficha une mine inquiète.
     
    
    Si sérieux à tout le temps. Qu’est-ce qui te préoccupe en ce moment ?
       
      - Je pense à elle. En fait, je me ronge les sangs.
         - Qu’y a-t-il de si problématique ? Tu es ici, à ce que je sais. Elle ne risque rien. 
         Il rit bruyamment. J’ignorai sa plaisanterie, mais répondis à sa question.
        
    - As-tu jamais pensé à quel point ils sont tous si fragiles ? Au nombre de dangers qui guettent les mortels ?
         - Pas vraiment. Mais je vois à peu près ce que tu veux dire. Je n’étais pas vraiment à la hauteur pour mon premier match avec un ours, n’est-ce pas ?
         - Les ours, murmurais-je, ajoutant cette nouvelle peur à la pile.
    Ce serait vraiment sa chance, n’est-ce pas ? Un ours lâché en ville. Bien sûr, il irait droit sur Bella.
          Emmett rit.
        
    - On dirait vraiment un dingue, à t’entendre, tu en as conscience ?
         - Imagine juste une minute que Rosalie soit humaine, Emmett. Et qu’elle puisse se retrouver nez à nez avec un ours… être renversée par une voiture… ou être foudroyée… ou tomber dans les escaliers… ou tomber malade – attraper un virus grave !
         Les mots sortirent comme une tempête hors de moi. Cela me fit du bien de les laisser sortir – ils m’avaient rongé tout le week-end.
       
      - Les incendies, les tremblements de terre et les ouragans ! Quand as-tu regardé les infos pour la dernière fois ? Tu as vu le genre de choses qui peuvent leur arriver ? Des attaques, des meurtres…
         Mes dents claquèrent, et j’étais tellement furieux à l'idée qu'un autre humain puisse la blesser que je n'arrivais plus à respirer.

         - Hé, ho ! Du calme, gamin. Elle habite à Forks, tu te souviens ? Donc elle sera condamnée à être mouillée, s’esclaffa-t-il.
        
    - Je pense vraiment qu’elle attire la poisse, Emmett, vraiment. Regarde les faits. De tous les endroits possibles, elle a atterri dans une ville où les vampires constituent une bonne partie de la population.
         - Ouais, mais on est végétariens. Donc ce n’est pas de la poisse, non ?
         - Avec l'odeur qu'elle a ? Si, complètement. Et, pire, l'odeur qu'elle a pour moi.
         Je regardai mes mains, les haïssant encore.
        
     - Sauf que tu as plus de contrôle que la plupart d’entre nous, à part Carlisle. Encore une fois, c’est plutôt une chance.
         - Le van ?
         - C’était juste un accident.

        - Tu aurais dû le voir venir vers elle, Em, encore et encore. Je te jure, c’était comme si elle l’avait attiré par son magnétisme.
         - Mais tu étais là. C’était de la chance.

         - Vraiment ? N’est-ce pas la pire malchance pour une humaine d’avoir un vampire amoureux de elle ?
     
     Emmett considéra cela silencieusement pour un moment. Il imagina la fille dans sa tête, et trouva l’image inintéressante.
    Honnêtement, je ne vois pas ce que tu lui trouves.
         - Eh bien je ne vois pas non plus en quoi Rosalie est attirante, dis-je grossièrement.
    Honnêtement, elle ne mérite pas plus d’investissement qu’une belle poupée.
     
     Emmett s'esclaffa.
        
    - Je suppose que tu ne me diras pas…
         - Je ne sais pas quel est son problème, Emmett,
     mentis-je avec un sourire large et soudain.

         Je vis son intention à temps pour me dégager. Il essaya de me faire tomber du rocher, et il y eut un énorme craquement alors qu’une fissure s’ouvrait dans la pierre entre nous.

         - Tricheur, grommela-t-il.
         J’attendis qu’il essaye une autre fois, mais ses pensées prirent une autre direction. Il se représenta à nouveau le visage de Bella, mais l’imagina plus blanc, imaginant ses yeux rouge vif…
     
     - Non, dis-je d’une voix étranglée.

       
      - Ça résoudrait tes angoisses sur sa mortalité, non ? Et tu ne veux pas la tuer non plus.  N’est-ce pas la meilleure voie ?
     
     - Pour moi ? Ou pour elle ?
         - Pour toi
    , répondit-il, très naturel.
         Son ton impliquait un "bien sûr". Je ris avec tristesse.
        
    - Mauvaise réponse.

         - Ça ne m’a pas tellement gêné,
    me rappela-t-il.
        
    - Rosalie l’a été.
         Il soupira. Nous savions tous deux que Rosalie ferait tout, abandonnerait tout, si cela lui permettait de redevenir humaine. Même Emmett.
         - Ouais, ça l'a bien embêtée, acquiesça-t-il tranquillement.

        
    - Je ne peux pas… je ne dois pas… Je ne vais pas ruiner la vie de Bella. N’aurais-tu pas la même attitude, si c’était Rosalie ?
     
     Emmett y pensa pendant un moment.
    Alors, tu… l’aimes vraiment ?
     
     -
    Je ne peux même pas décrire à quel point, Emmett. Tout d’un coup, cette fille est devenue le centre du monde pour moi. Je ne vois même pas l’intérêt du reste de l'univers sans elle.
        
    Mais tu ne la transformeras pas ? Elle ne durera pas éternellement, Edward.
         - Je sais bien, grognai-je.
     
   
      Et comme tu l'as fait remarquer, elle est assez fragile.
     
     -
    Tu peux me faire confiance, je le sais aussi.
         Emmett n’était pas une personne pleine de tact, et les discussions délicates n’étaient pas son fort. Il s’efforçait de ne pas se montrer trop brusque.
     
   
      Peux-tu au moins la toucher ? Je veux dire que si tu l’aimes… ne voudras-tu pas, eh bien, la toucher… ?
         Emmett et Rosalie partageaient un amour physique intense. Il lui était difficile d’imaginer que l’on puisse aimer sans cet aspect. Je soupirai.
        
    - Je ne peux même pas y penser, Emmett.
       
      Ah. Quelles sont tes options, dans ce cas ?
         - Je ne sais pas, soupirai-je.
    J’essaye d’imaginer une façon de la quitter. C'est juste que pour le moment je n'arrive pas à voir comment rester loin d'elle…
     
     Avec un profond sentiment de soulagement, je me rendis soudain compte qu’il était bien pour moi de rester – au moins pour l'instant, avec Peter et Charlotte en route. Elle serait temporairement plus en sécurité avec moi que sans. Pour quelques temps, je pourrais être son improbable protecteur. Cette pensée me rendit impatient ; je mourais d’envie de repartir pour remplir mon rôle le plus longtemps possible.
         Emmett remarqua mon changement d’expression.
    À quoi penses-tu ?
         - En ce moment, admis-je honteusement
    , je meurs d’envie de retourner à Forks et de vérifier qu’elle va bien. Je ne sais pas si je pourrai attendre dimanche soir.
         - Non, non, non ! Hors de question que tu rentres plus tôt. Laisse Rosalie se calmer un peu. Je t’en prie ! C'est pour mon bien.
     
     - J’essaierai de rester,
    dis-je, loin d'en être certain.
         Emmett tapa le téléphone dans ma poche.
       
      - Alice t’appellerait s’il y avait une justification à ta panique. Elle aussi bizarre que toi concernant cette fille.
         Cela me fit grimacer.
        
    - Bon. Mais je ne reste pas plus tard que dimanche.
         - Il n’y a pas de raison de se presser – il va y avoir du soleil, de toute façon. Alice dit que nous somme dispensés d’école jusqu’à mercredi.
         Je secouais inflexiblement la tête.

        
    - Peter et Charlotte savent comment se comporter.
         - C'est différent, Emmett. Avec la chance de Bella, elle va se balader dans les bois exactement au mauvais moment et…
         Je tressaillis.
       
      -… Peter n’est pas connu pour son contrôle. Je rentre dimanche.
         Emmett soupira.
    Vraiment comme un dingue.

         Bella dormait paisiblement quand je grimpai par la fenêtre de sa chambre, tôt lundi matin. Je m’étais souvenu de prendre de l’huile cette fois-ci, et la fenêtre me laissa passer silencieusement.
         Je pouvais dire, à la façon dont ses cheveux étaient disposés sur l’oreiller, qu’elle avait eu une nuit moins tranquille que la dernière fois que j’étais venu. Elle avait les mains recroquevillées sous sa joue comme un petit enfant, et sa bouche était entrouverte. Je pouvais entendre son souffle passer entre ses lèvres.

         C’était un soulagement extraordinaire d’être ici, d’être capable de la voir à nouveau. Je réalisai que je n’avais pas vraiment été serein tant que ce n’avait pas été le cas. Rien n’allait quand j’étais loin d’elle.
     
     Non pas que tout fut simple quand j’étais avec elle, non plus. Je soupirai, laissant la soif faire rage dans ma gorge. J’avais été loin trop longtemps. Le temps passé sans douleur et tentation me les faisait ressentir avec plus de force. Il était déjà assez dur que je sois effrayé de m’agenouiller près de son lit afin de lire les titres de ses livres. Je voulais connaître les histoires qu'elle avait en tête, mais, plus que ma soif, j’avais peur que, si je m’autorisais à l’approcher de si près, je voudrais l’être encore plus jusqu'à ce que…
     
     Ses lèvres paraissaient si douces et chaudes. Je pouvais imaginer les toucher avec le bout du doigt. Très légèrement…
     
     C’était exactement le type d’erreur à ne pas commettre.
         Mes yeux parcoururent son visage encore et encore, recherchant les changements. Les mortels changeaient sans cesse – j'étais triste à l'idée de manquer quelque chose…
     
     Elle semblait… fatiguée. Comme si elle n’avait pas eu assez de sommeil ce week-end.  Était-elle sortie ?
          Je ris silencieusement, désabusé, en constatant à quel point cela m’insupportait. Et si c'était le cas ? Elle ne m’appartenait pas. Elle n’était pas mienne.

         Non, elle n’était pas mienne – et je fus triste à nouveau.
         Une de ses mains se tourna et je remarquai qu’elle avait des égratignures superficielles, presque cicatrisées en bas de sa paume. S’était-elle blessée ? Même si ce n’était apparemment pas une blessure sérieuse, cela me perturba. J’examinai l’endroit de la plaie, et décidai qu’elle avait dû glisser. Cela semblait une explication plausible, tout bien considéré.
     
     Il était réconfortant de penser que je n’aurais plus à me creuser la tête sur ces petits mystères à l’avenir. Nous étions amis maintenant – ou au moins essayions d’être amis. Je pourrais lui demander ce qui était arrivé à ses mains. Je pourrais lui parler de son week-end ; de la plage, et de l’activité tardive, quelle qu'elle ait été, qui l’avait rendue si fatiguée. Je pourrais lui demander ce qui était arrivé à ses mains. Et je pourrais rire un peu si elle confirmait ma théorie.
     
     Je souris doucement en me demandant si elle était vraiment tombée dans l’océan. Je me demandai si elle s'était amusée pendant sa sortie. Si elle avait pensé à moi un peu. Si je lui avais manqué ne serait-ce qu’une infime partie de ce qu’elle m’avait manqué.
         J’essayai de l’imaginer dans le soleil sur la plage. L’image était incomplète, bien sûr, puisque je n’étais jamais allé à First Beach moi-même. Je ne la connaissais que par des photos…
     
     Je ressentis un léger malaise en pensant à la raison pour laquelle je n’avais pas été, ne serait-ce qu’une fois, sur la jolie plage située à seulement quelques minutes de course de ma maison. Bella avait passé la journée à La Push – un endroit qui m’était interdit d’accès par traité. Un endroit où une poignée de vieux hommes se souvenaient encore des histoires à propos des Cullen, se souvenaient et les croyaient. Un endroit où notre secret était connu…

         Je secouai ma tête. Je n’avais rien à craindre de ce côté-là. Les Quileute étaient aussi liés par le traité. Même si Bella avait interrogé un de ces vieux sages, ils n’auraient rien pu révéler. Et pourquoi le sujet aurait-il été abordé ? Pourquoi Bella aurait-elle fait part de sa curiosité là-bas ? Non. Les Quileute étaient peut-être la seule chose dont je n’avais pas à me soucier.
     
     Je fus en colère contre le soleil quand il commença à se lever. Cela me rappela que je ne pourrais pas satisfaire ma curiosité pendant les jours à venir. Pourquoi avait-il choisi de briller maintenant ?
         Avec un soupir, je repassai par sa fenêtre avant qu’il y ait assez de lumière pour que l’on me vît ici. J'avais l'intention de rester dans la forêt dense près de sa maison et la voir partir à l’école, mais quand j’atteignis les arbres, je fus surpris de trouver la trace de son odeur persister à cet endroit.

         Je la suivis rapidement, curieux, de plus en plus inquiet en voyant qu'elle conduisait de plus en plus loin dans l'ombre. Qu’avait bien pu faire Bella ici ?
         La piste s’arrêta brusquement, au milieu d'aucun endroit particulier. Elle s’était éloignée du chemin de quelques pas, dans les fougères, où elle avait touché le tronc d’un arbre mort. Peut-être s’y était-elle assise.

         Je m’assis au même endroit, et regardai alentour. Tout ce qu’elle avait pu voir n’était que fougères et forêt. Il avait dû pleuvoir ; la senteur s'était effacée, sans avoir eu le temps de s'incruster dans l’arbre.
     
     Pourquoi Bella était-elle venue s’asseoir seule – car elle avait été seule, pas de doute à ce sujet – au milieu de cette forêt humide et glauque ?
     
     Cela n’avait aucun sens, et, contrairement à d’autres sujets de ma curiosité, je ne pouvais ramener cela dans une conversation.
     
     « Alors voilà, Bella, je suivais ta trace à travers les bois après que j’aie quitté ta chambre où je te regardais dormir…» Oui, ce serait vraiment une bonne entrée en matière.
         Je ne saurais jamais ce qu’elle avait fait et pensé là, et cela me fit grincer des dents de frustration. Pire, cela ressemblait trop au scénario que j’avais dépeint à Emmett – Bella se baladant seule dans les bois, où son odeur attirerait immanquablement tous ceux qui possédaient les sens nécessaires pour la chasser…
     
     Je grognai. Elle n’avait pas seulement de la malchance, elle courait après.
     
     Enfin, en ce moment elle avait un protecteur. Je la surveillerais, l’éloignerais de tout danger, aussi longtemps que je pourrais le justifier.
         Je me surpris soudain à espérer que Peter et Charlotte prolongeraient leur séjour.


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