•      Il y avait trop de lumière pour que je puisse conduire à travers la ville en direction de Port Angeles. Le soleil était encore trop haut, au dessus de ma tête, et, malgré mes vitres teintées, il n’y avait aucune raison de prendre des risques inutiles. Plus de risques inutiles devrais-je dire.
   
         J’étais certain de pouvoir trouver les pensées de Jessica à distance – elles étaient plus bruyantes que celles d’Angela, une fois que j’entendrais la première, je pourrais trouver la seconde. Et une fois que la nuit tomberait, je pourrais me rapprocher d’elles. Pour l’instant, je m’écartais de la route à l’entrée de la ville, pour m'arrêter sur un parking qui semblait peu fréquenté.
   
         Je savais déjà où chercher – il n’y avait qu’une seule boutique de robes à Port Angeles. Il ne me fallut pas longtemps pour trouver Jessica, tournant sur elle-même devant trois miroirs, et je pus voir Bella dans sa vision périphérique, qui étudiait la longue robe noire qu’elle portait.
  
         Bella a encore l’air énervée. Ha ha. Angela avait raison – Tyler  en a trop fait. Mais je ne peux pas croire qu’elle soit à ce point bouleversée. Au moins, elle sait qu’elle a un cavalier de rechange pour le bal de fin d’année. Et si Mike ne s’amusait pas au bal, et ne voulait plus sortir avec moi? Et s’il demandait à Bella de l’accompagner au bal de fin d’année? Est-ce qu'elle aurait demandé à Mike de l’accompagner au bal si il n’avait pas parlé de notre rendez-vous ? Est-ce qu’il pense qu’elle est plus jolie que moi? Est-ce qu’elle pense qu’elle est plus jolie que moi?
   
        - Je pense que je préfère la bleue. Ça fait vraiment ressortir tes yeux.
       Jessica sourit à Bella, en se forçant un peu, le regard suspicieux.

        Est-ce vraiment ce qu’elle pense? Ou veut-elle que je ressemble à une grosse vache samedi?
        J’en avais déjà assez d’écouter les pensées de Jessica. Je cherchai Angela, tout près – ah, mais elle était en train de changer de robe, je m'éclipsai rapidement de son esprit pour lui rendre son intimité.
                 Bien, il n’y avait pas beaucoup de problèmes que Bella pourrait rencontrer dans ce magasin. Je les laisserais faire leur shopping, et retournerais vers elles quand elles auraient fini. Il ne restait plus très longtemps avant qu’il ne fasse sombre - les nuages commençaient à revenir, glissant depuis l’ouest. Je pouvais seulement les entr'apercevoir à travers les arbres épais, mais je savais qu’ils accéléreraient la tombée de la nuit. Je les accueillis avec bonheur, désirant plus que jamais leur ombre qui s’abattait. Demain, je pourrais de nouveau m'asseoir à côté de Bella au lycée, une nouvelle fois monopoliser son attention au déjeuner.

       Donc, elle était furieuse après les présomptions de Tyler. J’avais vu ça dans sa tête – qu'il pensait vraiment aller au bal de fin d’année avec elle, c’était une évidence pour lui. Je me remémorai l’expression de Bella de cet après-midi là – le refus outré – et je ris. Je me demandai ce qu’elle pourrait bien lui dire là-dessus. Je ne voulais surtout pas rater sa réaction.
        Le temps passa lentement tandis que j’attendais que les ombres s’allongent. Je vérifiais de temps en temps les pensées de Jessica ; sa voix mentale était la plus facile à trouver, mais je n’aimais pas m’y attarder trop longtemps. Je vis l’endroit où elles comptaient manger. Il ferait sombre au moment du dîner... Peut-être pourrais-je choisir le même restaurant par pure coïncidence... Je touchai le téléphone dans ma poche, pensant inviter Alice à dîner... Elle serait emballée par l’idée, mais elle voudrait aussi parler à Bella. Je n’étais pas sûr d’être prêt à ce que Bella soit plus impliquée dans mon monde. Un seul vampire n’était-il pas déjà assez problématique ?
        Je vérifiai les pensées de Jessica une nouvelle fois, comme une routine. Elle pensait à ses bijoux, et demandait l’opinion d’Angela.
        
    - Peut-être que je devrais rapporter le collier. J’en ai déjà un à la maison qui serait parfait, j’ai dépensé plus d’argent que j’aurais dû... Maman va paniquer. A quoi je pensais ?
        - Ça ne m'ennuie pas de retourner au magasin. Mais crois-tu que Bella nous cherchera?”
       Quoi ? Qu'est-ce que c'était encore ? Bella n’était pas avec elles ? Je regardai à travers les yeux de Jessica pour passer rapidement à ceux d’Angela. Elles étaient sur le trottoir en face d’une rangée de boutiques, en train de faire demi-tour. Bella n’était nulle part.

        Oh, mais on s'en fiche de Bella ! pensa Jess impatiemment, avant de répondre à Angela.
       - Ça va aller. On aura bien assez de temps pour aller au restaurant, même si on fait demi-tour. De toute façon, je pense qu’elle voulait être seule.
       J’eus un bref aperçu de la librairie à laquelle Jessica pensait que Bella s’était rendue.

        - Alors dépêchons-nous, dit Angela. J'espère que Bella ne pensera pas qu’on s’est débarrassées d’elle. Elle a été tellement gentille avec moi dans la voiture... C’est vraiment une fille adorable. Mais elle m’a semblé mal toute la journée. Je me demande si c’est à cause d’Edward Cullen ? Je parie que c’est pour ça qu’elle se posait des questions sur sa famille...
        J’aurais du être plus attentif. Qu’avais-je manqué ? Bella déambulait toute seule, et elle avait posé des questions sur moi auparavant ? Angela se concentrait sur Jessica maintenant – cette dernière parlait de Mike Newton à présent – je n’en tirerais rien de plus.

        Je jaugeais les nuages. Le soleil se retrouverait bientôt derrière eux. Si je restais sur le côté gauche de la route, là où les immeubles bloquaient la lumière...
Je commençai à me sentir anxieux tandis que je conduisais à travers le trafic dense du centre ville. C’était quelque chose que je n’avais pas envisagé – Bella partant de son côté – et je ne savais vraiment pas comment la retrouver. J’aurais dû y penser.
        Je connaissais bien Port Angeles. Je me dirigeai directement vers la libraire à laquelle Jessica pensait, espérant que ma recherche serait de courte durée, doutant que ce serait facile. Quand Bella rendrait-elle les choses faciles?

        Bien sûr, la petit boutique était vide, excepté pour une femme vêtu de façon anachronique, derrière le comptoir. Cela ne ressemblait pas du tout à un endroit auquel Bella pourrait s’intéresser – trop new age pour une personne rationnel. Je me demandai si elle était vraiment entrée à l'intérieur.

       Il y avait une place à l’ombre où je pourrais me garer... L’ombre continuait jusque sous l’auvent du magasin. Vraiment, je ne devrais pas. Me balader en pleine journée était risqué. Et si une voiture réfléchissait la lumière du soleil vers l’ombre au mauvais moment?

        Mais je ne savais pas comment chercher Bella autrement !

        Je me garai et sortis, restant du côté le plus sombre. J’entrai rapidement dans le magasin, mais ne sentis pas l’odeur de Bella. Elle était venue ici, sur le trottoir, mais il n’y avait pas la moindre trace de son arôme dans le magasin.

        - Bienvenue ! Puis-je vous aider? commença le vendeur, mais j’étais déjà sorti.
        Je suivis l’odeur de Bella aussi loin que l’ombre me le permit, stoppant à la limite du soleil.

        Comme je me sentais impuissant – coincé par la ligne départageant l’ombre de la lumière qui se trouvait juste devant moi sur le trottoir ! Tellement limité.

        Je pouvais seulement imaginer qu’elle avait continué à le long de la rue, vers le sud. Il n’y avait pas grand chose dans cette direction. Etait-elle perdue ? Cette possibilité lui ressemblait bien.

        Je retournai dans ma voiture, conduisant doucement à travers les rues, la cherchant. Je sortis plusieurs fois de la voiture sous quelques endroits ombragés, mais je pouvais seulement sentir son odeur une fois de plus et la direction me désarçonnait. Où essayait-elle d’aller ?
        Je fis plusieurs allers-retours entre le magasin et le restaurant, espérant la voir sur la route. Jessica et Angela étaient déjà là, essayant de décider si elles devaient commander, ou attendre Bella. Jessica voulait commander tout de suite.

        Je commençai à scanner les esprits d'étrangers, cherchant à travers leurs yeux. Quelqu’un l’avait certainement remarquée.
        J’étais de plus en plus anxieux au fur et à mesure qu’elle restait introuvable. Je n’avais jamais pensé à la difficulté qu’il serait de la trouver une fois, comme maintenant, qu’elle se trouverait hors de ma vue. Je n’aimais pas ça.
        Les nuages s’amassaient à l’horizon, et dans quelques minutes, je pourrais suivre sa trace à pied. Alors, ça ne me prendrait pas trop longtemps. Seul le soleil me rendait inutile à ce moment précis. Juste quelques minutes supplémentaires, puis l’avantage serait de nouveau de mon côté, et le monde humain serait impuissant.

        Un autre esprit, puis un autre. Tant d’esprits triviaux.

       
    ...je pense que le bébé a encore une infection aux oreilles...

        ... Est ce que c’était 640 ou 604...?

        ...Encore en retard. Je dois vraiment lui dire...
        La voilà! Aha!

        Enfin, son visage. Finalement, quelqu’un l’avait remarqué !

        Le soulagement ne dura qu’une fraction de seconde, puis je lus complètement les pensées de l’homme qui exultait devant son visage dans l’ombre.

        Son esprit m’était étranger, et pourtant pas complètement inconnu non plus. J’avais un jour traqué des esprits similaires.

       - Non ! criai-je et des grognements sortirent de ma gorge. Mon pied enfonça l’accélérateur, mais où devais-je aller?
        Je connaissais la direction générale de ses pensées, mais je ne savais pas où il se trouvait exactement. Quelque chose, il devait y avoir quelque chose – un panneau de rue, une devanture de magasin, quelque chose dans sa vision qui me donnerait sa position. Mais Bella s'enfonçait dans le noir, et les yeux de l’homme se focalisaient sur son expression apeurée – se délectant de sa peur.

        Dans son esprit, le visage de Bella se confondait avec d’autres. Elle n’était pas sa première victime.
        Mes grognements résonnèrent dans l’habitacle de la voiture, mais je n’y prêtai pas attention.
        Il n’y avait pas de fenêtre dans le mur derrière elle. Un endroit industriel, loin des quartiers commerciaux. Ma voiture dérapa à une intersection, évitant un autre véhicule, tandis que je me dirigeais vers, je l'espérais du moins, la bonne direction. Au moment où l’autre conducteur klaxonna, j’étais déjà loin du bruit.

        Regarde-la trembler ! gloussa l’homme. La peur était son moment favori.

        - Ne me touchez pas ! La voix de Bella était claire et ferme, pas un cri.
        - Ne sois pas comme ça, ma chérie.
        Il la regarda tressaillir alors qu’un rire retentit d’une autre direction. Ce bruit l’irritait – La ferme, Jeff ! pensa-t-il – tout en se délectant du recul de Bella. Cela l’excitait. Il commença à imaginer ses supplications, la façon dont elle l'implorerait.

        Je n’avais pas réalisé qu’il y avait d’autres personnes avec lui jusqu’à ce que j’entende des rires bruyants. Je scannai ses pensées, tentant d’y dénicher quelque chose qui pourrait m’être utile. Il commença à s’approcher d’elle, tendant les mains.

        Les esprits autour de lui n’étaient pas aussi fous que le premier. Ils étaient tous plus ou moins intoxiqués, mais aucun d’entre eux ne réalisait jusqu'où l'homme appelé Lonnie avait prévu d’aller ce soir. Ils le suivaient aveuglement. Il leur avaient promis de s’amuser.

        L’un d’entre eux fixa la rue nerveusement - il ne voulait pas se faire attraper, en train de harceler une fille - et me donna exactement ce que je voulais. Je reconnus la rue qu’il fixait.

        Je grillai un feu rouge, glissant à travers un espace juste assez grand entre deux voitures roulant dans le trafic. Les klaxons résonnèrent derrière moi.

        Mon téléphone vibra dans ma poche. Je l’ignorai.

        Lonnie se rapprocha lentement de la fille, allongeant le suspens – le moment de terreur qui l’excitait. Il attendit son cri, se préparant à le savourer…

        Mais Bella serra ses mâchoires et se contracta. Il fut surpris – il s’attendait à ce qu’elle coure. Surpris, et légèrement déçu. Il aimait traquer sa proie, l’adrénaline de la chasse.

        Courageuse, celle ci. Peut-être même meilleure, j’imagine...elle a plus de lutte en elle.
        J’étais à un pâté de maisons. Le monstre pouvait entendre rugir mon moteur maintenant, mais il n’y prêtait pas attention, trop concentré sur sa victime.
        On allait voir combien il aimerait la traque une fois qu’il en serait la proie. On verrait ce qu’il penserait de mon style de chasse.
        Dans un autre compartiment de mon esprit, je sélectionnais déjà les différentes techniques de tortures que j’avais utilisées auparavant, recherchant la plus douloureuse. Il souffrirait pour ça. Il allait agoniser. Les autres allaient simplement mourir pour avoir pris part à cette horreur, mais le monstre dénommé Lonnie implorerait la mort bien avant que je ne lui fasse ce cadeau.
        Il était au milieu de la route, se rapprochant d’elle.
        Je tournai au coin de la rue, et mes phares éclairèrent la scène, immobilisant tous les autres. J’aurais pu écraser le chef, qui les avait amenés ici, mais c'aurait été une mort bien trop facile.

        Je laissai la voiture tourner complètement sur elle-même, me retrouvant face à l’endroit d’où je venais, pour que la porte passager se trouve près de Bella. Je l’ouvris, elle se dirigeait déjà vers la voiture en courant.

        - Monte ! criai-je
       
    C’est quoi ça?
        Je savais que c’était une mauvaise idée! Elle n’est pas toute seule.
        Est ce que je dois courir?

        Je crois que je vais vomir...

        Bella se jeta dans la voiture sans hésitation, refermant aussitôt la portière.
        Puis elle me regarda avec l’expression la plus confiante que j'aie jamais vue sur aucun visage humain, et tous mes plans violents s’effondrèrent.

        Il me prit bien moins d’une seconde pour constater que je ne pouvais pas la laisser dans la voiture pour m’occuper des quatre hommes. Que lui dirais-je, de ne pas regarder ? Ha ! Depuis quand faisait-elle ce qu’on lui demandait? Depuis quand agissait-elle de façon raisonnable et, surtout, pas dangereuse ?
        Les emmènerais-je hors de sa vue, la laissant seule ici ? Il y avait peu de chances pour qu’un autre homme dangereux chasse ce soir, mais il y avait déjà eu peu de chances la première fois. Comme un aimant, elle attirait toutes les choses dangereuses à elle. Je devais la garder en vue.

        Cela devait, pour elle, faire partie du même mouvement, alors que j’accélérais, l’éloignant de ses poursuivants, si vite qu'ils ne pouvaient que regarder ma voiture, ahuris. Elle n'avait pas vu mon instant d’hésitation. Elle devait penser que je voulais m’échapper depuis le début.
        Je ne pouvais même pas le frapper avec ma voiture. Cela effraierait Bella.

        Je voulais la mort de cet homme tellement sauvagement que ce désir boucha mes oreilles, brouilla ma vision, et laissa un goût amer sur ma langue. Mes muscles se tendirent sous l’urgence, l’envie, la nécessité. Je devais le tuer. Je le découperais, doucement, bout par bout, de la peau aux muscles, des muscles aux os...

        Sauf que la fille – la seule fille au monde – s'agrippait à son siège des deux mains, me fixant, les yeux grands ouverts, et absolument confiants. La vengeance devrait attendre.

        - Mets ta ceinture, ordonnai-je. Ma voix était dure sous l’effet de la haine et de l’envie de tuer. Pas une envie normale. Je ne voulais pas me souiller en ingurgitant la moindre goutte de sang de cet homme.
    Elle attacha sa ceinture, sursautant lorsqu'elle émit un léger "clip". Ce tout petit son la fit sursauter, et pourtant elle ne cilla pas alors que je me ruais à travers la ville, ignorant tous les feux. Je pouvais sentir son regard sur moi. Elle semblait bizarrement sereine.  Cela n’avait pas de sens – pas après ce qu’elle venait de vivre.
        - Est-ce que ça va? demanda-t-elle, la voix pleine de stress et de peur.

        Elle voulait savoir si moi, j’allais bien?
        Je réfléchis à sa question pendant une fraction de seconde. Pas assez longtemps pour qu’elle remarque mon hésitation. Allais-je bien?

        - Non, dis-je en réalisant que mon ton était plein de rage.

        Je l’emmenai vers le même parking désert où j’avais passé l’après-midi, dans le pire poste de surveillance du monde. Il y faisait noir maintenant, sous les arbres.

        J’étais tellement furieux que mon corps se raidit, complètement figé. Mes mains glaciales voulaient écraser son assaillant, le réduire en si petites pièces que son corps ne serait jamais identifié...

        Mais cela impliquait de la laisser seule, sans protection, dans le noir.

        - Bella ? demandai-je les dents serrés.
        - Oui ? répondit-elle la gorge enrouée. Elle éclaircit sa voix.

        - Est-ce que tu vas bien ? C’était vraiment la chose la plus importante, la première priorité. La vengeance était secondaire. Je le savais, mais mon corps était empli de rage, m'empêchant de le penser.

        - Oui. Sa voix était toujours basse - la peur sans doute.

        Donc, je ne pouvais pas la laisser.

        Même si elle courait un danger constant pour une raison très énervante – l'univers me faisait une blague –, même si je pouvais être sûr qu’elle serait en parfaite sécurié durant mon absence, je ne pouvais pas la laisser toute seule dans le noir.
        Elle devait être tellement terrorisée.

        Pourtant je ne pouvais pas la réconforter – même si j'avais su comment faire, et ce n’était pas le cas. Elle pourrait certainement sentir la brutalité qui irradiait de moi, c’était évident. Je l’effraierais encore plus si je ne pouvais calmer le désir de dévastation qui bouillait en moi.
        Je devais penser à quelque chose d’autre.

        - Distrais-moi, s’il te plaît, la priai-je.

        - Pardon ?
        J’avais juste assez de contrôle sur moi même pour lui expliquer ce que je voulais.
        - Parle-moi, dis-moi n'importe quoi, même des bêtises, jusqu’à ce que je me calme.
        Je lui intimai cela, la mâchoire fermée. Seul le fait qu’elle avait besoin de moi me retenait dans cette voiture. Je pouvais entendre les pensées de l’homme, sa déception, et sa rage... Je savais où le trouver... Je fermai mes yeux, espérant ne plus le revoir...
        - Hum..." Elle hésitait – essayant de comprendre ma requête j’imagine. “Je vais écraser Tyler Crowley demain avant les cours ?” Elle dit cela comme s’il s’agissait d’une question.

        Oui – c'était ce dont j’avais besoin. Bien sûr, Bella allait dire quelque chose d’imprévu. Comme auparavant, une menace de violence venant de sa bouche était hilarante – tellement comique que cela résonnait en moi. Si je n'avais pas été en train de me consumer d’envie de meurtre, j’aurais ri.

        - Pourquoi ? aboyai-je, pour la forcer à parler encore.

        - Il dit à tout le monde qu’il m'emmène au bal de fin d'année, dit elle de sa voix outrée, comme un chaton se prenant pour un tigre. “Soit il est fou, soit il veut toujours se faire pardonner pour avoir faillit me tuer la dernière... enfin, tu te souviens", plaça-t-elle sèchement, "et il pense que le bal de fin d’année est un bon moyen d’y arriver. Donc je pensais que si je mettais sa vie en danger, nous serions quittes et il n'essaierait plus de se faire pardonner. Je n’ai pas besoin d'ennemis et peut-être que Lauren me laisserait tranquille. Je vais tout de même devoir emboutir sa Sentra,” elle continua, pensive à présent. “S’il n’a plus de voiture, il ne pourra pas m’emmener au bal...”
        Il était encourageant de voir qu’elle se trompait parfois. La persistance de Tyler n’avait rien à voir avec l’accident. Elle ne semblait pas comprendre l'attirance qu’elle exerçait sur les garçons humains du lycée. Ne voyait-elle pas à quel point elle m’attirait moi non plus?

        Ah, ça marchait. La fluidité de son raisonnement était toujours captivante. Je commençai à reprendre le contrôle, voir au-delà de la vengeance et la torture.

        - J’en ai entendu parler, lui dis-je. Elle s'arrêta de parler, alors que j’avais besoin qu’elle continue.
   
        - Vraiment ? demanda-t-elle incrédule. Sa voix se fit plus énervée. “S'il est paralysé par le choc, il ne pourra pas aller au bal non plus.”
        Je souhaitai trouver un moyen de lui demander de continuer à proférer des menaces de mort sans passer pour un fou. Elle ne pouvait pas avoir choisi un meilleur moyen pour me calmer. Et ses mots – de simples sarcasmes dans son cas, des hyperboles – étaient quelque chose dont j’avais vraiment besoin en ce moment.

        Je soufflai et rouvris les yeux.

        - C’est mieux ? demanda-t-elle timidement.

        - Pas vraiment.
        J’étais plus calme, mais je ne me sentais pas mieux. Parce que je venais juste de réaliser que je ne pourrais pas tuer l’homme nommé Lonnie, et pourtant c’était ce que je voulais, plus que tout au monde. Pratiquement tout.

        La seule chose que je voulais plus que commettre un meurtre extrêmement justifié à présent, était cette fille. Et même si je ne pouvais pas l’avoir, juste la pensée de l‘avoir rendait impossible ma petite partie de chasse de ce soir – peu importe combien elle aurait été justifiée.
    Bella méritait mieux qu’un tueur.
    J’avais passé sept décennies à essayer d’être quelque chose d’autre – n'importe quoi d'autre qu’un tueur. Malgré toutes ces années d’efforts, je ne mériterais jamais cette fille assise à côté de moi. Et pourtant je sentais que si je retournais à cette vie – celle d’un tueur – ne serait-ce que pour une nuit, je ne serais jamais digne d’elle. Même si je ne buvais pas leur sang – même si mes pupilles ne viraient pas à un rouge accusateur – ne sentirait-elle pas la différence?

        J’essayais d’être quelqu’un de bien pour elle. C’était impossible. J’essaierais tout de même.

        - Qu’est ce qui ne va pas ? murmura-t-elle.
        Son haleine emplit mon nez, me rappelant pourquoi je ne la méritais pas. Après tout cela, malgré tout mon amour pour elle... elle me mettait toujours l'eau à la bouche.
        Je serais aussi honnête que possible avec elle. Je le lui devais.

        - Parfois, j’ai du mal à contrôler mes humeurs, Bella.” Je plongeai mon regard dans la nuit noire, espérant à la fois qu’elle comprendrait l’horreur de mes propos et en même temps qu'elle ne le fasse pas. Surtout qu'elle ne le fasse pas. Cours Bella, cours. Reste Bella, reste. “ Surtout qu’il ne servirait à rien que je retourne là bas pour régler leur compte à ces..." Le seul fait d’y penser faillit m’arracher de la voiture. Je pris une profonde inspiration, laissant son odeur s’engouffrer dans ma gorge.
    “Enfin, j’essaie de m’en convaincre”.

        - Oh.

        Elle ne dit rien d’autre. Quelle conclusion avait-elle tirée de mes propos? Je lui jetai un regard furtif, mais son expression était illisible. Peut-être sous le choc. Au moins elle ne criait pas. Pas encore.

        Le silence s’installa un moment. Je luttais contre moi même, essayant d’être ce que je ne pouvais pas être.

        - Jessica et Angela vont s’inquiéter, dit-elle doucement. Sa voix était calme, je ne savais pas que c'était possible. Etait-elle sous le choc? Peut-être n’avait-elle pas encore intégré les événements de ce soir. “Je devais les retrouver.”
        Voulait-elle s’éloigner de moi ? Ou s’inquiétait-elle seulement pour ses amies?

        Je ne lui répondis pas, mais démarrai la voiture pour la ramener. Plus je me rapprochais du centre ville, plus il était difficile de résister à la tentation. J’étais trop proche de lui.
        Si c’était impossible – si je ne pouvais jamais avoir, ou même mériter la fille – alors pourquoi laisser filer cet homme sans le punir ? Je pouvais sûrement m'autoriser cela...
        Non. Je ne lâcherais pas. Pas encore. Je voulais trop qu’elle se laisse aller.

        Nous étions arrivés au restaurant où elle devait retrouver ses amies avant même que je réussisse à m'éclaircir les idées. Jessica et Angela finissaient de manger, et toutes les deux s’inquiétaient réellement pour Bella. Elles s'apprêtaient à sortir pour la chercher, du côté de la rue sombre.

        Ce n’était pas une bonne nuit pour leur petite balade.

       - Comment savais-tu où..? La question interrompue de Bella me coupa, et je m'aperçus que j’avais encore fais une gaffe. J’avais été trop distrait pour lui demander où elle était supposée rencontrer ses amies.
        Mais au lieu de continuer l'interrogatoire en insistant sur ce point, Bella hocha simplement la tête en souriant à moitié.

        Qu’est ce que ça voulait dire ?

        Enfin, je n’avais pas le temps de m’interroger sur son acceptation bizarre de mon intuition encore plus bizarre. J’ouvris la porte.

        - Que fais-tu ? demanda-t-elle, alarmée.

        Je te garde en vue. Je ne veux pas que tu sois seule ce soir. Dans ce but.
       - Je t’emmène dîner.
         Eh bien, ça allait être intéressant. Cela ne me semblait plus être la même nuit que celle où j'avais imaginé emmener Alice avec moi, prétextant me retrouver dans le même restaurant que Bella et ses amies par hasard. Et maintenant, j’avais pratiquement rendez-vous avec elle. Mais ça ne comptait pas, parce que je ne lui laissais aucune chance de dire non.
        Elle avait déjà sa portière à moitié ouverte – ça n’avait jamais été aussi frustrant d’avoir à marcher à une vitesse normale – au lieu d’attendre que je l’ouvre pour elle. Etait-ce parce qu'elle n’avait pas l’habitude d’être traité comme une dame, ou parce qu’elle pensait que je n’étais pas un gentleman ?
    J’attendis qu’elle me rejoigne, de plus en plus anxieux alors que les filles continuaient vers les ruelles sombres.
        - Va arrêter Jessica et Angela avant que je ne doive les sauver elles aussi, ordonnai-je rapidement. “Je ne pense pas pourvoir me contenir si nous rencontrons tes amis une nouvelle fois”. Non, je ne serais pas assez fort pour ça.

        Elle trembla légèrement puis se ressaisit. Elle fit un pas dans leur direction puis cria “Jess! Angela !” Elle leur fit un grand signe lorsqu’elles se tournèrent, essayant de capter leur attention.

        Bella ! Oh, elle va bien ! pensa Angela, soulagée.

        Légèrement en retard non ? ronchonna Jessica, mais elle aussi sembla heureuse que Bella ne fût pas perdue ou blessée. Je l'appréciais déjà plus.

        Elles se dépêchèrent de rejoindre Bella, puis s'arrêtèrent net, presque choquées en me voyant à ses côtés.
        Non ! pensa Jessica, étonnée.
    Pas possible !
        Edward Cullen ? Est-ce qu’elle est partie de son côté pour le retrouver ? Mais pourquoi aurait-elle posé des questions sur le fait qu’il soit parti si elle savait qu’il était là...
    J’eus un bref flash de l’expression mortifiée de Bella lorsqu'Angela lui avait appris que ma famille était souvent absente du lycée. Non, elle ne pouvait pas savoir, décida-t-elle.
        Les pensées de Jessica passèrent de la surprise à la suspicion. Bella m’a caché ça.
        - Où étais-tu passée ? demanda-t-elle, fixant Bella, en me jetant des coups d’oeil.

        - Je me suis perdue, et puis j’ai rencontré Edward, dit Bella, en me montrant du doigt. Son ton était remarquablement calme. Comme si c’était réellement tout ce qui s’était passé.
        Elle devait être sous le choc. C’était la seule explication rationnelle.

        - Ça ne vous dérange pas si je me joins à vous ? demandai-je – pour être poli. Je savais qu’elles avaient déjà mangé.

        Oh mon Dieu, qu’est ce qu’il est beau ! pensa Jessica, soudainement confuse.

        Angela n’était pas plus rationnelle. Nous n’aurions pas dû manger. Wow. Juste… Wow !    
        Mais bon sang, pourquoi ne pouvais-je pas faire cet effet à Bella?

        - Euh... bien sûr, acquiesça Jessica.

        Angela fronça les sourcils.
       - En fait, Bella, nous avons mangé en t’attendant, avoua-elle. Désolée.
        Quoi ? La ferme ! protesta Jessica intérieurement.

        Bella haussa légèrement les épaules. Tellement sereine. Définitivement sous le choc.
      
    - C’est bon, je n’ai pas faim.

        - Je pense que tu devrais manger quelque chose,
    m’opposai-je. Elle avait besoin d’un peu de sucre dans le sang, même s’il sentait déjà assez bon, et je frémis. L’horreur allait s'abattre sur elle d’un moment à l’autre, et avoir l’estomac vide ne l’aiderait pas. Elle s'évanouissait facilement, je le savais par expérience.

        Les filles ne seraient pas en danger si elles rentraient directement à la maison. Elles, le danger ne les suivait pas comme leur ombre.
        Et je préférais être seul avec Bella – tant que c’était ce qu’elle voulait aussi.

        - Ça ne vous dérange pas si je ramène Bella ce soir?” demandai-je à Jessica avant que Bella ne puisse répondre. Comme ça vous n’aurez pas à attendre le temps qu’elle mange.

        - Euh… bien sûr, pas de problème j’imagine...” Jessica jeta un long regard à Bella, cherchant à savoir si c’était ce qu’elle voulait.

        J’aimerais rester...mais elle le veut probablement pour elle seule. Qui ne le voudrait pas ? pensa Jess. Au même moment elle regardait Bella lui faire un clin d’œil.

        Un clin d’œil?
        - D'accord, dit Angela rapidement, cherchant à s’éclipser le plus vite possible si c'était  ce que Bella voulait. Et cela semblait être le cas. 
       - On se voit demain, Bella...Edward.” Elle lutta pour prononcer mon nom normalement. Puis elle attrapa la main de Jessica et commença à la tirer en arrière.

        Je devrais trouver un moyen de remercier Angela.

        La voiture de Jessica était tout près, sous les spots d’un lampadaire.
Bella les suivit prudemment du regard, un petite ride d’anxiété entre les yeux, jusqu’à ce qu’elles soient dans la voiture, donc elle devait être consciente du danger qu’elle avait couru. Jessica lui fit au revoir de la main, et s’en alla, et Bella lui rendit son geste. Ce ne fut qu’une fois la voiture disparue qu’elle prit une profonde inspiration et se tourna pour me regarder.
        - Franchement, je n’ai pas faim, dit-elle.

        Pourquoi avait-elle attendu qu’elles soient parties pour me le dire? Voulait-elle vraiment être seule avec moi – même maintenant, ayant constaté ma furie meurtrière?

        Que ce soit le cas ou pas, elle allait manger quelque chose.
        - C’est ce qu’on va voir, dis-je.

        Je tins la porte du restaurant pour elle, attendant.

        Elle soupira et entra.

        Je marchai derrière elle vers les serveurs. Bella semblait toujours maîtresse d’elle-même. Je voulais toucher sa main, son front, vérifier sa température. Mais ma main glacée la repousserait, comme auparavant
.
       Oh mon Dieu. La voix de l'hôtesse, extrêmement forte, fit intrusion dans mon inconscient. Mon Dieu mon Dieu.
        Cela semblait être ma nuit pour tourner les têtes. Ou est ce que je ne m’en rendais compte que parce que je voulais faire le même effet à Bella ? Nous étions toujours très attrayants pour nos proies. Je n’y avais jamais autant pensé auparavant. D’habitude – sauf avec des personnes telles que Shelly Cope ou Jessica Stanley, qui semblaient imperméables à l’horreur – la peur prenait le dessus juste après la première réaction.

        - Une table pour deux, s’il vous plaît, lançai-je puisque l'hôtesse ne parlait pas.

        - Oh, euh, oui. Bienvenue à La Bella Italia. Hmm! Quelle voix! S’il vous plaît, suivez moi. Ses pensées étaient préoccupées, calculatrices.
        Peut-être que c’est son cousin. Elle ne peut pas être sa sœur, ils ne se ressemblent vraiment pas du tout. Mais de la famille. Il ne peut pas être avec elle.
        Les yeux humains étaient flous, ils ne voyaient rien clairement. Comment est ce qu’une femme à l’esprit si étriqué pouvait trouver mes qualités physiques – mes pièges à proies – attrayantes, et pourtant semblait incapable de voir la douce perfection de cette fille à côté de moi ?
        Eh bien, pas besoin de l’aider, juste au cas où ils seraient ensemble, pensa l'hôtesse nous emmenant vers une table familiale en plein milieu du restaurant bondé. Est ce que je peux lui donner mon numéro pendant qu’elle est là...?
        Je tirai un billet du fond de ma poche. Les gens étaient invariablement coopératifs dès qu’il s’agissait d’argent.

        Bella était déjà en train de s'asseoir sans la moindre objection. Je lui fis non de la tête, elle hésita, penchant la tête de curiosité. Oui, elle allait être très curieuse ce soir. Cette foule n’était pas le meilleur endroit pour une conversation.
        - Peut-être quelque chose d’un peu plus privé ? lançai-je à l'hôtesse, lui tendant l’argent. Ses yeux s’ouvrirent sous l’effet de la surprise, puis se plissèrent tandis qu’elle fermait sa main autour du pourboire.
        - Bien sûr.
        Elle jeta un regard au billet en nous accompagnant dans un coin isolé.

        Cinquante dollars pour changer de table? Il est riche aussi. Evidemment – je parie que sa veste coûte plus cher que mon dernier bulletin de paye. Merde. Pourquoi veut-il être en privé avec elle?
        Elle nous offrit une table dans un coin tranquille du restaurant, d'où personne ne pouvait nous voir – voir les réactions de Bella quoi que je puisse lui dire. Je ne savais pas du tout ce qu’elle attendait de moi ce soir. Ou ce que je lui dirais.

        Qu’avait-elle deviné? Quelle explication s’était-elle fabriquée pour les événements de ce soir ?
        - Est-ce que ça vous va ? demanda l'hôtesse.

        - Parfait, lui répondis-je, légèrement agacé par le ressentiment qu’elle avait envers Bella, et je lui fis un grand sourire, toutes dents dehors. Pour qu’elle voie qui j’étais.

        Whoa.
        - Euh... votre serveuse arrive tout de suite”. Il ne peut pas être réel, je dois  être en train de dormir. Peut-être qu’elle va disparaître... peut-être que je devrais lui écrire mon numéro de téléphone directement dans le plat, avec du ketchup...
       Elle s'éloigna, continuant de chercher un moyen.

        Bizarre. Bella n’était toujours pas effrayée. Je me souvins soudainement d'Emmett, se moquant de moi à la cafétéria, voilà déjà plusieurs semaines. "Je parie que j’aurais pu l’effrayer plus facilement que toi."
    Etais-je en train de perdre mon talent ?
        - Tu ne devrais pas faire ça aux gens, tu sais. Bella interrompus mes pensées d’un ton désapprobateur. Ce n’est vraiment pas juste.

        Je fixai son expression critique. Que voulait-elle dire? Je n’avais pas effrayé l'hôtesse, malgré mes intentions.
      
    - Faire quoi ?

        - Les éblouir comme ça – elle est probablement en train d’hyper-ventiler en cuisine maintenant.
   
    Hmm. Bella avait presque tout juste. L'hôtesse n'était qu'à moitié cohérente en ce moment, me décrivant à une des ses collègues. Elle avait tout faux.

        - Oh voyons, me secoua Bella tandis que je ne répondais pas immédiatement.
    Tu dois savoir l’effet que tu fais aux gens.
        - Je les éblouis ?"
    C’était une façon intéressante de me décrire. Assez juste pour ce soir. Je me demandais quelle différence...

        - Tu n’as pas remarqué? demanda-t-elle toujours critique.
    Tu penses que tout le monde arrive à ses fins aussi facilement ?
        - Est-ce que je t’éblouis, toi ?”
    Ma voix se fit curieuse instantanément, et les mots sortirent, c’était trop tard pour revenir en arrière.

        Mais avant que je n’aie eu le temps de regretter trop profondément mes mots, elle répondit.
        - Fréquemment.” Et ses joues devinrent immédiatement roses.

        Je l’éblouissais.

        Mon cœur sans battement se remplit d’espoir comme jamais auparavant.

        - Bonjour, lança la serveuse, se présentant. Ses pensées étaient bruyantes, et plus explicites que celle de l'hôtesse, mais je ne lui prêtai pas attention. J’admirais le visage de Bella au lieu de l’écouter, regardant le sang affluer sous sa peau, ne remarquant pas à quel point cela enflammait ma gorge, mais plutôt comme cela illuminait son visage, comme cela effaçait son teint blanchâtre.

          La serveuse attendait quelque chose de moi. Ah, elle voulait ma commande de boisson. Je continuai de fixer Bella, et la serveuse se tourna vers elle, presque irritée.

        - Je vais prendre un coca ? dit Bella, presque en quête d'approbation.
        - Deux cocas, corrigeai-je. La soif – la soif humaine – était un signe de choc. J’allais m’assurer qu’elle ait le sucre du soda dans son système.
        Elle avait l’air d’être en forme pourtant. Plus qu’en forme. Radieuse.

        - Quoi ? dit-elle – se demandant sûrement pourquoi je la fixais. Je n’avais pas réalisé que la serveuse était partie.
        - Comment te sens-tu ? demandai-je
.
        Elle cligna des yeux, surprise par la question.
      
    - Ca va.

        - Tu ne te sens pas nauséeuse, ou malade, tu n’as pas froid ?

        Elle semblait encore plus perdue maintenant
      
    - Je devrais ?
        - Eh bien, en fait, j’attends le contrecoup."
    Je lui souris à moitié, attendant qu'elle me contredise. Elle ne voudrait pas que je m’occupe d’elle.
        Il lui fallut une minute pour me répondre. Ses yeux ne semblaient pas concentrés. Parfois, elle avait cet air, quand je lui souriais.  Etait-elle...éblouie?
   
    J’aurais aimé le croire.
   
         - Je ne pense pas qu’il y aura un contrecoup. J’ai toujours était très bonne pour refouler les souvenirs déplaisants.
   
    Avait-elle enduré beaucoup de choses déplaisantes ? Sa vie était elle toujours aussi dangereuse ?
  
        - Quand bien même, lui dis-je. Je me sentirai mieux lorsque tu auras ingurgité un peu de sucre et de nourriture.
   
    La serveuse revint avec les deux cocas et une corbeille de pain. Elle les mit en face de moi, et me demanda ce que j’avais choisi, essayant de capter mon regard. Je lui indiquai qu’elle ferait mieux de demander à Bella, puis m’obligeai à éteindre ses pensées. Elle avait un esprit très vulgaire.
        - Euh..." Bella jeta un coup d’oeil rapide au menu. “Je prendrai les raviolis aux champignons.”
        La serveuse se tourna vers moi, pleine d'espoir.
      
    - Et pour vous ?
   
       - Rien pour moi.

        Bella prit une expression insultée. Hmm. Elle devait avoir remarqué que je ne mangeais jamais rien. Elle remarquait tout. J’oubliais toujours de faire attention avec elle.

        J'attendis que nous soyons seuls.
        - Bois, insistai-je.
        Je fus surpris qu’elle s'exécute immédiatement sans aucune objection. Elle but jusqu’à ce que le verre soit complètement vide, et je lui tendis le second coca, fronçant légèrement les sourcils. Soif ou choc?
    Elle but encore un peu, puis trembla légèrement.
       
    - Tu as froid ?
        - C’est juste le coca,
    dit-elle tremblant de nouveau, ses lèvres bougeant lentement comme si elle allait se mettre à claquer des dents.
        Le joli blouson qu’elle portait semblait trop fin pour la réchauffer convenablement; il la moulait comme une seconde peau, presque aussi fragile que la première. Elle était si fragile, si mortelle.
       -
    Tu n’as pas de manteau ?
        - Si.”
    Elle regarda autour d’elle, un peu perplexe. “Oh – je l’ai laissé dans la voiture de Jessica.”
    J’enlevai mon blouson, espérant qu’il ne serait pas trop froid, à cause de la température de mon corps. Cela aurait été bien de pouvoir lui offrir un manteau chaud. Elle me fixa, les joues devenant rouges à nouveau. Que pensait-elle maintenant ?

        Je lui tendis la veste au dessus de la table, elle l’enfila, puis trembla de nouveau.

        Oui, ce serait vraiment bien d’être chaud.
        - Merci, dit-elle. Elle prit une inspiration profonde, puis repoussa les manches trop longues pour libérer ses mains. Elle reprit une longue inspiration.
        Est ce qu’elle se sentait à l’aise? Sa couleur était toujours la bonne ; sa peau était crème, légèrement rosée en contraste avec le bleu foncé de son t-shirt.

        - Cette couleur bleue te va très bien au teint, la complimentai-je. J’étais juste honnête.

        Elle piqua un fard, augmentant l’effet.
        Elle avait l’air en forme, mais il n’y avait pas besoin de prendre de risque. Je poussai le panier de pain dans sa direction.
        - Vraiment, objecta-t-elle, devinant mes motivations.
    Je ne vais pas avoir de contrecoup.
     
    - Tu devrais pourtant – une personne normale en aurait un. Tu n’as même pas l’air ébranlée.”
    Je lui lançai un regard désapprobateur, me demandant pourquoi elle ne pouvait pas être normale, puis si je voulais vraiment qu’elle le soit.
        - Je me sens en sécurité avec toi, dit-elle, ses yeux une nouvelle fois emplis de confiance. Une confiance que je ne méritais pas.
        Tous ses réflexes étaient faussés - inversés. C’était sûrement ça le problème. Elle ne reconnaissait pas le danger comme les autres humains. Elle avait les réactions opposées. Au lieu de courir, elle s’attardait, attirée par ce qui aurait dû l’effrayer...
        Comment pouvais-je la protéger de moi-même alors qu'aucun de nous deux ne le voulait ?

        - C’est plus difficile que je ne l’avais prévu, murmurai-je.
        Je pouvais voir mes mots tourner dans son esprit, et je me demandai ce qu’elle en pensait. Elle prit un gressin et commença à le manger, sans sembler inquiétée par la situation. Elle mâcha pendant un moment, puis pencha la tête sur le côté pensive.

        - D’habitude, tu es de meilleure humeur lorsque tes yeux sont si clairs, dit elle nonchalamment.
        Son sens de l’observation implacable me stupéfia.
      
    - Quoi ?

        - Tu es toujours grognon quand tes yeux sont noirs. J’ai une théorie la dessus
    , ajouta-elle d'un ton léger.

        Donc elle avait sa propre explication. Evidemment. Je sentis un torrent d’appréhension m’envahir en me demandant à quel point elle s’était approchée de la vérité.

       
    - Encore une ?
        - Hmm-hm.
    Elle mâcha un autre bout, complètement nonchalante. Comme si elle n’était pas en train de discuter des caractéristiques d’un monstre avec le monstre lui-même.

        - J'espère que tu seras plus imaginative cette fois...” Je me décontractai en la voyant ne pas répondre. J'espérais vraiment qu’elle se trompait.
    “Ou est ce que tu l’as encore emprunté à une BD ?”
        - Eh bien non, je ne l’ai pas emprunté à une BD,
    dit-elle, un peu embarrassée.
    Mais ce n’est pas moi qui l’ai trouvé non plus.
        - Et ?
    demandai-je les dents serrées.
        Elle n'aurait certainement pas parlé aussi calmement si elle avait été sur le point de crier.

        Alors qu’elle hésitait, se mordant les lèvres, la serveuse réapparut avec le plat de Bella. Je ne prêtai aucune attention à la serveuse, tandis qu’elle déposait le plat devant Bella, me demandant si je voulais quelque chose.
        Je déclinai, demandant un autre coca. La serveuse n’avait pas remarqué les verres vides, elle les prit et partit.

        - Tu disais ? l'encourageai-je anxieusement, dès que nous nous retrouvâmes seuls.

        - Je te le dirai dans la voiture," dit-elle à voix basse. Ah, c’était mauvais pour moi. Elle ne voulait pas partager ses suppositions devant tout le monde.
       - Si... ajouta-t-elle soudainement.

        - Il y a des conditions ?" J’étais tellement tendu, j’avais presque aboyé les mots.

       
    - J’ai quelques questions, bien sûr.

        - Bien sûr,
    acquiesçai-je, la voix dure.

        Ses questions suffiraient sûrement à me dire où ses pensées l’amenaient. Mais y répondrais-je ? Avec des mensonges responsables? Ou la ferais-je fuir avec la vérité? Ou ne lui dirais-je rien du tout, incapable de choisir?
        Nous restâmes assis en silence, tandis que la serveuse nous apporta le coca.

        - Eh bien, vas-y, dis-je, les mâchoires serrés, quand elle fut partie.
        - Que fais-tu à Port Angeles ?
        C’était une question trop facile – pour elle. Cela ne prouverait rien, tandis que ma réponse, si je lui disais la vérité, donnerait trop d’indices. Il fallait qu’elle révèle quelque chose en premier.

        - Suivante, dis-je

       
    - Mais c’était la plus facile !
        - Suivante,
    répétai-je.
        Elle était frustrée par mon refus. Elle détourna son regard vers son assiette. Doucement, réfléchissant, elle prit un ravioli et le mâcha, concentrée. Elle l’avala avec un peu de coca, puis me regarda de nouveau. Ses yeux pleins de suspicion.

        - Ok alors, dit-elle. Disons qu’hypothétiquement, bien sûr, que... quelqu’un... puisse savoir ce que les gens pensent, lire dans les pensées, tu sais – à quelques exceptions près.
        C'aurait pu être pire.
        Cela expliquait ce sourire dans la voiture. Elle était rapide – personne d’autre n’avait jamais deviné cela sur moi. Excepté pour Carlisle, et ça avait été plutôt évident au début, quand je répondais à ses pensées comme si il les avait formulées à voix haute. Il avait compris avant moi...
        Cette question n‘était pas si mal. Puisqu’elle savait que quelque chose clochait chez moi, ce n’était pas aussi grave que le reste. Lire les pensées n’était après tout, pas une caractéristique normale chez un vampire. Je la suivis dans ses hypothèses.

        - Juste une exception, corrigeai-je. Hypothétiquement.
        Elle refoula un sourire – mon élan d'honnêteté lui plaisait.
      
    - D’accord, avec une seule exception alors. Comment ça marche? Est-ce qu’il y a des limites? Comment est-ce que ... cette personne... pourrait trouver quelqu’un exactement au bon moment ? Comment saurait-elle qu’elle a un problème ?
        - Hypothétiquement ?

        - Bien sûr." Ses lèvres se tordirent, et ses yeux marron étaient emplis d'intérêt.

        - Eh bien, hésitai-je.
    Si... ce quelqu’un...

        - Appelons-le Joe,
    suggéra-t-elle.

        Je ne pus m'empêcher de sourire devant son enthousiasme. Pensait-elle vraiment que la vérité serait une bonne chose ? Si mes secrets ne la révulsaient pas, pourquoi les lui cacher ?
        - Joe alors, acquiesçai-je. Si Joe avait été plus concentré, le timing n’aurait pas été si juste." Je secouai la tête, réprimant un frisson à l’idée de combien j’avais été près de la perdre aujourd’hui. “Il n’y a que toi pour rencontrer des problèmes dans une aussi petite ville. Tu aurais fait exploser leur statistiques du taux de criminalité pour dix ans, tu sais.”
        Les coins de sa bouche s'affaissèrent, affichant une moue désapprobatrice.
       - Nous parlions d’un cas hypothétique.
        Je ris de son irritation.
 Ses lèvres, sa peau... avaient l’air si douces. Je voulais les toucher. Je voulais passer mes doigts à la commissure de ses lèvres, les transformant en sourire. Impossible. Ma peau la repousserait.
        - Oui, c’est vrai, dis-je, revenant à la conversation avant de trop déprimer avec mes pensées. Devrions-nous t’appeler Jane ?
        Elle se pencha vers moi au dessus de la table, toute trace d’humour ou d'irritation ayant disparu de ses yeux.
        - Comment as-tu su ? demanda-elle, la voix basse mais intense.

        Devais-je lui dire la vérité ? Et si c’était le cas, dans quelle mesure ?

        Je voulais le lui dire. Je voulais mériter la confiance que je voyais sur son visage.
        - Tu peux me faire confiance, tu sais, murmura-t-elle, une de ses mains s'avançant pour toucher la mienne, restée sur la table vide devant moi.
        Je la retirai – détestant penser à sa réaction au contact de mes doigts durs comme la pierre, et si froids – et elle fit de même de son côté.
    Je savais que pouvais me fier à elle en ce qui concernait mes secrets ; elle était totalement digne de confiance. Mais je n’étais pas sûr que ces secrets ne l'horrifient pas. Elle devrait être horrifiée. La vérité était horrible.

        - Je ne sais pas si j’ai encore le choix, murmurai-je.
       Je me souvins que je m’étais moquée d’elle une fois, la traitant de "particulièrement inattentive". L'offensant, si j’avais interprété ses expressions correctement. Eh bien, je pouvais me faire pardonner désormais.
       - J’avais tort – tu es bien meilleure observatrice que je ne le pensais.
        Et même si elle ne semblait pas me croire, je le pensais vraiment. Elle ne ratait rien.
        - Je pensais que tu avais toujours raison, dit-elle, souriant de sa propre blague.

        - C’était le cas avant.
         Avant je savais toujours ce que je faisais. Je savais toujours où j’allais. Et maintenant tout n’était que tumulte et chaos.

        Pourtant je n’aurais échangé cela pour rien au monde. Je ne voulais pas d’une vie pleine de sens. Pas si le chaos me permettait d'être avec Bella.

        - Je me suis trompé sur une autre chose te concernant, continuai-je, réglant mes comptes sur cet autre point. Tu n'es pas un aimant à accidents – ce mot n’est pas assez fort pour toi. Tu es un aimant à problèmes. S'il y a quelque chose de dangereux dans un rayon de quinze kilomètres, c’est invariablement pour toi.
       Pourquoi elle ? Qu’avait-elle fait pour mériter ça ?

       Le visage de Bella redevint sérieux.
       - Et tu te ranges dans cette catégorie ?
       L'honnêteté était plus importante en ce qui concernait cette question qu'aucune autre.
       - Assurément.
        Ses yeux se plissèrent légèrement – pas de façon suspicieuse, juste bizarrement concernés. Elle tendit sa main à travers la table, lentement et délibérément. J'éloignai mes mains d’un centimètre, mais elle ignora mon geste, déterminée à me toucher. Je retins ma respiration – pas à cause de son parfum cette fois, mais à cause de la soudaine tension environnante. Peur. Ma peau allait la dégoûter. Elle partirait en courant.
        Elle caressa légèrement ma main du bout des doigts. La chaleur de son geste délibéré ne ressemblait à aucune chose que je connaissais. C’était presque du plaisir à l’état pur. Cela l’aurait été si je n’avais pas eu peur. Je regardai son visage tandis qu’elle sentait la fraîcheur et la dureté de ma peau, toujours incapable de respirer.
        Un demi-sourire se dessina à la commissure de ses lèvres.

        - Merci, dit-elle, plongeant son regard dans le mien. Ça fait deux fois maintenant.
        Ses doux doigts se promenaient sur ma main, comme si elle trouvait cela plaisant.

        Je lui répondis aussi détendu que possible.
       - Essayons d’éviter une troisième occasion, d’accord ?
        Elle grimaça avant d'acquiescer.
        Je retirai mes mains des siennes. Aussi exquis que soit son toucher, je n’allais pas attendre que la magie de sa tolérance se transforme en dégoût. Je cachai mes mains sous la table.

       Je lus dans ses yeux ; malgré le silence de ses pensées, je pouvais percevoir sa confiance et ses questionnements. Je réalisai alors que je voulais répondre à ses questions. Pas parce que je le lui devais. Pas parce que je voulais qu’elle ait confiance en moi.

       Je voulais qu’elle me connaisse.

       - Je t’ai suivie à Port Angeles,” lui dis-je, les mots sortant trop vite pour que je puisse les contrôler.
       Je savais le risque que je prenais en lui disant la vérité. A tout moment, son calme artificiel pourrait se changer en hystérie. Mais bizarrement, cela me fit simplement parler plus vite.
       - C’est la première fois que je m'évertue à garder une personne en vie, ce qui est beaucoup plus difficile que je le supposais. Sans doute parce qu’il s’agit de toi. Les gens ordinaires, eux, ont l’air de traverser l'existence sans collectionner les catastrophes.
        Je la regardai, attendant.

        Elle sourit. Les commissures de ses lèvres se soulevèrent, et ses yeux chocolat se réchauffèrent.
    Je venais juste d’avouer que je la poursuivais, et elle souriait.
       - N’as tu jamais songé que peut-être mon heure était venue la première fois, avec le van, et que tu avais influé sur le destin ? demanda-t-elle.

        - Ce n’était pas la première fois, dis-je les yeux rivés sur la table marron foncé, mes épaules courbées par la honte.
       J’avais fait tomber mes défenses, la vérité s’échappait sans que je puisse la contrôler.
       - La première c’était lorsque je t’ai rencontrée.
        C’était la vérité, et cela me mettait en colère. J’étais comme une épée de Damoclès suspendue au dessus de sa tête. C’était comme si un sort injuste est cruel l’avait marquée d’une croix pour que la mort vienne l’emporter et – jusqu'à ce que je me révèle un outil désobéissant – ce même sort continuait d'essayer de l'exécuter. J’essayai d’imaginer ce destin personnifié - une dégoûtante sorcière jalouse, une harpie vengeresse.
       Je voulais que quelque chose, quelqu’un soit responsable de cela – pour avoir quelque chose de concret à combattre. Quelque chose, n'importe quoi à détruire, pour que Bella soit saine et sauve.

       Bella était très silencieuse ; sa respiration s’était accélérée.
       Je la regardai de nouveau, sachant que j’allais enfin voir la peur que j’attendais. Ne venais-je pas d’admettre à quel point j'avais été près de la tuer ? Plus que le van qui était passé à quelques centimètres d’elle. Et pourtant, son visage était toujours aussi calme, ses yeux toujours emplis d'intérêt.

        - Tu te souviens ?
       Elle devait forcément s’en souvenir.

         - Oui, dit elle, la voix grave. Ses yeux profonds semblaient parfaitement conscients. Elle savait. Elle savait que j'avais voulu la tuer.

        Et elle ne criait pas ?
       - Et pourtant tu es assise là, dis-je, lui faisant remarquer son inhérente contradiction.
       - Et pourtant je suis assise là... à cause de toi.
       Son expression passa à la curiosité, tandis qu’elle changeait de sujet.
       - Parce que pour une raison que j’ignore, tu m’as trouvée...?
       Une fois de plus j’arrivais à la limite de ses pensées protégées, ne pouvant les comprendre. Cela n’avait aucun sens pour moi. Comment pouvait-elle se préoccuper du reste avec la sordide vérité juste devant ses yeux ?
       Elle attendit, simplement curieuse. Sa peau était pâle, ce qui était naturel chez elle, mais toujours préoccupant. Son assiette était en face d’elle, elle n’y avait presque pas touché. Si je devais continuer à lui en dire trop, il lui faudrait tout un buffet pour encaisser le choc.
       Je posai mes conditions.
       - Tu manges, j’explique.
       Elle y réfléchit pendant une demi-seconde, puis fourra un ravioli dans sa bouche à une vitesse incroyable. Elle attendait mes réponses plus que ses yeux ne le laissaient voir.
       - Ça a été plus difficile que prévu – de te suivre à la trace, lui dis-je. D’habitude, je trouve les gens facilement, une fois que j’ai lu leur pensée auparavant.
       Je regardai son visage attentivement tandis que je lui disais cela. Deviner était une chose, voir ses suppositions confirmées en était une autre.
       Elle ne bougeait pas, les yeux grands ouverts. Je sentis mes dents grincer tandis que j’attendais sa panique.
       Elle ne fit que cligner des yeux, une fois, avala bruyamment, puis enfourna une autre bouchée. Elle voulait que je continue.
       - Je gardais l’œil sur Jessica, continuai-je, guettant l’effet de chacun de mes mots sur elle. Pas très attentivement cependant – comme je te l’ai dit, toi seule pouvais te fourrer dans des ennuis à Port Angeles –
       Je ne pus pas m’empêcher d’ajouter ça. Réalisait-elle que les autres vies humaines n’était pas étroitement liées à tant d'expériences potentiellement mortelles, ou se pensait-elle tout à fait normale ? Elle était la chose la plus éloignée de la normalité que j'eusse jamais rencontrée.
       - Au début je n’ai pas remarqué que tu étais partie de ton côté. Quand j’ai réalisé  que tu n’étais plus avec elle, je t’ai cherchée à la librairie que j'avais vue dans sa tête. J’ai su que tu n’y étais pas allée, et que tu étais partie vers le sud... et que tu devrais faire demi-tour rapidement. Donc je t’ai juste attendue, cherchant au hasard dans les pensées des gens qui marchaient dans la rue – pour voir si quelqu’un t’avait remarquée, et savoir où tu te trouvais. Je n’avais pas de raisons de m’inquiéter... mais j’étais bizarrement anxieux...
       Ma respiration s’accéléra alors que je me souvenais de ma panique. Son parfum s’engouffra dans ma gorge et me rendit heureux. Cette douleur signifiait qu’elle était en vie. Tant que je brûlais, elle était en sécurité.

       - J’ai commencé à faire des cercles en voiture, toujours... à l’écoute.
       J'espérais qu’elle comprendrait ce mot. Cela devait être tellement déconcertant pour elle.
       - Le soleil a fini par se coucher, j’allais sortir pour te suivre à pied, et puis –
       Le souvenir me saisit – très clair, et aussi vif que sur le moment – et je sentis la même vague meurtrière naître en moi, me rendant de glace.

       Je voulais qu'il meure. J’avais besoin qu’il meure. Mes mâchoires se serrèrent tandis que je me concentrais pour rester assis à table. Bella avait encore besoin de moi. C’était tout ce qui importait.

      - Et après ? chuchota-t-elle, ses yeux sombres grands ouverts.

       - J’ai entendu ce qu’il pensait, dis-je les dents serrés, incapable de ne pas grogner. J’ai vu ton visage dans son esprit.
     
   Je pouvais à peine résister à mon envie de tuer. Je savais précisément où le trouver. Ses pensées sombres, prisonnières de la nuit, m’appelaient…
       Je cachai mon visage, sachant que mes expressions devaient être celles d’un monstre, un chasseur, un tueur. Je fixai son image derrière mes yeux clos, essayant de me contrôler, me concentrant seulement sur elle. Les délicats traits de ses os, sa peau pâle et fragile – comme de la soie, incroyablement douce et sensible. Elle était trop vulnérable pour ce monde. Elle avait besoin d’un protecteur. Et pourtant, coup tordu du destin, j’étais la seule chose disponible.
   J’essayai d’expliquer ma réaction violente pour qu’elle me comprenne.

       - Ça a été très... dur – tu ne peux pas imaginer à quel point – pour moi de te sauver et de les laisser... vivants, murmurai-je.
    J’aurais pu te laisser partir avec Jessica et Angela, mais j’avais peur, une fois seul, de repartir les chercher.

     
      Pour la deuxième fois ce soir, je venais de confesser la préméditation d'un meurtre. Au moins, celui-ci était défendable.
       Elle était toujours calme tandis que je luttais pour me contrôler. J’écoutai son cœur. Son rythme était irrégulier, mais il ralentit à mesure que le temps passait, jusqu’à ce que je sois calmé. Sa respiration aussi était basse et régulière.

       J’étais sur le point de craquer. Il fallait que je la ramène à la maison avant...

       Le tuerais-je alors ? Allais-je devenir un meurtrier à nouveau, alors qu'elle avait confiance en moi ? Y avait-il un moyen de m’en empêcher ?
     
   Elle avait promis de me faire part de sa dernière théorie lorsque nous serions seuls. Avais-je envie de l'entendre ? Cela me rendait anxieux, mais la récompense de ma curiosité serait-elle pire que de ne pas savoir ?
     
   De toute façon elle en avait assez entendu pour ce soir.

       Je la regardai une nouvelle fois. Son visage était encore plus pâle qu’avant, mais impassible.
       - Est-ce que tu es prête à partir ? demandai-je.

       - Oui, on peut y aller, dit-elle, choisissant ses mots, comme si un simple “oui” ne pouvait pas exprimer exactement ce qu’elle voulait dire.

       Frustrant.

       La serveuse revint. Elle avait entendu la dernière phrase de Bella tandis qu’elle déambulait à l’autre bout du restaurant, se demandant ce qu’elle pourrait me proposer de plus. J’aurais voulu lever les yeux au ciel à certaines des propositions qu’elle envisageait.

       - Tout s’est bien passé ? demanda-t-elle.
       - Très bien, pourrions-nous avoir l’addition, s’il vous plaît ? lui dis-je, mes yeux rivés sur Bella.
       La respiration de la serveuse se figea un moment, complètement – pour reprendre le terme utilisé par Bella – éblouie par ma voix.

       Dans un soudain moment de lucidité, entendant ma voix résonner dans la tête de cette humaine, je réalisai pourquoi j'étais aussi attirant ce soir – loin de la peur que je provoquais habituellement.

       C’était à cause de Bella. En essayant d’être prudent avec elle, moins effrayant, presque humain, j’avais vraiment perdu mon talent. Les autres humains voyaient seulement ma beauté à présent, l'horreur que j'inspirais si bien cachée à présent.

       Je regardai la serveuse, attendant qu’elle se ressaisisse. C’était très comique, maintenant que je comprenais la raison de son trouble.

       - Bien sûr, bégaya-t-elle. Voilà.
       Elle me tendit l’addition, pensant au petit mot qu’elle avait glissé dans mon reçu. Un mot avec son nom et son numéro de téléphone.

       Oui, c’était très comique.

       J’avais un billet déjà prêt. Je lui rendis directement le reçu pour ne pas qu’elle perde son temps à attendre un coup de fil qu’elle n’aurait jamais.

       - Gardez la monnaie, lui dis-je, espérant que le pourboire que je lui laissais suffirait à calmer sa déception.

       Je me levai, suivi de près par Bella. Je voulais lui prendre la main, mais pensai que ce serait tenter le diable. Je remerciai la serveuse, mes yeux ne quittant pas le visage de Bella. Elle semblait trouver la situation amusante, elle aussi.

       Nous sortîmes du restaurant. Je marchais aussi près d’elle que je l'osais. Assez près en tout cas pour que la chaleur qui émanait d'elle soit presque une caresse du côté gauche de mon corps.

         Alors que je lui tenais la porte, elle soupira doucement, je me demandai quel regret pouvait la rendre ainsi triste. Je fixai ses yeux, prêt à le lui demander, quand elle regarda soudainement le sol, l’air embarrassée. Cela me rendit curieux, même si je ne pouvais plus lui poser la question. Le silence entre nous continua lorsque je lui ouvris la portière de la voiture, et montai à mon tour.

       Je mis le chauffage – les beaux jours étaient finis ; le froid devait la gêner. Elle resserra ma veste autour d'elle, un léger sourire sur les lèvres.

       J'attendis, repoussant la conversation jusqu'à ce que les lumières des lampadaires disparaissent. Je me sentais encore plus seul avec elle.

      Etait-ce le bon moment ? Maintenant que je me concentrais seulement sur elle, la voiture paraissait bien petite. Son odeur se répandait sous l’effet du chauffage, devenant de plus en plus forte. Son parfum devint presque une troisième personne qui prenait place dans l’habitacle. Une présence qui cherchait de l’attention.

       Il avait toute mon attention ; il me brûlait. C’était toutefois supportable. Cela me semblait bizarrement approprié. J’avais beaucoup donné ce soir – plus que je n’avais prévu. Et elle était là, volontairement à mes côtés. Je devais sacrifier quelque chose pour cela. Une brûlure.

       Si seulement cela ne pouvait être que ça. Une brûlure, et rien d'autre. Mais le venin emplit ma bouche, et mes muscles se bandèrent, comme si j’allais chasser…

       Je devais arrêter de penser à ce genre de choses. Et je savais ce qui m’en distrairait.

       - Alors, lui dis-je, la crainte de sa réponse surpassant la brûlure. A ton tour maintenant.


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  •      Je ne vis pas beaucoup les invités de Jasper durant les deux jours ensoleillés où ils étaient à Forks. Je ne revenais à la maison que pour éviter à Esmée de s'inquiéter. Autrement, mon existence ressemblait plus à celle d'un spectre qu'à celle d'un vampire. Je me cachais, invisible dans l'ombre, d'où je pouvais suivre l'objet de mon amour et de mon obsession – d'où je pouvais la voir et l'entendre à travers les esprits des humains chanceux qui pouvaient marcher à ses côtés dans la lumière du soleil, parfois même caresser accidentellement le dos de sa main avec la leur. Elle ne réagissait jamais à de tels contacts ; leur peau était aussi tiède que la sienne.
         Cette absence forcée ne m'avait jamais parue aussi oppressante. Mais le soleil semblait la rendre heureuse, ce qui m'empêchait de trop en vouloir au beau temps. Tout ce qui faisait plaisir à Bella était dans mes bonnes grâces.
         Le lundi matin, j'épiai une conversation qui aurait eu le potentiel de réduira à néant mon assurance et faire de ce temps passé loin d'elle une véritable torture. Néanmoins, lorsqu'elle se termina, j'avais gagné ma journée.
         J'étais forcé de devoir un peu de respect à Mike Newton ; il ne s'était pas résigné à abandonner et à s'éclipser discrètement pour panser ses blessures. Il était plus brave que ce que j'avais présumé. Il allait réessayer.
         Bella arriva à l'école assez tôt et, ayant manifestement l'intention de profiter du soleil le plus longtemps possible, s'assit sur une des tables de pique-nique rarement utilisées en attendant que la sonnerie retentisse. Chose inattendue, les reflets que le soleil alluma dans ses cheveux étaient roux.
         Mike la trouva là, toujours à griffonner, ravi de sa chance.
         J'agonisais d'être impuissant, réduit au rôle de simple spectateur, retenu dans la forêt sombre par le soleil éclatant.
         Elle le salua avec assez d'enthousiasme pour le rendre extatique, et moi l'inverse.
         Bon, elle m'aime bien. Elle ne sourirait pas comme ça si elle ne m'aimait pas. Je parie qu'elle voulait aller au bal avec moi. Me demande ce qu'il y a de si important à Seattle…
         Il perçut le changement dans ses cheveux.
         - Je ne l'avais encore jamais remarqué, mais tes cheveux ont des reflets roux.
         Je déracinai accidentellement le jeune épicéa sur lequel je m'appuyais quand il prit entre ses doigts une mèche de ses cheveux pour la replacer derrière son oreille.
         - Seulement quand il y a du soleil, répondit-elle.
         À ma grande satisfaction, elle se dégagea légèrement lorsqu'il effleura sa peau. 
         Il fallut une minute à Mike pour rassembler son courage, perdant du temps en bavardages futiles.
         Elle lui rappela la dissertation que nous avions à rendre pour mercredi. D'après son expression légèrement suffisante, la sienne était déjà terminée. Lui avait complètement oublié, ce qui diminua considérablement son temps libre.
         Flûte – stupide disserte.
         Il en vint finalement à l'essentiel – mes dents étaient si serrées qu'elles auraient pu pulvériser du granit – et même à ce moment, il ne put se résoudre à poser sa question de but en blanc.
         - Je comptais t'inviter à sortir.
         - Oh.

         Il y eut un bref silence.
         "Oh" ? Qu'est-ce que ça signifie ? Elle va dire oui ? Attends – je ne lui ai pas encore vraiment demandé.
         Il déglutit bruyamment.
         - Tu sais, on pourrait aller dîner quelque part… je bosserai après.
    Idiot. Ce n'était pas une question non plus.
         - Mike…
         La furie et l'agonie de ma jalousie étaient aussi intenses que la semaine précédente. Je brisai un autre arbre en tentant de m'y retenir. Je voulais tellement courir vers le lycée, trop rapide pour les yeux humains, et me saisir d'elle – l'éloigner le plus possible du garçon qu'en ce moment je haïssais tant que j'aurais pu le tuer et y prendre plaisir.
         Lui dirait-elle oui ?
         - Je ne crois pas que ce serait une très bonne idée.
         Je me remis à respirer. Mon corps rigide se relaxa.
         Seattle n'était qu'une excuse, après tout. Je n'aurais pas lui demander. A quoi est-ce que je pensais ? Je parie que c'est encore ce monstre, Cullen…
         - Pourquoi ? demanda-t-il, maussade.
         -Parce que… (Elle hésita) et si jamais tu répètes ce que je vais dire je te jure que je t'étranglerai avec joie –
         J'éclatai de rire au son la menace de mort sortant de ses lèvres. Un geai poussa un cri perçant, effrayé, et s'envola loin de moi.
         - À mon avis, ce serait blessant envers Jessica.
         Jessica ? Quoi ? Mais… Oh. D'accord. Je pense…Donc. Hein ?
         Ses pensées n'étaient plus cohérentes du tout.
         - Franchement, Mike, tu es aveugle ou quoi ?
         Je partageais ce sentiment. Elle ne pouvait pas s'attendre à ce que tout le monde soit aussi perspicace qu'elle, mais ce fait relevait de l'évidence. Pendant qu'il s'obligeait à prendre sur lui pour s'adresser à Bella, n'avait-il pas remarqué que c'était aussi dur pour Jessica ? C'était son égoïsme qui le rendait aveugle aux autres. Et Bella était si peu égoïste qu'elle voyait tout.
         Jessica. Euh. Wow. Euh…
         - Oh ! réussit-il à répondre.
         Bella utilisa sa confusion pour s'esquiver.
         - Il est l'heure d'aller en cours, et je ne peux pas me permettre d'arriver en retard une nouvelle fois.
    Mike devint dès lors un point de vue peu fiable. Il se rendit compte, tandis qu'il tournait et retournait l'idée de Jessica dans sa tête, qu'il appréciait la pensée de la savoir attirée par lui. Ce n'était qu'un second choix, pas aussi satisfaisant que si c'était Bella qui avait pensé cela.
         Elle est pas mal, quand même. Un corps décent. Un oiseau dans la main…
         Il n'était plus concentré, embarqué par ses nouveaux fantasmes, tout aussi vulgaires que ceux qu'il avait eus à propos de Bella, mais à présent ils m'irritaient au lieu de me rendre furieux. Il méritait si peu chacune de ces deux filles ; elles étaient presque interchangeables à ses yeux. Je restai loin de sa tête après cela.
         Quand elle était hors de ma vue, je me blottissais contre le tronc froid d'un gros arbre, et naviguais d'esprit en esprit, la gardant à l'œil, toujours content quand Angela Weber était disponible. Je souhaitais trouver un moyen pour la remercier d'être simplement une personne gentille. Je me sentais mieux à l'idée que Bella ait une amie qui la méritât.
         J'admirais le visage de Bella sous tous les angles, et remarquai qu'elle était à nouveau triste. Cela me surprit – je pensais que le soleil suffirait à la garder souriante. Le midi, je la vis jeter plusieurs fois des regards furtifs à la table vide des Cullen, et cela me fit frissonner. Me donna de l'espoir. Peut-être lui manquais-je aussi.
         Elle avait des projets de sortie avec les autres filles après les cours – je prévus aussitôt de la surveiller – mais ils furent repoussés quand Mike invita Jessica à sortir, au même endroit que celui où il avait prévu d'emmener Bella.
         À la place, je retournai directement chez elle, faisant un crochet par les bois afin de m'assurer que personne de dangereux n'y rôdait. Je savais que Jasper avait prévenu son ancien frère d'éviter la ville – utilisant mon état mental à la fois comme explication et comme avertissement – mais je préférais ne courir aucun risque. Peter et Charlotte n'avaient aucune intention de s'attirer l'animosité de ma famille, mais les intentions changeaient rapidement…
         Bon, j'exagérais. Je le savais.
         Comme si elle savait que je la regardais, comme si elle avait eu pitié de l'agonie que je ressentais quand je ne pouvais pas la voir, Bella sortit sur la pelouse derrière sa maison, après plusieurs heures passées à l'intérieur. Elle avait un livre à la main et un plaid sous le bras.
         Silencieusement, je grimpai jusqu'aux plus hautes branches de l'arbre le plus proche du petit jardin.
         Elle étala la couverture sur l'herbe humide puis s'allongea sur le ventre et commença à feuilleter le livre, comme si elle cherchait un passage précis. Je lus par-dessus son épaule.
         Ah, des classiques. Elle était une fan d'Austen.
         Elle lisait vite, croisant et décroisant ses chevilles en l'air. Je regardais les rayons du soleil et le vent jouer dans ses cheveux quand son corps se raidit soudain, et sa main s'immobilisa au-dessus de la page. Tout ce que je vis était qu'elle avait atteint le chapitre trois quand elle tourna brutalement plusieurs pages d'un coup.
         Je pus lire la page de titre : Mansfield Park. Elle commençait une nouvelle histoire – le livre était une anthologie. Je me demandai pourquoi elle avait si abruptement changé de roman.
         Quelques instants plus tard, elle referma violemment le livre. D'un air férocement renfrogné, elle repoussa le livre et se retourna, s'allongeant sur le dos. Elle prit une profonde inspiration, comme pour se calmer, remonta ses manches et ferma les yeux. Je me déroulai mentalement l'histoire, mais n'y trouvai rien d'offensant au point de la contrarier ainsi. Un autre mystère. Je soupirai.
         Elle restait immobile, ne bougeant qu'une seule fois la main pour étaler ses cheveux sur la couverture, loin de son visage. Ils se déployèrent autour de sa tête, en une rivière châtain. Elle ne bougea plus.
         Sa respiration ralentit. Après quelques minutes, ses lèvres commencèrent à trembler. Elle marmonna dans son sommeil.
         Impossible de résister. J'écoutai aussi loin que possible, captant les voix dans les maisons voisines.
         Deux cuillères à soupe de farine… une tasse de lait…
         Allez ! Lance-le à travers le cerceau ! Allez, vas-y !
         Rouge ou bleu… ou peut-être que je devrais mettre quelque chose de plus décontracté…

         Il n'y avait personne à proximité. Je sautai par terre, me recevant silencieusement sur la pointe des pieds.
         C'était mal, et très risqué. J'avais jadis jugé Emmett avec condescendance pour ses actes irréfléchis et Jasper pour son manque de discipline. Pourtant,  à présent, j'enfreignais consciencieusement toutes les règles avec un abandon sauvage qui rendait, en comparaison, leurs écarts de conduite totalement insignifiants.
         Je soupirai, mais avançai malgré tout dans la lumière du soleil.
         J'évitai de me regarder, éclairé par ses rayons éblouissants. Il était assez douloureux d'avoir une peau de pierre, inhumaine, dans l'ombre ; je ne voulais pas voir Bella et moi côte à côte dans la lumière. La différence entre nous était déjà insurmontable, inutile d'y ajouter cette vision.
         Mais je ne pus ignorer les arcs-en-ciel qui se reflétèrent sur sa peau quand je me rapprochai. Mes mâchoires se serrèrent à cette vue. Pouvais-je être plus monstrueux ? J'imaginai sa terreur si elle ouvrait les yeux à ce moment…
         Je commençai à reculer, mais elle recommença à marmonner, ce qui me retint.
         - Mmm… Mmm.
         Rien d'intelligible. Eh bien, j'attendrais un peu.
         Je lui pris le livre, tendant précautionneusement le bras et retenant mon souffle tant que j'étais près d'elle. Au cas où. Je recommençai à respirer une fois éloigné de quelques mètres, goûtant comment les rayons lumineux et le plein air affectaient son odeur. La chaleur semblait l'adoucir encore. Ma gorge s'enflamma de désir, d'un feu plus fort, ravivé par ma longue absence. J'avais été trop longtemps loin d'elle.
         Je passai un moment à la juguler, puis – en me forçant à respirer par le nez – j'ouvris le livre. Elle avait commencé avec le premier roman… Je feuilletai rapidement les pages jusqu'à arriver au chapitre trois de  Raison et Sentiments, à la recherche de quelque chose de potentiellement offensant dans la prose polie de Jane Austen.
         Quand mes yeux s'arrêtèrent automatiquement sur mon nom – le personnage d'Edward Ferrars était présenté pour la première fois – Bella se remit à parler.
         - Mmm. Edward.
         Cette fois-ci, je ne craignis pas qu'elle se soit réveillée. Sa voix n'était qu'un murmure bas et mélancolique. Pas le hurlement de peur qu'elle aurait eu si elle m'avait aperçu.
         Ma joie se heurtait à un profond mépris de moi-même. Au moins, elle rêvait toujours de moi.
         - Edmund. Ahh. Trop… proche…
         Edmund ?
         Ah ! Elle ne rêvait pas du tout de moi, réalisai-je sombrement. Le mépris pour moi-même revint en force. Elle rêvait de personnages de fiction. Autant pour ma vanité.
         Je replaçai le livre près d'elle, et retournai sous le couvert des arbres, dans les ténèbres auxquelles j'appartenais.
         L'après-midi passa et je la contemplais, à nouveau impuissant, tandis que le soleil se couchait lentement et que les ombres s'étiraient, glissant vers elle sur la pelouse. Je voulais les repousser, mais l'obscurité était inévitable ; les ombres l'atteignirent. Une fois la lumière partie, sa peau devint trop pâle, fantomatique. Ses cheveux étaient à nouveau sombres, presque noirs contre son visage.
         C'était effrayant à regarder – comme si je voyais la vision d'Alice se réaliser sous mes yeux. Son rythme cardiaque fort et régulier était la seule chose rassurante, le son qui empêchait cet instant d'avoir trop l'air d'un cauchemar.
         Je fus soulagé quand son père rentra.
         J'entendis assez peu de lui tandis qu'il remontait la petite rue vers la maison. Une vague contrariété… dans le passé, quelque chose qui avait se dérouler au travail. Une attente associée à la faim – je devinai qu'il avait hâte de passer à table. Mais ses pensées étaient si étouffées et contenues que je ne pouvais pas en être sûr ; je n'en comprenais que l'essentiel.
         Je me demandai à quoi les pensées de sa mère ressemblaient – quelle combinaison génétique avait pu produire cette fille unique.
         Bella commençait à se réveiller, et s'assit brusquement quand les pneus de la voiture de son père crissèrent sur l'allée de briques. Elle regarda autour d'elle, semblant désorientée par les ténèbres inattendues. Pendant un bref moment, elle effleura du regard les ombres dans lesquelles je me cachais, mais elle détourna rapidement les yeux.
         - Charlie ? demanda-t-elle d'une voix basse, scrutant toujours les arbres qui entouraient le jardin.
         La portière se referma en claquant, et elle regarda dans la direction du son. Elle se leva rapidement et ressembla ses affaires, jetant un autre coup d'œil en arrière vers les bois.
         Je changeai de place, m'abritant derrière un arbre proche de la fenêtre de derrière la petite cuisine, et écoutai leur soirée. Il était intéressant de comparer les paroles de Charlie à ses pensées assourdies. Son amour et sa préoccupation pour sa fille étaient presque écrasants, et pourtant ses paroles étaient toujours concises et ordinaires. La plupart du temps, ils restaient dans un silence de bonne compagnie.
         Je l'entendis discuter de ses projets pour la soirée suivante à Port Angeles, et j'affinai mes propres plans en l'écoutant. Jasper n'avait pas dit à Peter et Charlotte de rester à l'écart de Port Angeles. Même si je savais qu'ils s'étaient nourris récemment et qu'ils n'avaient pas l'intention de chasser dans notre voisinage, je la surveillerais, des fois que… Après tout, il y en avait toujours d'autres de ma race au-dehors. Sans compter tous ces dangers humains auxquels je n'avais jamais pensé auparavant.
         Je l'entendis s'inquiéter à voix haute à l'idée de laisser son père dîner tout seul, et souris à cette preuve de ma théorie – oui, elle était vraiment quelqu'un d'attentionné, aux petits soins pour ceux qu'elle aimait.
         Je partis juste après, sachant que je serais bientôt de retour, quand elle dormirait.
         Je n'attenterais pas à sa vie privée à la manière d'un voyeur. J'étais là pour sa protection, pas pour la lorgner comme Mike Newton le ferait sans aucun doute s'il était assez agile pour grimper à la cime des arbres, comme moi. Je ne la traiterais pas si grossièrement.
         Ma maison était vide quand j'y retournai, ce qui n'était pas plus mal pour moi. Je captais toujours leurs pensées désobligeantes et perplexes concernant ma santé mentale. Emmett avait laissé une note sur la boîte aux lettres.
         Football au champ Rainier. Allez ! S'te plaît ?
         Je trouvai un stylo et griffonnai le mot désolé sous son plaidoyer. Les équipes étaient égales sans moi, de toute façon.
         Je fis la chasse la plus courte possible, me contentant de petits herbivores pas aussi savoureux que les prédateurs, puis me changeai avant de retourner à Forks.
    Bella ne dormait pas aussi bien cette nuit. Elle se débattait dans ses couvertures, le visage parfois inquiet, parfois triste. Je me demandai quel cauchemar la hantait… puis réalisai que je ne voulais peut-être  pas savoir.
         Quand elle parla, elle chuchota principalement des choses désobligeantes sur Forks d'une voix sombre. Une seule fois, quand elle soupira "Reviens" en ouvrant les mains – une supplication muette – pus-je espérer qu'elle rêvait de moi.
         Le lendemain au lycée, le dernier jour pendant lequel le soleil me retiendrait prisonnier, ressembla beaucoup à la veille. Bella avait l'air encore plus morose qu'avant, et je me demandais si elle allait annuler ses projets – elle ne semblait pas d'humeur. Mais, étant Bella, elle jugerait probablement le plaisir de ses amies plus important que le sien.
         Elle portait un corsage bleu marine, et cette couleur seyait parfaitement à son teint, faisant ressembler sa peau à de la crème fraîche.
         La journée de cours se termina, et Jessica accepta de passer prendre les autres filles. Angela les accompagnait, ce de quoi je lui étais reconnaissant.
         Je rentrai à la maison pour prendre ma voiture. Quand je vis que Peter et Charlotte étaient là, je décidai que je pouvais me permettre d'accorder aux filles une bonne heure d'avance. Je n'aurais jamais été capable de supporter de conduire derrière, en respectant la limite de vitesse – horrible pensée.
         Je rentrai par la cuisine, accordant un vague signe de tête aux saluts d'Emmett et Esmée tandis que je passais entre tout le monde dans le salon, et me dirigeai droit vers le piano.
         Ugh, il est rentré. Rosalie, évidemment.
         Ah, Edward. Je déteste le voir souffrir ainsi. La joie d'Esmée était gâchée par le souci qu'elle se faisait. Elle avait bien raison de s'en faire, d'ailleurs. L'histoire d'amour qu'elle avait imaginée tournait à la tragédie, plus visible à chaque instant.
         Amuse-toi bien à Port Angeles ce soir, pensa gaiement Alice. Dis-moi quand je pourrai parler à Bella.
         Tu es pathétique. J'arrive pas à croire que tu aies manqué la partie hier soir juste pour regarder quelqu'un dormir, maugréa Emmett.
         Jasper ne m'accorda aucun intérêt, même si l'air que je m'étais mis à jouer devenait un peu plus orageux que je n'en avais eu l'intention. C'était une vieille chanson, avec un thème familier : l'impatience.  Jasper saluait ses amis, qui me regardèrent avec curiosité.
         Quelle créature étrange, pensait Charlotte aux cheveux blonds presque blancs, aussi grande qu'Alice.  Il était si normal la dernière fois que je l'ai vu.
    Les pensées de Peter étaient en phase avec les sienne, comme d'habitude.
         Ce doit être les animaux. Le manque de sang humain doit les rendre fous, concluait-il. Ses cheveux étaient aussi clairs que les siens, presque aussi longs. Ils étaient très similaires – sauf en ce qui concernait la taille, Peter était aussi grand que Jasper – tant dans leurs pensées que dans leur apparence. Un couple bien assorti, avais-je toujours pensé.
         Tout le monde sauf Esmée arrêta de penser à moi après un moment, et je jouai dans des tons plus feutrés qui ne les dérangeraient pas trop.
         Je ne leur prêtai pas attention pendant un long moment, me contentant de laisser la musique me distraire de mon malaise. Il était difficile de sortir cette fille de ma tête. Je ne tournai la tête vers eux que quand les adieux semblèrent toucher à leur fin.
         - Si vous revoyez Maria, leur dit Jasper avec méfiance, dites-lui que j'espère qu'elle se porte bien.
    Maria était le vampire qui avait créé Peter et Jasper – Jasper dans la deuxième moitié du dix-neuvième siècle, Peter plus récemment, dans les années quarante. Elle était passée voir Jasper une fois, quand nous étions à Calgary. Cela avait été une visite riche en évènements – nous avions dû partir immédiatement. Jasper lui avait poliment demandé de garder ses distances à l'avenir.
         - Je ne pense pas que ça arrivera bientôt, dit Peter en riant.
         Maria était indéniablement dangereuse et il n'y avait plus beaucoup d'affection entre elle et Peter. Il n'avait après tout été qu'un instrument de la défection de Jasper. Jasper avait toujours été le préféré de Maria ; elle considérait comme un détail mineur le fait qu'elle avait un jour projeté de le tuer.
         - Mais si ça arrive, je le ferai, lui assura-t-il.
         Ils se serrèrent la main, se préparant à partir. Je laissai la chanson que je jouais se dissiper en une fin insatisfaisante, et me levai rapidement.
         - Charlotte, Peter, leur dis-je avec un signe de tête.
         - J'ai été heureuse de te revoir, répondit Charlotte d'un ton incertain.
         Peter se contenta de me retourner mon signe de tête.
         Aliéné, me jeta Emmett.
         Idiot, pensa Rosalie en même temps.
         Le pauvre. Esmée.
         Et Alice, d'un ton réprobateur. Ils vont droit à l'est, vers Seattle. Absolument pas près de Port Angeles. Elle me montra la preuve dans ses visions.
         Je fis semblant de ne pas l'avoir entendue. Mes excuses étaient déjà assez piètres comme cela.
         Une fois dans ma voiture, je me sentis plus détendu ; le ronronnement puissant du moteur que Rosalie avait amélioré – l'année précédente, quand elle était de meilleure humeur – était apaisant. C'était un soulagement de bouger, de savoir que je me rapprochais de Bella à chaque kilomètre qui s'envolait sous mes roues.


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  •     Bella et moi marchâmes en silence jusqu’à la salle de sciences nat. J’essayai de me concentrer sur ce moment, sur la fille à mes côtés, sur ce qui était réel et solide, sur tout ce qui pourrait empêcher les visions décevantes et sans importance d’Alice d’envahir ma tête.
        Nous passâmes devant Angela Weber qui s’attardait sur le trottoir, discutant de son devoir avec un garçon de son cours de maths. Je scannai précautionneusement ses pensées, m'attendant à une nouvelle déception, mais je fus surpris par le plus sage des ténors.
        Ah, il y avait tout de même quelque chose qu’Angela voulait. Malheureusement, ce n’était pas quelque chose que je pourrais mettre facilement dans un papier cadeau.
        Je me sentis étrangement réconforté par ce moment, en entendant le désir désespéré d’Angela. Une bouffée de solidarité dont elle n'aurait jamais connaissance me traversa, et, durant cette seconde, je ne fis qu’un avec cette gentille humaine.
        Il était étrangement consolateur de savoir que je n’étais pas le seul à vivre une histoire d’amour tragique. Le chagrin amoureux était un sentiment universel.
        Dans la seconde qui suivit, je fus abruptement et absolument irrité. Parce que son histoire d’amour n’avait rien de tragique. Elle était humaine, il était humain, et la différence qui semblait insurmontable dans sa tête était ridicule, vraiment ridicule comparée à ma propre situation. Il n’y avait pas de raison pour qu’elle ait le cœur brisé. Quelle tristesse inutile, alors qu’il n’y avait pas de raison valide pour qu’elle ne soit pas avec celui qu’elle voulait. Pourquoi n’aurait-elle pas ce qu’elle désirait ? Pourquoi cette histoire-là n'aurait-elle pas une fin heureuse?
        Je voulais lui faire un cadeau... Eh bien, j’allais lui donner ce qu’elle voulait. Sachant ce que je savais de la nature humaine, ce ne serait probablement même pas difficile. Je  passai au crible la conscience du garçon à côté d’elle, l’objet de son affection, et il ne semblait pas réticent, il était juste bloqué par la même difficulté qu’elle. Désespéré et  résigné, tout comme elle.
        Tout ce que j’aurais à faire serait de suggérer…
     
        Le plan se mit en place facilement, le scénario
    s’écrivait tout seul, sans effort de ma part. J’aurais besoin de l’aide d’Emmett – l'embarquer dans mes plans serait la seule difficulté. La nature humaine était tellement plus facile à manipuler que celle des vampires.
        J’étais content de ma solution, et de mon cadeau à Angela. C’était une bonne façon d'oublier mes propres problèmes. Si seulement les miens avaient été aussi faciles à résoudre.
     
        Mon humeur s'améliora légèrement quand Bella et moi nous
    assîmes à nos places. Peut-être devrais-je être plus positif. Peut-être y avait-il une solution quelque part qui m’échappait, tout comme la solution évidente d’Angela lui semblait invisible. Ce n’était sûrement pas le cas… Mais pourquoi perdre du temps avec le désespoir ? Je ne pouvais me permettre de le gâcher quand il s’agissait de Bella. Chaque seconde comptait.
        M. Banner entra en tirant une ancienne télévision surplombée d’un lecteur de cassettes. Il entamait un cours qui l'intéressait particulièrement – les problèmes génétiques – en nous montrant un film durant les trois prochains jours. Lorenzo’s Oil n’était pas une œuvre très joyeuse, mais cela ne réfréna pas l’enthousiasme dans la pièce. Pas de notes, pas de contrôles. Trois jours de liberté. Les humains exultaient.
        Tout cela m'était égal. Je n’avais pas eu l’intention de prêter attention à autre chose que Bella.
        Je n’éloignai pas ma chaise d’elle aujourd’hui, pour me donner assez d'espace pour respirer. À la place, je restai proche d’elle comme n’importe quel humain l’aurait fait. Plus proche que lorsque nous étions dans ma voiture, assez proche pour que le côté gauche de mon corps soit irradié par la chaleur de sa peau.

        C’était une expérience étrange, à la fois plaisante et angoissante, mais je préférais cela plutôt que d’être assis de l’autre côté de la table. Je n’étais pas satisfait. J'étais plus proche d'elle que de coutume, mais l'être autant me donnait seulement envie de l’être encore plus. Cette attirance s'accentuait au fur et à mesure que je me rapprochais.

        Je l’avais accusée d’être un aimant à danger. À cet instant, cela semblait vrai, littéralement. J’étais le danger, et son attraction se décuplait à chaque millimètre que je m'autorisais à supprimer entre nous.
        Puis M. Banner éteignit les lumières.
        C’était bizarre de voir à quel point cela fit une différence, étant donné le fait que le manque de lumière ne signifiait rien à mes yeux. Je pouvais voir aussi parfaitement qu'auparavant. Chaque détail de la pièce était très clair.
        Alors pourquoi cette soudaine tension dans l’air, dans ce noir qui n’était pas sombre pour moi ? Était-ce par ce que je savais que j’étais le seul à pouvoir voir clairement ? Que Bella et moi étions invisibles aux autres ? Comme si nous étions seuls tout les deux, cachés dans cette salle sombre, assis si près l’un de l’autre…
     
        Ma main bougea vers elle sans permission. Juste pour
    toucher sa main, la tenir dans l’obscurité. Serait-ce une erreur si horrible ? Si ma peau la gênait, elle n’aurait qu’à la repousser…
     
        Je retirai ma main d’un coup sec, croisant mes bras sur ma poitrine, serrant mes poings très fort. Pas d’erreurs. Je m’étais promis que je ne ferais pas d’erreurs, aussi infimes soient-elles. Si je tenais sa main, j’en voudrais plus – une autre caresse insignifiante, un autre mouvement pour me rapprocher. Je pouvais le sentir. Un nouveau genre de désir grandissait en moi, essayant de surpasser mon self-control.

        Pas d’erreurs.
        Bella croisa ses bras en sécurité sur sa poitrine, et ses poings se serrèrent, tout comme les miens.
        À quoi penses-tu ? Je mourais d’envie de lui chuchoter ces mots, mais la pièce était trop silencieuse pour que je puisse ne serait-ce qu'une conversation murmurée.
     
        Le film commença, éclairant légèrement la pénombre. Bella me jeta un coup d’œil. Elle remarqua la façon dont je me tenais – tout comme elle – et sourit. Ses lèvres s'étirèrent légèrement ; ses yeux semblaient pleins d’une chaude invitation.
        Ou peut-être ne voyais-je que ce que je voulais voir.
        Je lui souris moi aussi ; sa respiration se transforma en faible halètement, et elle détourna rapidement le regard.

       Cela empira les choses. Je ne savais pas ce qu’elle pensait, mais soudainement je fus persuadé que je ne m’étais pas trompé auparavant, et qu’elle voulait que je la touche. Elle avait ressenti ce dangereux désir aussi bien que moi.

        Entre son corps et le mien, l'électricité bourdonnait.
       Elle ne bougea pas durant toute l’heure, gardant une pose raide et contrôlée, tout comme la mienne. Occasionnellement, elle me jetait un coup d’œil, et le courant bourdonnant me frappait comme un éclair.

        L’heure s’écoulait – doucement, et pourtant pas assez lentement. C’était tellement nouveau, j’aurais pu rester assis avec elle comme cela pendant des jours, juste pour ressentir pleinement cette expérience.
        Je me disputai avec moi-même sur une vingtaine de sujets différents alors que les minutes passaient, la rationalité luttant avec le désir lorsque j’essayais de justifier mon envie de la toucher.
     
       Finalement, M. Banner ralluma les lumières.
        Sous la lumière des néons, l’atmosphère de la pièce redevint normale. Bella soupira et étira ses doigts devant elle. Cela avait du être inconfortable pour elle de rester aussi longtemps dans cette position. C’était plus facile pour moi – l'immobilité me venait naturellement.

        Je gloussai devant son soulagement.
        - Eh bien, ce fut intéressant.
        - Hmm, murmura-t-elle, comprenant clairement ce à quoi je référais, sans faire de commentaire.
        Que n'aurais-je pas donné pour entendre ce qu’elle pensait à ce moment.
        Je soupirai. J’aurais beau espérer de tout mon corps, cela ne changerait rien.
        - On y va ? demandai-je, déjà debout.

        Elle fit une grimace et se leva, perdant un peu l’équilibre au passage, les mains écartées comme si elle avait peur de tomber.
        Je pourrais lui offrir ma main. Ou je pourrais la placer sous son coude – tout doucement – et la retenir. Ce ne serait sûrement pas une infraction si terrible.

        Pas d’erreurs.
        
        Elle resta très silencieuse en se dirigeant vers le gymnase. La ride entre ses yeux était très marquée, signe qui prouvait qu’elle était profondément songeuse. Moi aussi, je réfléchissais beaucoup.

        Toucher sa peau ne la blesserait pas, soutenait mon égoïsme.
         Je pourrais facilement contrôler la pression de ma main. Ce n’était pas vraiment difficile, tant que je gardais un contrôle ferme sur moi-même. Mon sens tactile était plus développé que celui des humains ; je pouvais jongler avec douze coupes de cristal sans en casser une seule ; je pouvais caresser une bulle de savon sans la faire éclater. Tant que j’avais le contrôle...
        Bella était comme une bulle de savon – fragile et éphémère. Temporairement.
        Combien de temps arriverais-je à justifier ma présence dans sa vie ? Combien de temps avais-je ? Aurais-je une autre chance comme celle-ci, un autre moment comme celui-là, comme cette seconde ? Elle ne serait pas toujours à portée de mes bras...
        Bella se retrouva vers moi devant la porte du gymnase, les yeux grands ouverts devant mon expression. Elle ne parla pas. Je me vis dans le reflet de ses yeux et sus qu'elle pouvait voir le conflit qui se jouait dans les miens. Je regardai mon visage se transformer alors que mon meilleur côté perdait la bataille.
     
        Ma main se leva inconsciemment. Aussi doucement que si elle avait été faite du plus fin des verres, fragile comme une bulle, mes doigts caressèrent la peau chaude qui recouvrait ses joues. Elle se réchauffa à mon contact, et je pus sentir le sang battre sous sa peau transparente.
        Assez, m'ordonnai-je, alors que mes mains mouraient d'envie d'épouser la forme de son visage. Assez.

        Il fut difficile de retirer ma main, de m'arrêter de m’approcher d’elle. Un millier de possibilités envahirent mon esprit en un instant – un millier de façons de la toucher. Tracer le contour ses lèvres du bout des mes doigts. Prendre son menton en coupe dans mes paumes. Retirer la barrette de ses cheveux et les laisser se répandre sur le dos de mes mains. Enserrer sa taille de mes bras, la retenir contre mon corps.
            Assez.
        Je me forçai à me retourner, à m'éloigner d’elle. Mon corps se raidit – avançant malgré lui.

        Je laissai mon esprit s’attarder en arrière pour la regarder alors que je marchais vivement, courant presque pour m’éloigner de la tentation. Je saisis les pensées de Mike Newton - elles étaient les plus bruyantes – alors qu’il regardait Bella lui passer devant  sans le remarquer, les yeux perdus et les joues rouges. Ses yeux à lui se mirent à lancer des éclairs et soudain mon nom se retrouva mêlé à un flot de jurons dans sa tête ; je ne pus m'empêcher de sourire en réponse.
        Ma main me picotait. Je l’étirai puis serrai le poing, mais les piqûres continuaient, indolores.
        Non, je ne lui avais pas fait mal ; mais la toucher constituait tout de même une erreur.
        C’était comme du feu – comme si la brûlure provoquée par la soif dans ma gorge se répandait dans tout mon corps.
        La prochaine fois que je serais près d’elle, serais-je capable de me retenir de la toucher ? Et si je la touchais ne serait-ce qu’une fois encore, serais-je capable de me contenter de ça?
        Plus d’erreurs. C’était fini. Savoure ce souvenir, Edward, me dis-je avec gravité, et garde tes mains pour toi. C’était cela ou me forcer à partir... d'une façon ou d'une autre. Parce que je ne pouvais pas me permettre d’être près d’elle si je m’obstinais à faire des erreurs.

        Je pris une grande inspiration, tentant de mettre de l’ordre dans mes pensées.

        Emmett m’attrapa à l'extérieur du bâtiment d’anglais.

        - Hé, Edward. Il a une meilleure mine. Une mine bizarre, mais c’est mieux. Il a l’air heureux.
        - Salut, Em.

         Avais-je l’air heureux ? Je supposai que, malgré le chaos dans ma tête, je me sentais ainsi.
         T’as bien fait de tenir ta langue mon gars. Rosalie veut te l’arracher.
       
         Je soupirai.
        - Désolé de t’avoir laissé gérer ça. Tu m'en veux ?

     
        - Nan. Rose s’en remettra. Ça devait arriver de toute façon. Avec ce qu’Alice a vu...
         Les visions d’Alice n’étaient vraiment pas ce à quoi j’avais envie de penser à présent. Je regardai au loin, les mâchoires verrouillées.

        Alors que je cherchais une distraction, je vis Ben Cheney entrer en classe d’espagnol juste devant nous. Ah – je tenais ma chance de donner son présent à Angela Weber.
       
        Je m'arrêtai de marcher, attrapant le bras d’Emmett.
         - Attends une seconde.
       
         - Qu’est-ce qu'il y a ?
      
         - Je sais que je ne le mérite pas, mais est-ce que tu accepterais de me faire une faveur?
        - Qu’est-ce que c’est ? demanda-t-il, curieux.   
         Dans un souffle – à une vitesse qui rendait ces mots incompréhensibles à tout humain, aussi fort que je les aie prononcés – je lui expliquai ce que je voulais.
       
         Il me fixa le regard vide que j’eus fini, les pensées aussi inexpressives que son visage.
         - Alors ? le pressai-je. Tu veux bien m’aider à le faire ?    
         Il prit une minute avant de me répondre.
         - Mais pourquoi ?
       

         - Allez quoi, Emmett. Pourquoi pas ?
       
         Qui êtes-vous et qu'avez-vous fait de mon frère ?
       

         - Ce n'est pas toi qui te plains que l’école soit toujours pareille ? Voici quelque chose de différent, non? Considère ça comme une expérience – une expérience sur la nature humaine.
     
        Il me fixa pendant un long moment avant de céder.
        - Bon, c’est différent, mais qu’est-ce que ça t’apporte… Ok, d’accord, grogna Emmett en haussant les épaules. Je vais t’aider.
     
        Je lui souris, encore plus
    enthousiaste à propos de mon plan maintenant qu’il était de la partie. Rosalie était pénible, mais je lui serais toujours redevable d’avoir choisi Emmett ; personne n’avait un meilleur frère que moi.
        Emmett n’avait pas besoin de répéter. Je lui soufflai son texte en entrant en classe.

        Ben était déjà à sa place derrière moi, rassemblant le devoir qu’il devait rendre. Emmett et moi nous assîmes tout deux et l’imitâmes. La classe n’était pas encore silencieuse ; les conversations tamisées continueraient jusqu’à ce que M. Goff réclame l’attention. Elle n’était pas pressée, notant les contrôles de sa dernière classe.
        - Donc, dit Emmett, la voix plus forte que nécessaire – s'il n’avait vraiment parlé qu’à moi. Est-ce que tu as déjà demandé à Angela Weber de sortir avec toi ?
     
        Les bruissements de papier venant de derrière moi s'arrêtèrent bruyamment tandis que Ben se figeait, son attention soudainement rivée sur notre conversation.
        Angela ? Ils parlent d’Angela ?
     
        Bien.
    J’avais son attention.
        - Non, dis-je, secouant doucement ma tête pour paraître plein de regrets.
        - Pourquoi ? improvisa Emmett. T’es pas une poule mouillée, quand même ?
     
        Je lui fis une
    grimace.
        - Non. J’ai entendu dire qu’elle était intéressée par quelqu’un d’autre.
     
      
     Edward Cullen allait demander à Angela de sortir avec lui ? Mais… non. Je n’aime pas ça. Je ne veux pas qu’il s’approche d’elle. Il n’est pas… bien pour elle. Pas… sain.
        Je n’avais pas anticipé sa galanterie, son instinct protecteur. J’avais parié sur la jalousie. Mais peu importe ce qui marcherait.
        - Et tu vas laisser ça t'arrêter ? demanda Emmett avec arrogance, improvisant de nouveau. Pas cap d'affronter la concurrence ?
        Je lui jetai un regard furieux, mais j’étais habitué à ce qu’il était en train de faire.
        - Écoute, je crois qu’elle apprécie vraiment ce type, Ben. Je ne vais pas essayer de la convaincre du contraire. Il y a d’autres filles.
        La réaction derrière moi fut électrique.
        - C'est qui ? demanda Emmett, de nouveau fidèle au script.
        - Ma partenaire de labo dit que le gars s’appelle Cheney. Je ne suis pas sûr de savoir de qui il s’agit.

        Je ravalai mon sourire. Seuls les hautains Cullen pouvaient s’en sortir en prétendant ne pas savoir qui était chaque étudiant de ce minuscule lycée.
        La tête de Ben tourbillonnait sous l’effet du choc. Moi ? Face à Edward Cullen ? Mais pourquoi me préférerait-elle ?
     
        - Edward,
    marmonna Emmett très bas, roulant ses yeux en direction du garçon. Il est juste derrière toi, articula-t-il, de façon si évidente que tous les humains pouvaient facilement lire sur ses lèvres.
     
      
     - Oh, marmonnai-je à mon tour.
        Je me retournai sur mon siège, et jetai un coup d’œil rapide au garçon derrière moi. Pendant une seconde, les yeux noirs derrière les lunettes furent effrayés, puis il se raidit et bomba ses épaules étroites, clairement atteint par cet examen désobligent. Son menton se souleva et sa peau chocolat se fonça encore plus quand il rougit sous l’effet de la colère.
     
        - Pff, dis-je d'un ton arrogant en me retournant vers Emmett.

        Il pense qu’il est meilleur que moi. Mais Angela ne le pense pas, elle. Je vais lui montrer...
     
        Parfait.
        - Mais tu n’as pas dit qu’elle emmenait Yorkie au bal ? demanda Emmett, grognant en prononçant le nom du garçon que beaucoup méprisaient pour sa gaucherie.

        - Apparemment, c’était une décision de groupe.
        Je voulais être sûr que Ben comprenne bien ça.
        - Angela est timide. Si B… eh bien si ce gars n’a pas le courage de lui demander de sortir avec lui, elle ne le fera jamais.

     
        - Tu aimes les filles timides, dit Emmett, de retour à son improvisation. Les filles discrètes. Les filles comme… hmm, je ne sais pas. Peut-être Bella Swan ?
        Je lui fis une grimace.
        - Exactement.
        Puis je retournai à mon interprétation.
        - Peut-être qu’Angela en aura marre d’attendre. Peut-être que je l’inviterai au bal de fin d’année.

        Non, tu ne le feras pas, pensa Ben, se redressant sur sa chaise. Ce n’est pas grave si elle est plus grande que moi. Si elle s’en fiche, alors moi aussi. Elle est la fille la plus gentille, intelligente et jolie de l’école, et elle me veut, moi.
        J’aimais ce Ben. Il semblait vif et bien intentionné. Peut-être même était-il digne d’une fille comme Angela.
     
        Je levai les deux pouces vers Emmett sous le bureau tandis que Mme Goff se levait et saluait la classe.
        Ok, j’admets – c'était plutôt fun, pensa Emmett.

        Je me souris à moi-même, content d’avoir pu provoquer une fin heureuse à l'histoire d’amour de quelqu’un. J’étais sûr de ce que Ben allait faire, et Angela recevrait son cadeau anonyme. Ma dette était payée.
     
        Comme les humains étaient bêtes, de laisser une différence de taille de quinze centimètres mettre en péril leur bonheur.
        Mon succès me mit de bonne humeur. Je souris de nouveau en m’installant dans ma chaise, prêt à être diverti. Après tout, Bella m’avait fait remarquer au cours du déjeuner que je ne l’avais jamais vue en action durant le cours de gym.
        Les pensées de Mike furent les plus faciles à localiser dans l’essaim des voix qui gazouillaient dans le gymnase. Son esprit m'était devenu bien trop familier ces dernières semaines. En soupirant, je me résignai à écouter à travers lui. Au moins, je pouvais être sûr qu’il prêterait attention à Bella.
        J’arrivai juste à temps pour l’entendre lui proposer d’être son partenaire de badminton ; en faisant la suggestion, d’autres associations de partenaires lui traversèrent l’esprit. Mon sourire s’évanouit, mes dents se serrèrent, et je dus me souvenir qu'assassiner Mike Newton n’était pas dans mes options.
     
        - Merci, Mike. Tu n’es pas obligé de faire ça, tu sais.
     
        - Ne t’inquiète pas, je m’écarterai de ton chemin.
     
        Ils se sourirent mutuellement, et les souvenirs de nombreux accidents – toujours liés à Bella, d’une façon ou d’une autre – fusèrent dans la tête de Mike.
        Mike joua seul au début, pendant que Bella hésitait à l’arrière du terrain, tenant sa raquette délicatement, comme s’il s’agissait d’une sorte d’arme. Puis le coach Clapp passa près de Mike et lui ordonna de laisser Bella jouer.
        Oh, oh, pensa Mike alors que Bella avançait en soupirant, tenant sa raquette avec un angle bizarre.
        Jennifer Ford servit le volant directement sur Bella, un petit air suffisant dans son esprit. Mike vit Bella tanguer vers le volant, faisant vaciller la raquette loin de la direction dans laquelle le volant arrivait, puis il se jeta en avant pour essayer de sauver cette volée.
        Je regardai la trajectoire de la raquette de Bella, alarmé. Evidemment, la raquette heurta le filet, rebondissant sur le front de Bella, avant de faire une pirouette pour s’attaquer au bras de Mike dans un bruit sourd.

        Aïe. Ouille. Hou. Je vais avoir un bleu.
        Bella se massait le front. Il m’était difficile de rester assis ici en sachant qu’elle était blessée. Mais que pourrais-je faire si j'y allais ? Et ça n’avait pas l’air sérieux... J’hésitai, continuant à regarder. Si elle comptait continuer à jouer, je devrais trouver une excuse pour la sortir de son cours.
        Le coach rigola.
        - Désolé, Newton. Cette fille porte la poisse comme personne. Je ne devrais pas l’infliger aux autres...

     
        Il tourna le dos délibérément, et s'éloigna pour regarder un autre match afin que Bella puisse retourner à son ancien poste de spectatrice.
        Oh, pensa de nouveau Mike, massant son bras. Il se tourna vers Bella.
        - Ça va ?

     
        - Ouais, et toi ? demanda-t-elle honteusement, en rougissant.
        - Je pense que je vais m’en tirer. Je ne vais quand même pas passer pour un pleurnichard. Mais, la vache, ce que ça fait mal.
        Mike balança son bras, grimaçant.
        - Je pense que je vais rester en arrière, dit Bella, l’embarras et la peine se lisant sur son visage, au lieu de la douleur.
        Peut-être que Mike avait eu droit au pire. J'espérais en tout cas que c’était le cas. Au moins, elle ne jouait plus. Elle maintint sa raquette si prudemment derrière son dos, les yeux pleins de remords... que je dus cacher mon rire derrière une toux.
        Qu’est-ce qui est si drôle ? voulut savoir Emmett.
        - Je te le dirai plus tard, murmurai-je.
        Bella ne s’aventura plus dans le match. Le coach l’ignora, et Mike joua seul.
        L'interro de fin de cours fut un jeu d’enfant, et Mme Goff me laissa sortir plus tôt. J’écoutai intensément Mike en marchant à travers le campus. Il avait décidé d’affronter Bella à mon sujet.

        Jessica jure qu’ils sortent ensemble. Pourquoi ? Pourquoi l’a-t-il choisie ?
        Il ne voyait pas la réalité en face – c'était elle qui m’avait choisi.
        - Alors.

        - Alors quoi ?
    demanda-t-elle.

        - Toi et Cullen, hein ? Toi et le monstre. Enfin, si c’est un gars riche qui t’intéresse...
     
        Je grinçai des dents à sa dégradante supposition.
        - Ça ne te regarde pas, Mike.
     
        Défensive. Alors, c’est vrai. Merde.

        - Je n’aime pas ça.
     
        - Tu n’as pas à aimer ça ou pas, dit-elle sèchement.
        Pourquoi ne voit-elle pas que c’est une bête de foire ? Comme eux tous. La façon dont il la regarde. Ça me donne des frissons rien que de voir ça.
        - Il te regarde comme si... comme si tu étais quelque chose à manger.
     
        J’eus un mouvement de recul, attendant sa réponse.
        Son visage devint rouge, ses lèvres se pincèrent comme si elle retenait sa respiration. Puis, soudainement, un gloussement s’échappa de ses lèvres.
        Maintenant elle se moque de moi. Génial.
        Mike se retourna, renfrogné, et s’éloigna pour aller se changer.
        Je m’appuyai contre le mur du gymnase, essayant de me ressaisir.
        Comment avait-elle pu rire à l’accusation de Mike – tellement juste que je commençai à me demander si Forks n’en savait pas trop... Pourquoi rirait-elle à la suggestion que je pouvais la tuer, alors même qu’elle savait que c’était totalement vrai ? Où se trouvait l’humour là-dedans ?
        Qu’est-ce qui n’allait pas chez elle?
        Avait-elle un sens de l’humour morbide ? Cela ne ressemblait pas à l’idée que je me faisais d’elle, mais comment en être sûr ? Ou peut-être que ma rêverie à propos de l'ange écervelé était vraie, puisqu’elle n’avait peur de rien. Brave était un mot pour qualifier ce comportement. D'autres auraient dit stupide, mais je savais à quel point elle était intelligente. Mais peu importait la raison, ce manque de peur, ou ce sens de l’humour tordu n’était pas bon pour elle. Était-ce cet étrange manque qui la mettait constamment en danger? Peut-être aurait-elle toujours besoin de moi près d’elle...
     
        À penser cela, mon humeur s’améliora. Si je pouvais me discipliner, devenir inoffensif, alors peut-être serait-il bien pour moi de rester avec elle.
     
        Quand elle passa les port
    es du gymnase, ses épaules étaient courbées, et ses lèvres une fois de plus entre ses dents, un signe d’anxiété. Mais dès que ses yeux rencontrèrent les miens, ses épaules raides se relaxèrent, et un grand sourire illumina son visage. C’était une expression bizarrement paisible. Elle marcha jusqu’à moi sans hésiter, s’arrêtant seulement lorsque son corps fut assez près de moi pour que sa chaleur s’écrase sur moi comme un raz de marée.
     
       
    - Salut, murmura-t-elle.
        Le bonheur que je ressentis à ce moment était, une fois de plus, sans précédent.
        - Bonjour, dis-je, puis – parce que je me sentais soudain de si bonne humeur, je ne pus m'empêcher de la taquiner – j'ajoutai :
        - Comment s’est passé le cours de gym ?
     
        Son sourire
    vacilla.
        - Bien.
     
        Elle était mauvaise menteuse.

        - Vraiment ? demandai-je, prêt à insister sur le sujet – j'étais toujours préoccupé par son état ; souffrait-elle ? – mais les pensées de Mike Newton étaient si bruyantes qu’elles troublèrent ma concentration.
        Je le déteste. J’aimerais qu’il meure. J'espère qu’il jettera sa jolie petite voiture du haut d’une falaise. Pourquoi ne peut-il pas simplement la laisser tranquille ? Rester avec ceux de son espèce – les monstres.
        - Quoi, demanda Bella.

        Mes yeux se concentrèrent de nouveau sur elle. Elle regarda Mike qui s'éloignait, puis me lança un regard interrogateur.

        - Newton commence vraiment à m’énerver, admis-je.
        Elle resta bouche bée et son sourire disparut. Elle avait dû oublier que j’avais le pouvoir de voir sa dernière heure calamiteuse, ou espérer que je ne l’aurais pas utilisé.
        - Tu as encore écouté ?

     
        - Comment va ta tête ?
     
        - Tu es impossible ! dit-elle à travers ses dents ; puis elle se retourna, et commença à traverser le parking.
        Sa peau vira au rouge soutenu ; elle était embarrassée.
        Je suivis son rythme, espérant que sa colère passerait vite. En général, elle me pardonnait assez rapidement.

        - C’est toi qui m'as dit que je ne t’avais jamais vue en cours de gym, lui expliquai-je. Ça m’a rendu curieux.
     
        Elle ne répondit pas les sourcils froncés.
        Soudain, elle s'arrêta au milieu du parking quand elle réalisa que le chemin pour accéder à la voiture était bloqué par un attroupement de garçons.
     
        Je me demande à combien il monte avec cet engin...
        Regardez-moi ce boîtier de vitesse SMG. Je n’en avais jamais vu que dans les magazines...

        Jolies jantes...
        J’aimerais bien avoir 60 000 dollars à débourser...

        C’était exactement la raison pour laquelle il était préférable que Rosalie utilise sa voiture en dehors de la ville.

        Je me frayai un chemin jusqu’à ma voiture à travers la foule d’envieux ; après une seconde d’hésitation, Bella me suivit.

        - Ostentatoire, murmurai-je pendant qu’elle grimpait à l'intérieur.
        - C’est quoi comme voiture ? demanda-t-elle.
     
        - Une M3.
        Elle fronça les sourcils.
        - Je n’ai pas pris Auto-Moto deuxième langue.

        - C’est une BMW.

        Je levai les yeux au ciel, me concentrant sur ma marche arrière pour n'écraser personne. Je fixai des yeux quelques garçons qui semblaient ne pas vouloir s'écarter de mon chemin. Une demi-seconde à affronter mon regard sembla suffire pour les convaincre.
        - Es-tu toujours en colère ? lui demandai-je.
        Elle ne fronçait plus les sourcils.
        - Evidemment, répondit-elle brusquement.
        Je soupirai. Peut-être n’aurais-je pas dû lancer le sujet. Oh, et puis tant pis. Je pouvais bien me faire pardonner, j’imagine.
        - Tu me pardonneras si je m’excuse ?
        Elle y pensa pendant un moment.
        - Peut-être… si tu le penses vraiment, décida-t-elle. Et si tu promets de ne plus recommencer.
     
        Je n’allais pas lui mentir, et il était hors de question que je lui promette ça. Peut-être que si je lui offrirais un accord différent…
     
        - Et si je le pense vraiment et que j’accepte de te laisser conduire samedi ?

        Je frémis rien qu’en y pensant.
      
        La ride se dessina à nouveau entre ses yeux alors qu’elle considérait le nouveau pacte.
        - Marché conclu, dit-elle après un moment de réflexion.
        Maintenant pour mes excuses… Je n’avais jamais consciemment essayé d’éblouir Bella, mais maintenant cela semblait être le bon moment. Je plongeai mon regard dans le sien, me demandant si je le faisais bien. J’utilisai mon ton le plus persuasif.
        - Alors, je suis vraiment désolé de t’avoir contrariée.
     
        Son rythme cardiaque se mit à faire un bruit sourd et saccadé. Ses yeux s’agrandirent, stupéfaits.

        Je fis un demi-sourire. Il me semblait que j’avais réussi. Bien sûr, j’avais un peu de mal à me détourner de ses yeux, moi aussi. Tout aussi ébloui. C’était une bonne chose que je connaisse cette route par cœur.
        - Et je serai sur le pas de ta porte à la première heure samedi matin, ajoutai-je, scellant l’accord.
        Elle cligna des yeux promptement, secouant la tête, comme pour s’éclaircir les idées.
        - Hmm, dit elle, ça ne va pas m’aider avec Charlie si une Volvo non identifiée se gare dans l’allée.         
         Ah, comme elle me connaissait peu.
        - Je ne comptais pas amener de voiture.

        - Comment…
    commença-t-elle à demander.
        Je l’interrompis. La réponse serait difficile à expliquer sans démonstration, et ce n’était vraiment pas le moment.
        - Ne t’inquiète pas pour ça. Je serai là, sans voiture.
     
        Elle pencha sa tête sur le côté, et pendant une seconde sembla sur le point de demander plus, mais soudain elle sembla changer d’avis.
        - Est-ce que nous sommes plus tard ? demanda-t-elle, se remémorant notre conversation inachevée à la cafétéria aujourd’hui ; elle avait délaissé une question importante uniquement pour se rabattre sur une autre tout aussi peu attirante.
        - Je suppose que oui, acquiesçai-je de mauvaise grâce.
        Je me garai en face de sa maison, contracté en pensant à la façon de lui expliquer… sans rendre ma nature monstrueuse trop évidente, sans l’effrayer une nouvelle fois. Avais-je tort? De minimaliser cette partie sombre de moi-même ?
        Elle attendit avec le même masque de politesse intéressée qu’elle avait porté au déjeuner. Si j’avais été moins anxieux, son calme grotesque m’aurait fait rire.
        - Tu veux toujours savoir pourquoi tu ne peux pas me voir chasser ? demandai-je.
        - Eh bien, je me posais surtout des questions sur ta réaction, dit elle.
        - Est-ce que je t’ai effrayée ? demandai-je, sûr qu’elle allait le nier.
        - Non.
     
        J’essayai de ne pas sourire, et échouai.
        - Je m’excuse de t’avoir effrayée.
        Puis mon sourire s’évanouit ainsi que mon humour momentané.
        - C’était juste le fait de t’imaginer là bas… pendant que je chasse.

     
        - Ce serait si grave ?
     
        La vision mentale était trop – Bella, si vulnérable dans les ténèbres vides ; moi, hors de contrôle… Je tentai de la bannir de ma tête.
        - Extrêmement.

        - Parce que… ?

        Je pris une profonde inspiration, me concentrant pendant un moment sur la soif qui me brûlait. La sentir, la contrôler, prouver que je la dominais. Elle ne me contrôlerait plus jamais – j'espérai que c'était vrai. Je ne serais pas une menace pour elle. Je regardai les nuages bienvenus sans vraiment les voir, espérant pouvoir croire que ma détermination ferait une quelconque différence si je croisais son odeur en chassant.
     
        - Quand nous chassons, nous nous laissons guider par notre instinct, lui dis-je, pesant chaque mot avant de le prononcer. Nous ne sommes plus dirigés par nos esprits. C’est notre odorat qui prend le dessus. Si tu étais près de moi, quand je perds le contrôle de cette façon…
     
        Je secouai ma tête, agonisant à la pensée de ce qu
    i allait – pas pourrait, allait – sûrement arriver alors.
        J’écoutai l’envolée de son rythme cardiaque, puis me retournai, nerveux, afin de lire
     dans ses yeux.

        Le visage de Bella était calme, ses yeux graves. Sa bouche était plissée dans ce que je pris pour de l’inquiétude. Mais de l'inquiétude pour quoi ? Sa propre sécurité ? Ou mon angoisse ? Je continuai de la fixer, essayant de traduire son expression ambiguë.

        Elle me fixa elle aussi. Ses yeux s’élargirent après un moment, et ses pupilles se dilatèrent, alors que la lumière n’avait pas changé.

        Ma respiration s’accéléra, et soudain le silence de la voiture sembla bourdonner, comme la pénombre de la salle de biologie, cet après-midi. Le courant crépita entre nous, et mon désir de la toucher fut, brièvement, plus fort que jamais, plus fort même que l’exigence de ma soif.
        L'électricité lancinante me donna l'impression que j’avais de nouveau un pouls. Mon corps chantait avec elle. Comme si j’étais humain. Plus que tout au monde, je voulus sentir la chaleur de ses lèvres contre les miennes. Pendant une seconde, je luttai désespérément pour trouver la force, le contrôle, pour être capable de mettre ma bouche aussi près de sa peau.

        Elle aspira une grande bouffée d’air, et je ne réalisai qu'à ce moment-là que lorsque j’avais commencé à respirer plus vite, elle avait complètement arrêté de respirer.

        Je fermai les yeux, essayant de rompre la connexion entre nous.
        Plus d’erreurs.
        L’existence de Bella était liée à un millier de procédés chimiques délicatement équilibrés, tellement faciles à perturber.  L’expansion rythmique de ses poumons, son flux d'oxygène, était une question de vie ou de mort pour elle. La cadence du battement de son cœur fragile pouvait être arrêtée par tellement d’accidents stupides, de maladies… ou par moi.

        Je ne pensais pas qu’un membre de ma famille hésiterait si il ou elle se voyait offrir une nouvelle chance – si il ou elle pouvait échanger l’immortalité contre la mortalité de nouveau. Chacun de nous se laisserait brûler pour ça. Brûler autant de jours, ou de siècles que nécessaire.

        La plupart de ceux de notre espèce chérissait l’immortalité par-dessus tout. Il y avait même des humains qui mouraient de désir de devenir immortels, cherchant dans les ténèbres ce qui leur donnerait le plus sombre des présents…
     
        Pas nous. Pas ma famille. Nous échangerions n’importe quoi pour être humains.
        Mais aucun de nous n’avait aussi désespérément souhaité trouver un moyen de revenir en arrière que moi en cet instant.
        Je fixai les microscopiques défauts dans le pare-brise, comme si la solution était cachée dans le verre. L'électricité ne s’était pas atténuée, et je dus me concentrer pour garder mes mains sur le volant.
     
        Ma main droite recommença à picoter sans douleur, comme lorsque je l’avais touchée.

        - Bella, je pense que tu devrais rentrer maintenant.
        Elle obéit vite, sans commentaire, sortant de la voiture et fermant la portière derrière elle. Avait-elle perçu le potentiel désastre aussi clairement que moi ?
        Cela la faisait-elle souffrir s'en aller, comme je souffrais de la laisser partir ? La seule consolation venait du fait que je la reverrais bientôt. Plus tôt qu’elle ne me verrait. Je souris à cette pensée, puis baissai la vitre et me penchai en avant pour lui parler une dernière fois – c'était moins risqué maintenant, avec la chaleur de son corps en dehors de la voiture.
        Elle se retourna pour voir ce que je voulais, curieuse.
        Toujours curieuse, même si elle m’avait posé tant de questions aujourd’hui. Ma propre curiosité était entièrement inassouvie ; répondre à ses questions aujourd’hui avait seulement révélé mes secrets. J’avais tiré très peu d’elle, si ce n’étaient mes propres conjectures. Ce n’était pas juste.

          - Oh, Bella ?
     
        - Oui ?
     
        - Demain, c’est mon tour.
     
        Son front se plissa.
          - Ton tour de quoi ?
     
        - De poser les questions.
        Demain, quand nous serions en sécurité, entourés de témoins, j’aurais mes propres réponses. Je souris à cette pensée, puis me tournai car elle ne faisait aucun mouvement pour partir. Même si elle se trouvait en dehors de la voiture, l'écho de l'électricité sifflait dans l’air. Je voulais sortir, moi aussi, la raccompagner jusqu’à sa porte, une bonne excuse pour rester près d’elle....

        Plus d’erreurs. Je démarrai, puis soupirai en la regardant disparaître derrière moi. Il me semblait que je courais toujours vers Bella ou loin d’elle, ne restant jamais en place. Je devrais trouver un moyen de tenir le coup si nous voulions un jour avoir la paix.


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  •      Je dus attendre une fois arrivé au lycée. La dernière heure de cours n’était pas encore finie. Ce qui était parfait, car je devais réfléchir à certaines choses et j’avais besoin d’être seul.
         Son parfum flottait encore dans la voiture. Je gardai les vitres fermées, la laissant m’imprégner, essayant de m’habituer à cette sensation de brûlure à l'intérieur de ma gorge.
         L’attirance.

         C’était une chose problématique à prendre en compte. Elle avait tant de facettes, tant de significations et de niveaux différents. Pas identique à l’amour, mais elle lui était inextricablement liée.
     
     Je ne savais absolument pas si Bella était attirée par moi. (Son silence mental continuerait-il à devenir de plus en plus frustrant jusqu’à ce que je devienne fou ? Ou y avait-il une limite que j'arriverais un jour à franchir ?)

         J’essayai de comparer ses réponses physiques à celles d'autres, comme la secrétaire et Jessica Stanley, mais la comparaison fut peu concluante. Les mêmes signes – changement de rythme cardiaque et de respiration – pouvaient tout aussi bien signifier la peur, le choc ou l’anxiété que l’intérêt. Il semblait peu probable que Bella puisse entretenir le même type de pensées que celles que Jessica Stanley avait auparavant eues à mon égard. Après tout, Bella savait très bien qu’il y avait quelque chose d'étrage chez moi, même si elle ne savait pas exactement de quoi il s’agissait. Elle avait touché ma peau glacée, elle avait reculé sa main loin du froid.
         Et pourtant… alors que je me remémorais ces fantasmes qui m'avaient écœuré, mais les imaginant avec Bella à la place de Jessica…
     
     Je respirai plus rapidement, le feu s’agrippant en tous sens le long de ma gorge.

         Et si c’avait été Bella m’imaginant avec mes bras autour de son corps fragile ? Me sentant la presser tendrement contre mon torse, puis mettre ma main sous son menton ? Repoussant de sa main le lourd rideau de ses cheveux pour la voir rougir ? Traçant la forme de ses lèvres du bout de mes doigts ? Penchant mon visage vers le sien, où je pourrais sentir la chaleur de son haleine sur ma bouche ? Me rapprochant encore plus…
     
     Mais alors je rejetai ce songe, sachant, comme je l’avais su quand Jessica avait imaginé ces choses, ce qui se passerait si je me rapprochais aussi près d'elle.
     
     Cette attirance était un dilemme impossible, parce que j’étais déjà trop attirée par Bella de la pire des manières.
         Voulais-je que Bella soit attirée par moi, comme une femme par un homme ?

         C’était la mauvaise question. La bonne question était : devais-je vouloir que Bella soit attirée par moi de cette façon, et la réponse était non. Parce que je n’étais pas un homme humain, et que ce n’était pas juste envers elle.

         De chaque fibre de mon être, je désirai l'être, pour pouvoir la serrer dans mes bras sans risquer sa vie. Ainsi je pourrais donner libre cours à mes propres fantasmes, des fantasmes qui ne se termineraient pas avec son sang sur mes mains, son sang brillant dans mes yeux.
         La poursuivre ainsi était indéfendable. Quelle sorte de relation pourrais-je lui offrir, alors que je ne pouvais me risquer à la toucher ?
         Je me pris la tête dans les mains.

         Tout était si confus : je ne m’étais jamais senti aussi humain de toute ma vie – même pas quand j'étais encore humain, d’aussi loin que je pouvais me souvenir. Quand j’avais été humain, mes pensées étaient toutes tournées vers la gloire militaire. La Grande Guerre avait fait rage pendant la plupart des années de mon adolescence, et je n’étais qu’à neuf mois de mon dix-huitième anniversaire quand la grippe espagnole avait fait rage… Il ne me restait que des impressions vagues de ces années-là, des souvenirs brumeux qui s’estompaient de plus en plus à chaque décennie qui passait. Mon souvenir le plus clair était celui de ma mère, et je sentis une ancienne douleur en repensant à son visage. Je me souvenais, quoique faiblement, combien elle avait haï l’avenir vers lequel je me ruais de mon plein gré, priant chaque nuit quand elle disait les grâces au dîner pour que « l’horrible guerre » se termine… Je n’avais pas d’autre souvenir de ce type de désir ardent. En dehors de l’amour de ma mère, il n’y avait eu aucun autre amour pour me donner envie de rester…
         C’était entièrement nouveau pour moi. Je n’avais aucune référence en ce domaine, pas de comparaison possible.
         L’amour que je ressentais pour Bella m'était venu le plus purement du monde, et maintenant il était souillé. Je voulais être capable de la toucher. Ressentait-elle la même chose ?

         Cela n’avait aucune importance, essayai-je de me convaincre.
         Je contemplai mes mains blanches, haïssant leur dureté, leur froideur, leur force inhumaine…
     
     Je sursautai quand la portière passager s’ouvrit.
         Ha. J’t’ai eu. C’est bien la première fois, pensa Emmett pendant qu’il se glissait sur le siège.
         
    - Je parie que Madame Goff pense que tu es drogué, tu as été si irrégulier ces derniers temps. Où étais-tu aujourd’hui ?
         - Je faisais… ma B.A.
         Hein ?
          - Soigner les malades, ce genre de choses,
    ris-je.
         Cela l'embrouilla encore plus, mais il respira et sentit l’odeur dans la voiture.
         - Oh. Encore la fille ?
     
     Je grimaçai.
         Ça devient vraiment bizarre.
         - À qui le dis-tu, grommelai-je.
         Il inspira à nouveau.
         - Hum, elle sent quand même vachement bon, non ?
         Le grognement franchit mes lèvres avant même que je n’aie compris tous ses mots, un réflexe.
         - Du calme, gamin. Je ne fais que constater.
         Les autres arrivèrent à ce moment-là. Rosalie remarqua tout de suite l’odeur et me fusilla du regard, toujours pas calmée. Je me demandai quel pouvait être son problème, mais tout ce que j'entendais de sa part était des insultes.
         Je n’aimai pas la réaction de Jasper non plus. Comme Emmett, il remarqua l’attrait de Bella. L’odeur n’avait pourtant pas pour eux le millième de l’attirance qu’elle avait pour moi. Cela me gênait que son sang leur soit agréable. Jasper avait un si pauvre contrôle de lui-même…
     
     Alice glissa de mon côté de la voiture et tendit la main pour la clé de la camionnette de Bella.
     
     - Je me suis seulement vue le faire, dit-elle d'un ton obscur, comme à son habitude. Tu devras m'expliquer.
        
    - Ça ne veut pas dire…
     
     - Je sais, je sais. J’attendrai. Ce ne sera pas long.

         Je soupirai et lui donnai la clé.

         Je la suivis jusqu’à la maison de Bella. La pluie tambourinait comme un million de petits marteaux, si fort que peut-être les oreilles humaines de Bella ne pouvaient pas entendre le tonnerre du moteur de la camionnette.
     
     Je regardai sa fenêtre, mais elle ne vint pas voir. Peut-être n’était-elle pas là. Il n’y avait aucune pensée à entendre.
     
     Cela me rendit triste de ne pas pouvoir l’entendre assez même pour me rassurer – pour être sûr qu’elle était heureuse, ou en bonne santé au moins.

         Alice monta à l’arrière et nous rentrâmes rapidement chez nous. Les routes étaient vides, cela ne prit donc que quelques minutes. Nous nous engouffrâmes dans la maison, et retournâmes à nos différents passe-temps.
     
     Emmett et Jasper étaient au milieu d’une partie d’échecs élaborée, utilisant huit plateaux joints – alignés le long du mur du fond en verre – et leurs propres règles compliquées. Ils ne me laisseraient pas les rejoindre ; il n’y avait qu’Alice qui acceptait encore de jouer avec moi.

         Alice alla à son ordinateur dans l'angle du mur près d'eux, et je pus entendre ses moniteurs se réveiller. Alice travaillait sur un projet de stylisme pour la garde-robe de Rosalie, mais cette dernière ne la rejoignit pas aujourd’hui, pour rester derrière elle et diriger les coupes et les couleurs qu’Alice traçait à la main sur les écrans tactiles (Carlisle et moi avions dû trafiquer le système, étant donné qu’il répondait à la température). Au lieu de cela, Rosalie se vautra sur le divan et commença à zapper à vingt chaînes par seconde sur l’écran plat, sans s’arrêter. Je pouvais l’entendre essayer de décider si oui ou non elle irait au garage faire de nouveaux réglages sur sa BMW.
         Esmée était à l’étage, fredonnant en s'affairant autour d'un nouvel assortiment d'imprimés bleus.
         Alice pencha la tête sur le mur après un moment et commença à articuler les prochains mouvements d’Emmett – Emmett était assis sur le sol, dos tourné par rapport à elle – à Jasper, qui garda son expression impassible en prenant le chevalier favori d’Emmett.
         Et moi, pour la première fois depuis si longtemps que j’en avais honte, j'allai m’assoir devant le fabuleux piano à queue positionné juste à côté de l’entrée.
         Je laissai courir mes doigts doucement sur les touches, testant les accords. Le son était toujours parfait.
         A l’étage, Esmée arrêta ce qu’elle était en train de faire et pencha sa tête sur le côté.

         Je commençai les premières mesures de la mélodie qui s’était suggérée d’elle-même dans la voiture aujourd’hui, satisfait de voir qu’elle rendait encore mieux que ce que j’avais imaginé.
     
     Edward joue à nouveau, pensa Esmée, joyeuse, un sourire s’étirant sur son visage. Elle se leva du bureau, et se dirigea d'un pas léger vers le haut de l'escalier.
         J’ajoutai une ligne d'accompagnement, laissant la mélodie centrale s’y insérer.
         Esmée soupira de contentement, s’assit sur une marche, et appuya sa tête contre la rambarde. Une nouvelle musique. Cela faisait si longtemps. Quelle mélodie merveilleuse.
         Je laissai la mélodie me conduire dans une nouvelle direction, la suivant avec les basses.
         Edward s'est remis à composer ? pensa Rosalie, et ses dents se claquèrent sous l'effet de son ressentiment intense.

         À ce moment, elle baissa sa garde, et je pus lire toute la vexation qu'elle m'avait cachée. Je vis pourquoi elle m’en voulait à ce point. Pourquoi tuer Bella n'avait pas gêné sa conscience le moins du monde.
     
     Avec Rosalie, c'était toujours une affaire de vanité.
         La musique s’arrêta brutalement, et je ris avant de pouvoir me retenir, un amusement intense qui s’éteignit rapidement quand je mis ma main devant ma bouche.
         Rosalie se tourna pour me fusiller du regard, les yeux pleins d’éclairs d'une fureur ennuyée.
          Emmett et Jasper se tournèrent pour me fixer aussi, et j’entendis la confusion d’Esmée. Elle fut en bas en un éclair, s’interposant entre Rosalie et moi.

         - Ne t'arrête pas, Edward, m’encouragea-t-elle après un moment tendu.
         Je recommençai à jouer, tournant mon dos à Rosalie en essayant de toutes mes forces de contrôler le sourire qui s’étalait sur mon visage. Elle sauta sur ses pieds et se rua hors de la pièce, plus furieuse qu’embarrassée. Mais certainement embarrassée aussi.
     
     Si tu dis quoi que ce soit je te traquerai comme un chien.
     
     J’étouffai un autre rire.
     
     - Qu’est-ce qu’il y a, Rose ? l’appela Emmett.
          Rosalie ne se tourna pas. Elle continua, le dos droit comme un i, vers le garage, et s’enfourna sous sa voiture comme si elle avait pu s’enterrer là.
     
     - Quel est le problème ? me demanda Emmett.
     
     - Je n’en ai pas la moindre idée, mentis-je.
     
     Emmett grommela, frustré.
     
     - Continue à jouer, m’intima Esmée.
         Mes doigts s’étaient encore arrêtés.
     
     Je fis ce qu’elle me demandait, et elle vint se mettre debout derrière moi, mettant ses mains sur mes épaules.
     
     Le morceau était intéressant mais incomplet. Je tentai un pont mais il ne semblait pas convenir, pour une raison que je ne parvenais pas à saisir.
     
     - C’est charmant. Cette musique a-t-elle un nom ? demanda Esmée.
         - A-t-elle une histoire ? demanda-t-elle, un sourire dans la voix.
         Cela lui faisait énormément plaisir, et je me sentis coupable d’avoir négligé ma musique si longtemps. J'avais été égoïste.
         -C’est… une berceuse, je crois.
         Je trouvai le bon pont juste à ce moment-là. Conduisant naturellement au prochain mouvement, il prit vie de lui-même.
         - Une berceuse, répéta-t-elle pour elle-même.

         Il y avait une histoire liée à cette mélodie, et une fois que j’en eus pris conscience, les morceaux se mirent en place sans effort. C’était l’histoire d’une fille qui dormait dans un lit étroit, sa chevelure sombre épaisse et emmêlée formant des vaguelettes sur l’oreiller…
     
     Alice laissa Jasper à ses propres réflexions et vint s’asseoir à côté de moi sur le banc. De sa voix de haut perchée, comme un carillon dans le vent, elle esquissa un contrechant sans paroles deux octaves au-dessus de la mélodie.

         - J’aime bien ça, murmurai-je. Mais que penses-tu de cela ?
         J’ajoutai son interprétation dans la mélodie – mes mains volaient sur les touches maintenant, pour assembler les morceaux –, la modifiant un peu, l’emmenant dans une nouvelle direction…
     
     Elle comprit l’ambiance et reprit son chant.
     
     -Oui, parfait, dis-je.
         Esmée pressa mon épaule.
         Mais je pouvais voir la fin maintenant, avec la voix d’Alice s’élevant au-dessus de la mélodie et l’emmenant autre part. Je pouvais voir comment la chanson finirait, parce que la fille était parfaite de cette façon, et que le moindre changement serait mauvais, une tristesse. La musique suivit cette prise de conscience, plus lente et plus basse à présent. La voix d’Alice s’abaissa, elle aussi, et devint solennelle, un ton qui appartenait aux échos des arches d’une cathédrale éclairée de bougies.
         Je jouai la dernière note, et penchai ma tête sur les touches.

         Esmée me caressa les cheveux. Ça va bien aller, Edward. Tout se passera pour le mieux. Tu mérites le bonheur, mon fils. Le destin te le doit bien.
         -Merci, murmurai-je, souhaitant pouvoir le croire.
         L’amour ne vient pas toujours dans un paquet-cadeau.
         J'eus un rire bref et sans joie.
         Toi, plus que tous sur cette planète, es peut-être le plus apte à te sortir de cette situation difficile. Tu es le meilleur et le plus prometteur de nous tous.
         Je soupirai. Chaque mère pensait la même chose de son fils.

         Esmée était encore toute réjouie que mon cœur ait été enfin touché après tout ce temps, quelle que soit la tragédie potentielle à la clé. Elle avait pensé que je serais toujours seul…
     
     Elle devra t’aimer aussi, pensa-t-elle soudain, me surprenant par la direction de ses pensées. Si c’est une fille intelligente. Elle sourit. Mais je ne peux pas imaginer quelqu’un qui ne réaliserait pas la perle que tu es.
         - Arrête Maman, tu me fais rougir, la taquinai-je.
         Ses mots, bien qu’improbables, me réjouirent.
         Alice rit et commença à pianoter la première voix de "Heart and soul". Je souris et complétai l’harmonie toute simple avec elle. Puis je lui accordai une performance de "Chopsticks".
         Elle gloussa, et soupira.
         - J'aimerais que tu me dises pourquoi tu riais à cause de Rose, dit Alice.
    Mais je vois que tu n’en feras rien.

         - Nan.

         Elle m’envoya une chiquenaude sur l’oreille.
         - Sois gentille, Alice, la réprimanda Esmée.
    Edward est un gentleman.

         - Mais je veux savoir.

         Je ris au ton pleurnichard qu’elle employa. Alors j'interpellai Esmée et commençai à jouer son morceau favori, un hommage sans titre à l’amour que j’avais contemplé entre elle et Carlisle pendant tant d’années.
         - Merci, mon cœur.
         Elle pressa mon épaule à nouveau.
         Je n’avais pas besoin de me concentrer pour jouer ce morceau familier. Au lieu de cela, je pensai à Rosalie, toujours à se tordre de honte – au sens figuré –, mortifiée, dans le garage, et je me souris à moi-même.
         Venant de découvrir moi-même la puissance de la jalousie, j’eus un peu pitié d’elle. Cela faisait se sentir misérable. Bien sûr, sa jalousie était mille fois plus mesquine que la mienne. Une goutte d'eau par rapport à l'océan.
         Je me demandai si la vie et la personnalité de Rose auraient été différentes si elle n’avait pas toujours été la plus belle. Aurait-elle été une personne plus heureuse si la beauté n’avait pas été de tous temps le plus fort de ses attraits ? Moins égocentrique ? Plus encline à la compassion ? Enfin, je me dis qu’il était inutile de se demander puisque ce qui était fait était fait ; elle avait toujours été la plus belle. Même humaine, elle avait toujours vécu illuminée par sa propre séduction. Mais cela ne l'avait pas gênée. Au contraire, elle avait aimé l’admiration par-dessus pratiquement tout. Cela n’avait pas changé avec la perte de sa mortalité.
     
     Il n’était donc pas surprenant, considérant ce fait comme établi, qu’elle ait été offensée quand je n’avais pas, dès le début, adoré sa beauté de la façon dont elle s’attendait à ce que tout homme l’idolâtre. Non pas qu’elle m’ait désiré un tant soit peu – loin de là. Mais cela l’avait exaspérée que je ne la désire pas, malgré tout. Elle était habituée à être désirée.

         C’était différent avec Jasper ou Carlisle – ils étaient déjà amoureux. J’étais un électron libre qui, pourtant, restait complètement insensible.
         Je pensais que ce vieux ressentiment était enterré maintenant. Qu’elle avait dépassé cette rancœur.
         C'était ce qui s’était passé jusqu’au jour où j’avais trouvé quelqu’un dont la beauté m’avait touché, au contraire de la sienne.
         Rosalie s’était agrippée à l’idée que si je n’avais pas trouvé sa beauté digne d’adoration, aucune beauté au monde ne pourrait m’atteindre. Elle avait été furieuse dès le moment où j’avais sauvé la vie de Bella, devinant, avec sa fine intuition féminine, l’intérêt dont j’étais complètement inconscient moi-même.
         Rosalie avait été mortellement offensée que j’aie trouvé une humaine insignifiante plus séduisante qu’elle.
         Je réprimai mon envie de rire à nouveau. La façon dont elle voyait Bella me gênait, cependant. Rosalie considérait la fille comme quelconque. Comment pouvait-elle penser cela ? Cela me semblait incompréhensible. Un fruit de sa jalousie, sans aucun doute.
         - Oh ! s'exclama soudait Alice. Jasper, devine quoi ?
         Je vis ce qu’elle venait de voir, et mes mains se figèrent sur les touches.

         - Quoi ? demanda Jasper.

        
    - Peter et Charlotte vont venir la semaine prochaine ! Ils vont être dans le voisinage, super, non ?

         - Qu’est-ce qui ne va pas, Edward ?
    demanda Esmée, sentant la tension dans mes épaules.
         - Peter et Charlotte viennent à Forks ? sifflai-je
         Elle leva les yeux au ciel.
         - Calme-toi, Edward. Ce n’est pas leur première visite.
         Mes dents claquèrent. C’était leur première visite depuis que Bella était arrivée, et son doux sang n'était pas attirant que pour moi.
     
     Alice fronça des sourcils à mon expression.
         - Ils ne chassent jamais ici, tu le sais.
         Mais le quasi-frère de Jasper et la petite vampire qu’il aimait n’étaient pas comme nous ; ils chassaient de manière habituelle. On ne pouvait leur faire confiance avec Bella à proximité.

         - Quand ? demandai-je.

         Elle pinça les lèvres, mais dit ce que j’avais besoin de savoir. Lundi matin. Personne ne fera de mal à Bella.
         - Non, acquiesçai-je avant de me détourner.
    Tu es prêt, Emmett ?
         - Je pensais qu'on y allait demain matin ?
         - Nous reviendrons vers minuit dimanche. À toi de décider quand partir.

         - Bon, d'accord. Laisse-moi dire au revoir à Rosalie d’abord.
         - Bien sûr.

         Avec l’état d’esprit de Rosalie, cet au revoir ne serait pas long.
          Tu es vraiment devenu dingue, Edward, pensa-t-il en se dirigeant vers la porte du fond.

        
    - Je suppose que tu as raison.
         - Joue-moi encore le nouveau morceau,
    demanda Esmée.

         - Si tu veux, acceptai-je, bien qu'un peu hésitant à suivre la mélodie jusqu’à sa fin inévitable – la fin qui provoquait une douleur si nouvelle.
         J’y pensai un moment, puis retirai le bouchon de bouteille de ma poche et le posai sur le porte-partition vide. Cela m’aida un peu – un petit rappel de son oui.
         Je hochai la tête pour moi-même, et commença à jouer.

         Esmée et Alice échangèrent un coup d'œil, mais aucune ne posa de questions.


       
        - Personne ne t'a dit de ne pas jouer avec la nourriture ? dis-je à Emmett.

         - Oh, hé Edward ! me cria-t-il, en souriant et me faisant un signe de la main.
         L’ours profita de sa distraction pour abattre sa grosse patte sur le torse d’Emmett. Les griffes acérées passèrent à travers sa chemise, et crissèrent le long de sa peau.

         L’ours beugla à ce son aigu.
         Nom d'un chien, c'est Rose qui m’avait donné cette chemise !
         Emmett rugit après l’animal enragé.
         Je soupirai et m’assis sur un rocher confortable. Cela risquait de prendre du temps. Mais Emmett avait presque fini. Il laissa l’ours essayer de dégager sa tête avec une autre attaque de sa patte, riant alors que son souffle rebondissait et envoyait l’ours tituber en arrière. L’ours rugit et Emmett lui rugit après en riant. Puis il se rua sur l’animal, qui le dominait d’une tête sur ses deux pattes, et leurs corps tombèrent sur le sol, emmêlés, entraînant dans leur chute un arbre vigoureux. Les grognements de l’ours s’arrêtèrent avec un hoquet.
     
     Quelques minutes plus tard, Emmett trottinait à ma rencontre. Sa chemise était en lambeaux, détruite, ensanglantée, poisseuse de sève et couverte de fourrure. Ses cheveux noirs et frisés n’étaient pas en meilleure forme. Il avait un sourire ravi sur la figure.
     
    
    - Il était fort, celui-là. Je l'ai presque senti quand il m’a mordu.

         - Quel enfant tu fais, Emmett.

     
     Il observa ma chemise propre et sans faux pli, bien boutonnée.
        
    - Alors, tu n’as pas été capable d'attraper ce puma ?
         - Bien sûr que si. Seulement moi, je ne mange pas comme un sauvage
    .
         Emmett rit de son rire de stentor.
        
    - J'aimerais qu’ils soient plus forts. Ce serait plus drôle.
         - Personne n’a dit que tu devais te battre avec ta nourriture.

        
    - Ouais, mais avec qui je m'amuserais sinon ? Alice et toi, vous trichez, Rose ne veut jamais se faire décoiffer, et Esmée devient folle quand Jasper et moi on s'y met pour de bon.
     
      - La vie est dure, non ?

          Emmett me sourit, changeant son poids de côté un peu de façon à être prêt à me charger.
         
    - Allez, Edward. Arrête tes tricheries une minute et combats-moi vraiment.
          - Ça ne s’arrête pas comme ça
    , lui rappelai-je.
          - Je me demande comment fait cette humaine pour te retenir hors de sa tête, songea t-il. Peut-être qu’elle pourrait me donner quelques tuyaux.
     
      Ma bonne humeur s’évanouit.
          - Reste loin d’elle, grognais-je à travers mes dents.
          - C’est ton point sensible, non ?
         Je soupirai. Emmett vint s’assoir à côté de moi sur le rocher.
         - Désolé. Je sais que tu traverses un moment difficile. J’essaie vraiment de ne pas être insensible comme un gros bourrin, mais, comme c’est ma nature profonde…
     
     Il s’attendait à ce que je rie de sa plaisanterie, puis afficha une mine inquiète.
     
     Si sérieux à tout le temps. Qu’est-ce qui te préoccupe en ce moment ?
       
      - Je pense à elle. En fait, je me ronge les sangs.
         - Qu’y a-t-il de si problématique ? Tu es ici, à ce que je sais. Elle ne risque rien. 

         Il rit bruyamment. J’ignorai sa plaisanterie, mais répondis à sa question.
        
    - As-tu jamais pensé à quel point ils sont tous si fragiles ? Au nombre de dangers qui guettent les mortels ?
         - Pas vraiment. Mais je vois à peu près ce que tu veux dire. Je n’étais pas vraiment à la hauteur pour mon premier match avec un ours, n’est-ce pas ?

         - Les ours, murmurais-je, ajoutant cette nouvelle peur à la pile. Ce serait vraiment sa chance, n’est-ce pas ? Un ours lâché en ville. Bien sûr, il irait droit sur Bella.
          Emmett rit.
        
    - On dirait vraiment un dingue, à t’entendre, tu en as conscience ?
         - Imagine juste une minute que Rosalie soit humaine, Emmett. Et qu’elle puisse se retrouver nez à nez avec un ours… être renversée par une voiture… ou être foudroyée… ou tomber dans les escaliers… ou tomber malade – attraper un virus grave !

         Les mots sortirent comme une tempête hors de moi. Cela me fit du bien de les laisser sortir – ils m’avaient rongé tout le week-end.
         - Les incendies, les tremblements de terre et les ouragans ! Quand as-tu regardé les infos pour la dernière fois ? Tu as vu le genre de choses qui peuvent leur arriver ? Des attaques, des meurtres…
         Mes dents claquèrent, et j’étais tellement furieux à l'idée qu'un autre humain puisse la blesser que je n'arrivais plus à respirer.

         - Hé, ho ! Du calme, gamin. Elle habite à Forks, tu te souviens ? Donc elle sera condamnée à être mouillée, s’esclaffa-t-il.
        
    - Je pense vraiment qu’elle attire la poisse, Emmett, vraiment. Regarde les faits. De tous les endroits possibles, elle a atterri dans une ville où les vampires constituent une bonne partie de la population.
         - Ouais, mais on est végétariens. Donc ce n’est pas de la poisse, non ?
         - Avec l'odeur qu'elle a ? Si, complètement. Et, pire, l'odeur qu'elle a pour moi.

         Je regardai mes mains, les haïssant encore.
        
     - Sauf que tu as plus de contrôle que la plupart d’entre nous, à part Carlisle. Encore une fois, c’est plutôt une chance.
         - Le van ?
         - C’était juste un accident.

        - Tu aurais dû le voir venir vers elle, Em, encore et encore. Je te jure, c’était comme si elle l’avait attiré par son magnétisme.
         - Mais tu étais là. C’était de la chance.

         - Vraiment ? N’est-ce pas la pire malchance pour une humaine d’avoir un vampire amoureux de elle ?

     
     Emmett considéra cela silencieusement pour un moment. Il imagina la fille dans sa tête, et trouva l’image inintéressante. Honnêtement, je ne vois pas ce que tu lui trouves.
         - Eh bien je ne vois pas non plus en quoi Rosalie est attirante, dis-je grossièrement. Honnêtement, elle ne mérite pas plus d’investissement qu’une belle poupée.
     
     Emmett s'esclaffa.
        
    - Je suppose que tu ne me diras pas…
         - Je ne sais pas quel est son problème, Emmett,
     mentis-je avec un sourire large et soudain.

         Je vis son intention à temps pour me dégager. Il essaya de me faire tomber du rocher, et il y eut un énorme craquement alors qu’une fissure s’ouvrait dans la pierre entre nous.

         - Tricheur, grommela-t-il.
         J’attendis qu’il essaye une autre fois, mais ses pensées prirent une autre direction. Il se représenta à nouveau le visage de Bella, mais l’imagina plus blanc, imaginant ses yeux rouge vif…
     
     - Non, dis-je d’une voix étranglée.

       
      - Ça résoudrait tes angoisses sur sa mortalité, non ? Et tu ne veux pas la tuer non plus.  N’est-ce pas la meilleure voie ?
     
     - Pour moi ? Ou pour elle ?
         - Pour toi
    , répondit-il, très naturel.
         Son ton impliquait un "bien sûr". Je ris avec tristesse.
        
    - Mauvaise réponse.

         - Ça ne m’a pas tellement gêné,
    me rappela-t-il.
         - Rosalie l’a été.
         Il soupira. Nous savions tous deux que Rosalie ferait tout, abandonnerait tout, si cela lui permettait de redevenir humaine. Même Emmett.
         - Ouais, ça l'a bien embêtée, acquiesça-t-il tranquillement.

         - Je ne peux pas… je ne dois pas… Je ne vais pas ruiner la vie de Bella. N’aurais-tu pas la même attitude, si c’était Rosalie ?
     
     Emmett y pensa pendant un moment. Alors, tu… l’aimes vraiment ?
     
     - Je ne peux même pas décrire à quel point, Emmett. Tout d’un coup, cette fille est devenue le centre du monde pour moi. Je ne vois même pas l’intérêt du reste de l'univers sans elle.
         Mais tu ne la transformeras pas ? Elle ne durera pas éternellement, Edward.
         - Je sais bien, grognai-je.
     
     Et comme tu l'as fait remarquer, elle est assez fragile.
     
     - Tu peux me faire confiance, je le sais aussi.
         Emmett n’était pas une personne pleine de tact, et les discussions délicates n’étaient pas son fort. Il s’efforçait de ne pas se montrer trop brusque.
     
     Peux-tu au moins la toucher ? Je veux dire que si tu l’aimes… ne voudras-tu pas, eh bien, la toucher… ?
         Emmett et Rosalie partageaient un amour physique intense. Il lui était difficile d’imaginer que l’on puisse aimer sans cet aspect. Je soupirai.
         - Je ne peux même pas y penser, Emmett.
         Ah. Quelles sont tes options, dans ce cas ?
         - Je ne sais pas, soupirai-je. J’essaye d’imaginer une façon de la quitter. C'est juste que pour le moment je n'arrive pas à voir comment rester loin d'elle…
     
     Avec un profond sentiment de soulagement, je me rendis soudain compte qu’il était bien pour moi de rester – au moins pour l'instant, avec Peter et Charlotte en route. Elle serait temporairement plus en sécurité avec moi que sans. Pour quelques temps, je pourrais être son improbable protecteur. Cette pensée me rendit impatient ; je mourais d’envie de repartir pour remplir mon rôle le plus longtemps possible.
         Emmett remarqua mon changement d’expression. À quoi penses-tu ?
         - En ce moment, admis-je honteusement
    , je meurs d’envie de retourner à Forks et de vérifier qu’elle va bien. Je ne sais pas si je pourrai attendre dimanche soir.
         - Non, non, non ! Hors de question que tu rentres plus tôt. Laisse Rosalie se calmer un peu. Je t’en prie ! C'est pour mon bien.
     
     - J’essaierai de rester,
    dis-je, loin d'en être certain.
         Emmett tapa le téléphone dans ma poche.
         - Alice t’appellerait s’il y avait une justification à ta panique. Elle aussi bizarre que toi concernant cette fille.
         Cela me fit grimacer.
        
    - Bon. Mais je ne reste pas plus tard que dimanche.
         - Il n’y a pas de raison de se presser – il va y avoir du soleil, de toute façon. Alice dit que nous somme dispensés d’école jusqu’à mercredi.

         Je secouais inflexiblement la tête.

        
    - Peter et Charlotte savent comment se comporter.
         - C'est différent, Emmett. Avec la chance de Bella, elle va se balader dans les bois exactement au mauvais moment et…

         Je tressaillis.
         -… Peter n’est pas connu pour son contrôle. Je rentre dimanche.
         Emmett soupira. Vraiment comme un dingue.

         Bella dormait paisiblement quand je grimpai par la fenêtre de sa chambre, tôt lundi matin. Je m’étais souvenu de prendre de l’huile cette fois-ci, et la fenêtre me laissa passer silencieusement.
         Je pouvais dire, à la façon dont ses cheveux étaient disposés sur l’oreiller, qu’elle avait eu une nuit moins tranquille que la dernière fois que j’étais venu. Elle avait les mains recroquevillées sous sa joue comme un petit enfant, et sa bouche était entrouverte. Je pouvais entendre son souffle passer entre ses lèvres.

         C’était un soulagement extraordinaire d’être ici, d’être capable de la voir à nouveau. Je réalisai que je n’avais pas vraiment été serein tant que ce n’avait pas été le cas. Rien n’allait quand j’étais loin d’elle.
     
     Non pas que tout fut simple quand j’étais avec elle, non plus. Je soupirai, laissant la soif faire rage dans ma gorge. J’avais été loin trop longtemps. Le temps passé sans douleur et tentation me les faisait ressentir avec plus de force. Il était déjà assez dur que je sois effrayé de m’agenouiller près de son lit afin de lire les titres de ses livres. Je voulais connaître les histoires qu'elle avait en tête, mais, plus que ma soif, j’avais peur que, si je m’autorisais à l’approcher de si près, je voudrais l’être encore plus jusqu'à ce que…
     
     Ses lèvres paraissaient si douces et chaudes. Je pouvais imaginer les toucher avec le bout du doigt. Très légèrement…
     
     C’était exactement le type d’erreur à ne pas commettre.
         Mes yeux parcoururent son visage encore et encore, recherchant les changements. Les mortels changeaient sans cesse – j'étais triste à l'idée de manquer quelque chose…
     
     Elle semblait… fatiguée. Comme si elle n’avait pas eu assez de sommeil ce week-end.  Était-elle sortie ?
          Je ris silencieusement, désabusé, en constatant à quel point cela m’insupportait. Et si c'était le cas ? Elle ne m’appartenait pas. Elle n’était pas mienne.

         Non, elle n’était pas mienne – et je fus triste à nouveau.
         Une de ses mains se tourna et je remarquai qu’elle avait des égratignures superficielles, presque cicatrisées en bas de sa paume. S’était-elle blessée ? Même si ce n’était apparemment pas une blessure sérieuse, cela me perturba. J’examinai l’endroit de la plaie, et décidai qu’elle avait dû glisser. Cela semblait une explication plausible, tout bien considéré.
     
     Il était réconfortant de penser que je n’aurais plus à me creuser la tête sur ces petits mystères à l’avenir. Nous étions amis maintenant – ou au moins essayions d’être amis. Je pourrais lui demander ce qui était arrivé à ses mains. Je pourrais lui parler de son week-end ; de la plage, et de l’activité tardive, quelle qu'elle ait été, qui l’avait rendue si fatiguée. Je pourrais lui demander ce qui était arrivé à ses mains. Et je pourrais rire un peu si elle confirmait ma théorie.
     
     Je souris doucement en me demandant si elle était vraiment tombée dans l’océan. Je me demandai si elle s'était amusée pendant sa sortie. Si elle avait pensé à moi un peu. Si je lui avais manqué ne serait-ce qu’une infime partie de ce qu’elle m’avait manqué.
         J’essayai de l’imaginer dans le soleil sur la plage. L’image était incomplète, bien sûr, puisque je n’étais jamais allé à First Beach moi-même. Je ne la connaissais que par des photos…
     
     Je ressentis un léger malaise en pensant à la raison pour laquelle je n’avais pas été, ne serait-ce qu’une fois, sur la jolie plage située à seulement quelques minutes de course de ma maison. Bella avait passé la journée à La Push – un endroit qui m’était interdit d’accès par traité. Un endroit où une poignée de vieux hommes se souvenaient encore des histoires à propos des Cullen, se souvenaient et les croyaient. Un endroit où notre secret était connu…

         Je secouai ma tête. Je n’avais rien à craindre de ce côté-là. Les Quileute étaient aussi liés par le traité. Même si Bella avait interrogé un de ces vieux sages, ils n’auraient rien pu révéler. Et pourquoi le sujet aurait-il été abordé ? Pourquoi Bella aurait-elle fait part de sa curiosité là-bas ? Non. Les Quileute étaient peut-être la seule chose dont je n’avais pas à me soucier.
     
     Je fus en colère contre le soleil quand il commença à se lever. Cela me rappela que je ne pourrais pas satisfaire ma curiosité pendant les jours à venir. Pourquoi avait-il choisi de briller maintenant ?
         Avec un soupir, je repassai par sa fenêtre avant qu’il y ait assez de lumière pour que l’on me vît ici. J'avais l'intention de rester dans la forêt dense près de sa maison et la voir partir à l’école, mais quand j’atteignis les arbres, je fus surpris de trouver la trace de son odeur persister à cet endroit.

         Je la suivis rapidement, curieux, de plus en plus inquiet en voyant qu'elle conduisait de plus en plus loin dans l'ombre. Qu’avait bien pu faire Bella ici ?
         La piste s’arrêta brusquement, au milieu d'aucun endroit particulier. Elle s’était éloignée du chemin de quelques pas, dans les fougères, où elle avait touché le tronc d’un arbre mort. Peut-être s’y était-elle assise.

         Je m’assis au même endroit, et regardai alentour. Tout ce qu’elle avait pu voir n’était que fougères et forêt. Il avait dû pleuvoir ; la senteur s'était effacée, sans avoir eu le temps de s'incruster dans l’arbre.
     
     Pourquoi Bella était-elle venue s’asseoir seule – car elle avait été seule, pas de doute à ce sujet – au milieu de cette forêt humide et glauque ?
     
     Cela n’avait aucun sens, et, contrairement à d’autres sujets de ma curiosité, je ne pouvais ramener cela dans une conversation.
     
     « Alors voilà, Bella, je suivais ta trace à travers les bois après que j’aie quitté ta chambre où je te regardais dormir…» Oui, ce serait vraiment une bonne entrée en matière.
         Je ne saurais jamais ce qu’elle avait fait et pensé là, et cela me fit grincer des dents de frustration. Pire, cela ressemblait trop au scénario que j’avais dépeint à Emmett – Bella se baladant seule dans les bois, où son odeur attirerait immanquablement tous ceux qui possédaient les sens nécessaires pour la chasser…
     
     Je grognai. Elle n’avait pas seulement de la malchance, elle courait après.
     
     Enfin, en ce moment elle avait un protecteur. Je la surveillerais, l’éloignerais de tout danger, aussi longtemps que je pourrais le justifier.
         Je me surpris soudain à espérer que Peter et Charlotte prolongeraient leur séjour.
     
     - Pas encore.
         - A-t-elle une histoire ?
    demanda-t-elle, un sourire dans la voix.
         Cela lui faisait énormément plaisir, et je me sentis coupable d’avoir négligé ma musique si longtemps. J'avais été égoïste.
      
       -C’est… une berceuse, je crois.
         Je trouvai le bon pont juste à ce moment-là. Conduisant naturellement au prochain mouvement, il prit vie de lui-même.
         - Une berceuse, répéta-t-elle pour elle-même.

         Il y avait une histoire liée à cette mélodie, et une fois que j’en eus pris conscience, les morceaux se mirent en place sans effort. C’était l’histoire d’une fille qui dormait dans un lit étroit, sa chevelure sombre épaisse et emmêlée formant des vaguelettes sur l’oreiller…
     
     Alice laissa Jasper à ses propres réflexions et vint s’asseoir à côté de moi sur le banc. De sa voix de haut perchée, comme un carillon dans le vent, elle esquissa un contrechant sans paroles deux octaves au-dessus de la mélodie.

         - J’aime bien ça, murmurai-je.
    Mais que penses-tu de cela ?
         J’ajoutai son interprétation dans la mélodie – mes mains volaient sur les touches maintenant, pour assembler les morceaux –, la modifiant un peu, l’emmenant dans une nouvelle direction…
     
     Elle comprit l’ambiance et reprit son chant.
     
     -Oui, parfait, dis-je.
         Esmée pressa mon épaule.
         Mais je pouvais voir la fin maintenant, avec la voix d’Alice s’élevant au-dessus de la mélodie et l’emmenant autre part. Je pouvais voir comment la chanson finirait, parce que la fille était parfaite de cette façon, et que le moindre changement serait mauvais, une tristesse. La musique suivit cette prise de conscience, plus lente et plus basse à présent. La voix d’Alice s’abaissa, elle aussi, et devint solennelle, un ton qui appartenait aux échos des arches d’une cathédrale éclairée de bougies.
         Je jouai la dernière note, et penchai ma tête sur les touches.

         Esmée me caressa les cheveux.
    Ça va bien aller, Edward. Tout se passera pour le mieux. Tu mérites le bonheur, mon fils. Le destin te le doit bien.
         -Merci, murmurai-je, souhaitant pouvoir le croire.
        
    L’amour ne vient pas toujours dans un paquet-cadeau.
         J'eus un rire bref et sans joie.
        
    Toi, plus que tous sur cette planète, es peut-être le plus apte à te sortir de cette situation difficile. Tu es le meilleur et le plus prometteur de nous tous.
         Je soupirai. Chaque mère pensait la même chose de son fils.

         Esmée était encore toute réjouie que mon cœur ait été enfin touché après tout ce temps, quelle que soit la tragédie potentielle à la clé. Elle avait pensé que je serais toujours seul…
     
     Elle devra t’aimer aussi, pensa-t-elle soudain, me surprenant par la direction de ses pensées. Si c’est une fille intelligente. Elle sourit.
    Mais je ne peux pas imaginer quelqu’un qui ne réaliserait pas la perle que tu es.
         - Arrête Maman, tu me fais rougir, la taquinai-je.
         Ses mots, bien qu’improbables, me réjouirent.
         Alice rit et commença à pianoter la première voix de "Heart and soul". Je souris et complétai l’harmonie toute simple avec elle. Puis je lui accordai une performance de "Chopsticks".
         Elle gloussa, et soupira.
         - J'aimerais que tu me dises pourquoi tu riais à cause de Rose, dit Alice.
    Mais je vois que tu n’en feras rien.

         - Nan.
         Elle m’envoya une chiquenaude sur l’oreille.
         - Sois gentille, Alice, la réprimanda Esmée.
    Edward est un gentleman.

         - Mais je veux savoir.
         Je ris au ton pleurnichard qu’elle employa. Alors j'interpellai Esmée et commençai à jouer son morceau favori, un hommage sans titre à l’amour que j’avais contemplé entre elle et Carlisle pendant tant d’années.
        
    - Merci, mon cœur.
         Elle pressa mon épaule à nouveau.
         Je n’avais pas besoin de me concentrer pour jouer ce morceau familier. Au lieu de cela, je pensai à Rosalie, toujours à se tordre de honte – au sens figuré –, mortifiée, dans le garage, et je me souris à moi-même.
         Venant de découvrir moi-même la puissance de la jalousie, j’eus un peu pitié d’elle. Cela faisait se sentir misérable. Bien sûr, sa jalousie était mille fois plus mesquine que la mienne. Une goutte d'eau par rapport à l'océan.
         Je me demandai si la vie et la personnalité de Rose auraient été différentes si elle n’avait pas toujours été la plus belle. Aurait-elle été une personne plus heureuse si la beauté n’avait pas été de tous temps le plus fort de ses attraits ? Moins égocentrique ? Plus encline à la compassion ? Enfin, je me dis qu’il était inutile de se demander puisque ce qui était fait était fait ; elle avait toujours été la plus belle. Même humaine, elle avait toujours vécu illuminée par sa propre séduction. Mais cela ne l'avait pas gênée. Au contraire, elle avait aimé l’admiration par-dessus pratiquement tout. Cela n’avait pas changé avec la perte de sa mortalité.
     
     Il n’était donc pas surprenant, considérant ce fait comme établi, qu’elle ait été offensée quand je n’avais pas, dès le début, adoré sa beauté de la façon dont elle s’attendait à ce que tout homme l’idolâtre. Non pas qu’elle m’ait désiré un tant soit peu – loin de là. Mais cela l’avait exaspérée que je ne la désire pas, malgré tout. Elle était habituée à être désirée.

         C’était différent avec Jasper ou Carlisle – ils étaient déjà amoureux. J’étais un électron libre qui, pourtant, restait complètement insensible.
         Je pensais que ce vieux ressentiment était enterré maintenant. Qu’elle avait dépassé cette rancœur.
         C'était ce qui s’était passé jusqu’au jour où j’avais trouvé quelqu’un dont la beauté m’avait touché, au contraire de la sienne.
         Rosalie s’était agrippée à l’idée que si je n’avais pas trouvé sa beauté digne d’adoration, aucune beauté au monde ne pourrait m’atteindre. Elle avait été furieuse dès le moment où j’avais sauvé la vie de Bella, devinant, avec sa fine intuition féminine, l’intérêt dont j’étais complètement inconscient moi-même.
         Rosalie avait été mortellement offensée que j’aie trouvé une humaine insignifiante plus séduisante qu’elle.
         Je réprimai mon envie de rire à nouveau. La façon dont elle voyait Bella me gênait, cependant. Rosalie considérait la fille comme quelconque. Comment pouvait-elle penser cela ? Cela me semblait incompréhensible. Un fruit de sa jalousie, sans aucun doute.
         - Oh ! s'exclama soudait Alice.
    Jasper, devine quoi ?
         Je vis ce qu’elle venait de voir, et mes mains se figèrent sur les touches.

         - Quoi ? demanda Jasper.

        
    - Peter et Charlotte vont venir la semaine prochaine ! Ils vont être dans le voisinage, super, non ?

         - Qu’est-ce qui ne va pas, Edward ?
    demanda Esmée, sentant la tension dans mes épaules.
         - Peter et Charlotte viennent à Forks ? sifflai-je
         Elle leva les yeux au ciel.
        
    - Calme-toi, Edward. Ce n’est pas leur première visite.
         Mes dents claquèrent. C’était leur première visite depuis que Bella était arrivée, et son doux sang n'était pas attirant que pour moi.
     
     Alice fronça des sourcils à mon expression.
        
    - Ils ne chassent jamais ici, tu le sais.
         Mais le quasi-frère de Jasper et la petite vampire qu’il aimait n’étaient pas comme nous ; ils chassaient de manière habituelle. On ne pouvait leur faire confiance avec Bella à proximité.

         - Quand ? demandai-je.

         Elle pinça les lèvres, mais dit ce que j’avais besoin de savoir.
    Lundi matin. Personne ne fera de mal à Bella.
         - Non, acquiesçai-je avant de me détourner.
    Tu es prêt, Emmett ?
         - Je pensais qu'on y allait demain matin ?
         - Nous reviendrons vers minuit dimanche. À toi de décider quand partir.

         - Bon, d'accord. Laisse-moi dire au revoir à Rosalie d’abord.
         - Bien sûr.
         Avec l’état d’esprit de Rosalie, cet au revoir ne serait pas long.
          Tu es vraiment devenu dingue, Edward, pensa-t-il en se dirigeant vers la porte du fond.

        
    - Je suppose que tu as raison.
         - Joue-moi encore le nouveau morceau,
    demanda Esmée.

         - Si tu veux, acceptai-je, bien qu'un peu hésitant à suivre la mélodie jusqu’à sa fin inévitable – la fin qui provoquait une douleur si nouvelle.
         J’y pensai un moment, puis retirai le bouchon de bouteille de ma poche et le posai sur le porte-partition vide. Cela m’aida un peu – un petit rappel de son oui.
         Je hochai la tête pour moi-même, et commença à jouer.

         Esmée et Alice échangèrent un coup d'œil, mais aucune ne posa de questions.


       
        - Personne ne t'a dit de ne pas jouer avec la nourriture ? dis-je à Emmett.

         - Oh, hé Edward ! me cria-t-il, en souriant et me faisant un signe de la main.
         L’ours profita de sa distraction pour abattre sa grosse patte sur le torse d’Emmett. Les griffes acérées passèrent à travers sa chemise, et crissèrent le long de sa peau.

         L’ours beugla à ce son aigu.
       
      Nom d'un chien, c'est Rose qui m’avait donné cette chemise !
         Emmett rugit après l’animal enragé.
         Je soupirai et m’assis sur un rocher confortable. Cela risquait de prendre du temps. Mais Emmett avait presque fini. Il laissa l’ours essayer de dégager sa tête avec une autre attaque de sa patte, riant alors que son souffle rebondissait et envoyait l’ours tituber en arrière. L’ours rugit et Emmett lui rugit après en riant. Puis il se rua sur l’animal, qui le dominait d’une tête sur ses deux pattes, et leurs corps tombèrent sur le sol, emmêlés, entraînant dans leur chute un arbre vigoureux. Les grognements de l’ours s’arrêtèrent avec un hoquet.
     
     Quelques minutes plus tard, Emmett trottinait à ma rencontre. Sa chemise était en lambeaux, détruite, ensanglantée, poisseuse de sève et couverte de fourrure. Ses cheveux noirs et frisés n’étaient pas en meilleure forme. Il avait un sourire ravi sur la figure.
     
    
    - Il était fort, celui-là. Je l'ai presque senti quand il m’a mordu.

         - Quel enfant tu fais, Emmett.
     
     Il observa ma chemise propre et sans faux pli, bien boutonnée.
        
    - Alors, tu n’as pas été capable d'attraper ce puma ?
         - Bien sûr que si. Seulement moi, je ne mange pas comme un sauvage
    .
         Emmett rit de son rire de stentor.
        
    - J'aimerais qu’ils soient plus forts. Ce serait plus drôle.
         - Personne n’a dit que tu devais te battre avec ta nourriture.
        
    - Ouais, mais avec qui je m'amuserais sinon ? Alice et toi, vous trichez, Rose ne veut jamais se faire décoiffer, et Esmée devient folle quand Jasper et moi on s'y met pour de bon.
     
      - La vie est dure, non ?
          Emmett me sourit, changeant son poids de côté un peu de façon à être prêt à me charger.
         
    - Allez, Edward. Arrête tes tricheries une minute et combats-moi vraiment.
          - Ça ne s’arrête pas comme ça
    , lui rappelai-je.
          - Je me demande comment fait cette humaine pour te retenir hors de sa tête, songea t-il.
    Peut-être qu’elle pourrait me donner quelques tuyaux.
     
      Ma bonne humeur s’évanouit.
          - Reste loin d’elle, grognais-je à travers mes dents.
         
    - C’est ton point sensible, non ?
         Je soupirai. Emmett vint s’assoir à côté de moi sur le rocher.
        
    - Désolé. Je sais que tu traverses un moment difficile. J’essaie vraiment de ne pas être insensible comme un gros bourrin, mais, comme c’est ma nature profonde…
     
     Il s’attendait à ce que je rie de sa plaisanterie, puis afficha une mine inquiète.
     
    
    Si sérieux à tout le temps. Qu’est-ce qui te préoccupe en ce moment ?
       
      - Je pense à elle. En fait, je me ronge les sangs.
         - Qu’y a-t-il de si problématique ? Tu es ici, à ce que je sais. Elle ne risque rien. 
         Il rit bruyamment. J’ignorai sa plaisanterie, mais répondis à sa question.
        
    - As-tu jamais pensé à quel point ils sont tous si fragiles ? Au nombre de dangers qui guettent les mortels ?
         - Pas vraiment. Mais je vois à peu près ce que tu veux dire. Je n’étais pas vraiment à la hauteur pour mon premier match avec un ours, n’est-ce pas ?
         - Les ours, murmurais-je, ajoutant cette nouvelle peur à la pile.
    Ce serait vraiment sa chance, n’est-ce pas ? Un ours lâché en ville. Bien sûr, il irait droit sur Bella.
          Emmett rit.
        
    - On dirait vraiment un dingue, à t’entendre, tu en as conscience ?
         - Imagine juste une minute que Rosalie soit humaine, Emmett. Et qu’elle puisse se retrouver nez à nez avec un ours… être renversée par une voiture… ou être foudroyée… ou tomber dans les escaliers… ou tomber malade – attraper un virus grave !
         Les mots sortirent comme une tempête hors de moi. Cela me fit du bien de les laisser sortir – ils m’avaient rongé tout le week-end.
       
      - Les incendies, les tremblements de terre et les ouragans ! Quand as-tu regardé les infos pour la dernière fois ? Tu as vu le genre de choses qui peuvent leur arriver ? Des attaques, des meurtres…
         Mes dents claquèrent, et j’étais tellement furieux à l'idée qu'un autre humain puisse la blesser que je n'arrivais plus à respirer.

         - Hé, ho ! Du calme, gamin. Elle habite à Forks, tu te souviens ? Donc elle sera condamnée à être mouillée, s’esclaffa-t-il.
        
    - Je pense vraiment qu’elle attire la poisse, Emmett, vraiment. Regarde les faits. De tous les endroits possibles, elle a atterri dans une ville où les vampires constituent une bonne partie de la population.
         - Ouais, mais on est végétariens. Donc ce n’est pas de la poisse, non ?
         - Avec l'odeur qu'elle a ? Si, complètement. Et, pire, l'odeur qu'elle a pour moi.
         Je regardai mes mains, les haïssant encore.
        
     - Sauf que tu as plus de contrôle que la plupart d’entre nous, à part Carlisle. Encore une fois, c’est plutôt une chance.
         - Le van ?
         - C’était juste un accident.

        - Tu aurais dû le voir venir vers elle, Em, encore et encore. Je te jure, c’était comme si elle l’avait attiré par son magnétisme.
         - Mais tu étais là. C’était de la chance.

         - Vraiment ? N’est-ce pas la pire malchance pour une humaine d’avoir un vampire amoureux de elle ?
     
     Emmett considéra cela silencieusement pour un moment. Il imagina la fille dans sa tête, et trouva l’image inintéressante.
    Honnêtement, je ne vois pas ce que tu lui trouves.
         - Eh bien je ne vois pas non plus en quoi Rosalie est attirante, dis-je grossièrement.
    Honnêtement, elle ne mérite pas plus d’investissement qu’une belle poupée.
     
     Emmett s'esclaffa.
        
    - Je suppose que tu ne me diras pas…
         - Je ne sais pas quel est son problème, Emmett,
     mentis-je avec un sourire large et soudain.

         Je vis son intention à temps pour me dégager. Il essaya de me faire tomber du rocher, et il y eut un énorme craquement alors qu’une fissure s’ouvrait dans la pierre entre nous.

         - Tricheur, grommela-t-il.
         J’attendis qu’il essaye une autre fois, mais ses pensées prirent une autre direction. Il se représenta à nouveau le visage de Bella, mais l’imagina plus blanc, imaginant ses yeux rouge vif…
     
     - Non, dis-je d’une voix étranglée.

       
      - Ça résoudrait tes angoisses sur sa mortalité, non ? Et tu ne veux pas la tuer non plus.  N’est-ce pas la meilleure voie ?
     
     - Pour moi ? Ou pour elle ?
         - Pour toi
    , répondit-il, très naturel.
         Son ton impliquait un "bien sûr". Je ris avec tristesse.
        
    - Mauvaise réponse.

         - Ça ne m’a pas tellement gêné,
    me rappela-t-il.
        
    - Rosalie l’a été.
         Il soupira. Nous savions tous deux que Rosalie ferait tout, abandonnerait tout, si cela lui permettait de redevenir humaine. Même Emmett.
         - Ouais, ça l'a bien embêtée, acquiesça-t-il tranquillement.

        
    - Je ne peux pas… je ne dois pas… Je ne vais pas ruiner la vie de Bella. N’aurais-tu pas la même attitude, si c’était Rosalie ?
     
     Emmett y pensa pendant un moment.
    Alors, tu… l’aimes vraiment ?
     
     -
    Je ne peux même pas décrire à quel point, Emmett. Tout d’un coup, cette fille est devenue le centre du monde pour moi. Je ne vois même pas l’intérêt du reste de l'univers sans elle.
        
    Mais tu ne la transformeras pas ? Elle ne durera pas éternellement, Edward.
         - Je sais bien, grognai-je.
     
   
      Et comme tu l'as fait remarquer, elle est assez fragile.
     
     -
    Tu peux me faire confiance, je le sais aussi.
         Emmett n’était pas une personne pleine de tact, et les discussions délicates n’étaient pas son fort. Il s’efforçait de ne pas se montrer trop brusque.
     
   
      Peux-tu au moins la toucher ? Je veux dire que si tu l’aimes… ne voudras-tu pas, eh bien, la toucher… ?
         Emmett et Rosalie partageaient un amour physique intense. Il lui était difficile d’imaginer que l’on puisse aimer sans cet aspect. Je soupirai.
        
    - Je ne peux même pas y penser, Emmett.
       
      Ah. Quelles sont tes options, dans ce cas ?
         - Je ne sais pas, soupirai-je.
    J’essaye d’imaginer une façon de la quitter. C'est juste que pour le moment je n'arrive pas à voir comment rester loin d'elle…
     
     Avec un profond sentiment de soulagement, je me rendis soudain compte qu’il était bien pour moi de rester – au moins pour l'instant, avec Peter et Charlotte en route. Elle serait temporairement plus en sécurité avec moi que sans. Pour quelques temps, je pourrais être son improbable protecteur. Cette pensée me rendit impatient ; je mourais d’envie de repartir pour remplir mon rôle le plus longtemps possible.
         Emmett remarqua mon changement d’expression.
    À quoi penses-tu ?
         - En ce moment, admis-je honteusement
    , je meurs d’envie de retourner à Forks et de vérifier qu’elle va bien. Je ne sais pas si je pourrai attendre dimanche soir.
         - Non, non, non ! Hors de question que tu rentres plus tôt. Laisse Rosalie se calmer un peu. Je t’en prie ! C'est pour mon bien.
     
     - J’essaierai de rester,
    dis-je, loin d'en être certain.
         Emmett tapa le téléphone dans ma poche.
       
      - Alice t’appellerait s’il y avait une justification à ta panique. Elle aussi bizarre que toi concernant cette fille.
         Cela me fit grimacer.
        
    - Bon. Mais je ne reste pas plus tard que dimanche.
         - Il n’y a pas de raison de se presser – il va y avoir du soleil, de toute façon. Alice dit que nous somme dispensés d’école jusqu’à mercredi.
         Je secouais inflexiblement la tête.

        
    - Peter et Charlotte savent comment se comporter.
         - C'est différent, Emmett. Avec la chance de Bella, elle va se balader dans les bois exactement au mauvais moment et…
         Je tressaillis.
       
      -… Peter n’est pas connu pour son contrôle. Je rentre dimanche.
         Emmett soupira.
    Vraiment comme un dingue.

         Bella dormait paisiblement quand je grimpai par la fenêtre de sa chambre, tôt lundi matin. Je m’étais souvenu de prendre de l’huile cette fois-ci, et la fenêtre me laissa passer silencieusement.
         Je pouvais dire, à la façon dont ses cheveux étaient disposés sur l’oreiller, qu’elle avait eu une nuit moins tranquille que la dernière fois que j’étais venu. Elle avait les mains recroquevillées sous sa joue comme un petit enfant, et sa bouche était entrouverte. Je pouvais entendre son souffle passer entre ses lèvres.

         C’était un soulagement extraordinaire d’être ici, d’être capable de la voir à nouveau. Je réalisai que je n’avais pas vraiment été serein tant que ce n’avait pas été le cas. Rien n’allait quand j’étais loin d’elle.
     
     Non pas que tout fut simple quand j’étais avec elle, non plus. Je soupirai, laissant la soif faire rage dans ma gorge. J’avais été loin trop longtemps. Le temps passé sans douleur et tentation me les faisait ressentir avec plus de force. Il était déjà assez dur que je sois effrayé de m’agenouiller près de son lit afin de lire les titres de ses livres. Je voulais connaître les histoires qu'elle avait en tête, mais, plus que ma soif, j’avais peur que, si je m’autorisais à l’approcher de si près, je voudrais l’être encore plus jusqu'à ce que…
     
     Ses lèvres paraissaient si douces et chaudes. Je pouvais imaginer les toucher avec le bout du doigt. Très légèrement…
     
     C’était exactement le type d’erreur à ne pas commettre.
         Mes yeux parcoururent son visage encore et encore, recherchant les changements. Les mortels changeaient sans cesse – j'étais triste à l'idée de manquer quelque chose…
     
     Elle semblait… fatiguée. Comme si elle n’avait pas eu assez de sommeil ce week-end.  Était-elle sortie ?
          Je ris silencieusement, désabusé, en constatant à quel point cela m’insupportait. Et si c'était le cas ? Elle ne m’appartenait pas. Elle n’était pas mienne.

         Non, elle n’était pas mienne – et je fus triste à nouveau.
         Une de ses mains se tourna et je remarquai qu’elle avait des égratignures superficielles, presque cicatrisées en bas de sa paume. S’était-elle blessée ? Même si ce n’était apparemment pas une blessure sérieuse, cela me perturba. J’examinai l’endroit de la plaie, et décidai qu’elle avait dû glisser. Cela semblait une explication plausible, tout bien considéré.
     
     Il était réconfortant de penser que je n’aurais plus à me creuser la tête sur ces petits mystères à l’avenir. Nous étions amis maintenant – ou au moins essayions d’être amis. Je pourrais lui demander ce qui était arrivé à ses mains. Je pourrais lui parler de son week-end ; de la plage, et de l’activité tardive, quelle qu'elle ait été, qui l’avait rendue si fatiguée. Je pourrais lui demander ce qui était arrivé à ses mains. Et je pourrais rire un peu si elle confirmait ma théorie.
     
     Je souris doucement en me demandant si elle était vraiment tombée dans l’océan. Je me demandai si elle s'était amusée pendant sa sortie. Si elle avait pensé à moi un peu. Si je lui avais manqué ne serait-ce qu’une infime partie de ce qu’elle m’avait manqué.
         J’essayai de l’imaginer dans le soleil sur la plage. L’image était incomplète, bien sûr, puisque je n’étais jamais allé à First Beach moi-même. Je ne la connaissais que par des photos…
     
     Je ressentis un léger malaise en pensant à la raison pour laquelle je n’avais pas été, ne serait-ce qu’une fois, sur la jolie plage située à seulement quelques minutes de course de ma maison. Bella avait passé la journée à La Push – un endroit qui m’était interdit d’accès par traité. Un endroit où une poignée de vieux hommes se souvenaient encore des histoires à propos des Cullen, se souvenaient et les croyaient. Un endroit où notre secret était connu…

         Je secouai ma tête. Je n’avais rien à craindre de ce côté-là. Les Quileute étaient aussi liés par le traité. Même si Bella avait interrogé un de ces vieux sages, ils n’auraient rien pu révéler. Et pourquoi le sujet aurait-il été abordé ? Pourquoi Bella aurait-elle fait part de sa curiosité là-bas ? Non. Les Quileute étaient peut-être la seule chose dont je n’avais pas à me soucier.
     
     Je fus en colère contre le soleil quand il commença à se lever. Cela me rappela que je ne pourrais pas satisfaire ma curiosité pendant les jours à venir. Pourquoi avait-il choisi de briller maintenant ?
         Avec un soupir, je repassai par sa fenêtre avant qu’il y ait assez de lumière pour que l’on me vît ici. J'avais l'intention de rester dans la forêt dense près de sa maison et la voir partir à l’école, mais quand j’atteignis les arbres, je fus surpris de trouver la trace de son odeur persister à cet endroit.

         Je la suivis rapidement, curieux, de plus en plus inquiet en voyant qu'elle conduisait de plus en plus loin dans l'ombre. Qu’avait bien pu faire Bella ici ?
         La piste s’arrêta brusquement, au milieu d'aucun endroit particulier. Elle s’était éloignée du chemin de quelques pas, dans les fougères, où elle avait touché le tronc d’un arbre mort. Peut-être s’y était-elle assise.

         Je m’assis au même endroit, et regardai alentour. Tout ce qu’elle avait pu voir n’était que fougères et forêt. Il avait dû pleuvoir ; la senteur s'était effacée, sans avoir eu le temps de s'incruster dans l’arbre.
     
     Pourquoi Bella était-elle venue s’asseoir seule – car elle avait été seule, pas de doute à ce sujet – au milieu de cette forêt humide et glauque ?
     
     Cela n’avait aucun sens, et, contrairement à d’autres sujets de ma curiosité, je ne pouvais ramener cela dans une conversation.
     
     « Alors voilà, Bella, je suivais ta trace à travers les bois après que j’aie quitté ta chambre où je te regardais dormir…» Oui, ce serait vraiment une bonne entrée en matière.
         Je ne saurais jamais ce qu’elle avait fait et pensé là, et cela me fit grincer des dents de frustration. Pire, cela ressemblait trop au scénario que j’avais dépeint à Emmett – Bella se baladant seule dans les bois, où son odeur attirerait immanquablement tous ceux qui possédaient les sens nécessaires pour la chasser…
     
     Je grognai. Elle n’avait pas seulement de la malchance, elle courait après.
     
     Enfin, en ce moment elle avait un protecteur. Je la surveillerais, l’éloignerais de tout danger, aussi longtemps que je pourrais le justifier.
         Je me surpris soudain à espérer que Peter et Charlotte prolongeraient leur séjour.


    1 commentaire
  •       Je la suivis toute la journée à travers les yeux des autres, à peine conscient de mon propre environnement.
          Pas à travers ceux de Mike Newton, parce que je ne pouvais plus supporter ses fantasmes offensants, et pas par ceux de Jessica Stanley, parce que son ressentiment envers Bella me mettait tellement en colère que c'en devenait dangereux pour cette fille mesquine. Angela Weber était très bien lorsque ses yeux étaient disponibles ; elle était gentille – sa tête était un endroit agréable à occuper. Et, parfois, c'étaient les professeurs qui me fournissaient le meilleur point de vue.
          Je fus surpris, en la voyant trébucher sans cesse – sur les irrégularités du trottoir, les livres tombés par terre et, le plus souvent, sur ses propres pieds – que les personnes dont je parasitais les pensées considéraient Bella comme maladroite.
          J'y réfléchis. Il était vrai qu'elle avait du mal à tenir droite quand elle était debout. Je me souvins l'avoir vue s'écrouler sur le bureau ce premier jour, glisser sur le verglas avant l'accident, se prendre les pieds dans le chambranle de la porte hier… Comme c'était étrange, ils avaient raison. Elle était vraiment maladroite.
          Je ne savais pas pourquoi cela me paraissait si drôle, mais je m'esclaffai tandis que je me dirigeais du cours d'histoire vers celui d'anglais, et plusieurs personnes me jetèrent des regards méfiants. Comment avais-je fait pour ne pas m'en apercevoir ? Peut-être parce qu'il y avait quelque chose en elle de très gracieux dans son silence, dans son port de tête, dans la courbure de son cou…
          Il n'y avait rien de gracieux en elle à présent. M. Varner la regardait se coincer le pied dans le tapis et tomber littéralement sur sa chaise.
          Je ris à nouveau.
          Le temps avança avec une lenteur exaspérante tandis que j'attendais de pouvoir la contempler de mes propres yeux. Enfin, la sonnerie retentit. Je me dirigeai vivement vers la cafétéria, afin de réserver ma place. Je fus l'un des premiers à y rentrer. Je choisis une table habituellement vide, et qui allait sûrement le rester si je m'y installais.
          Quand ma famille entra et me vit assis seul, à une nouvelle table, ils ne furent pas surpris. Alice avait dû les prévenir.
          Rosalie me passa devant sans m'accorder un regard.
    Idiot.
          Les relations entre Rosalie et moi n'avaient jamais été faciles – je l'avais offensée la première fois que j'avais ouvert la bouche en sa présence, et cela ne s'était pas arrangé depuis – mais il me semblait qu'elle était encore de plus mauvaise humeur que d'habitude ces derniers jours. Je soupirai. Rosalie ramenait toujours tout à elle-même.
          Jasper m'adressa un sourire mi-figue mi-raisin en arrivant à ma hauteur.
          Bonne chance, pensa-t-il, incertain.
          Emmett leva les yeux au ciel et secoua la tête.
          Complètement perdu la tête, pauvre gosse.
          Alice rayonnait, les dents brillant un peu trop.
          Je peux parler à Bella, maintenant ?
          - Reste en dehors de ça, lui répondis-je dans un souffle.
          Son visage s'affaissa, puis s'éclaira à nouveau.
          Très bien. Fais ta tête de mule. Ce n'est qu'une question de temps.
          Je soupirai à nouveau.
          N'oublie pas le TP en biologie cet après-midi, me rappela-t-elle.
          J'acquiesçai. Non, je n'avais pas oublié.
          Tandis que j'attendais que Bella arrive, je la suivis à travers les yeux de l'étudiant qui marchait derrière Jessica sur le chemin de la cafétéria. Cette dernière babillait à propos du bal qui approchait, mais Bella ne lui répondait pas.   Non pas que Jessica lui en laissât l'opportunité.
          Quand Bella passa le pas de la porte, ses yeux se posèrent sur la table où se trouvaient mes frères et sœurs. Elle les regarda un moment, puis son front se rida et elle se mit à fixer le sol. Elle n'avait pas remarqué que j'étais là.
          Elle avait l'air si… triste. Je ressentis le besoin puissant de me lever et d'aller la rejoindre, la réconforter, même si je ne savais pas ce qui pourrait la consoler. Je n'avais aucune idée de ce qui la peinait tant. Jessica continuait à jacasser à propos du bal. Bella était-elle triste de le manquer ? Elle n'en avait pas l'air…
          Mais je pouvais y remédier, si elle le souhaitait.
          Elle n'acheta qu'une boisson pour le déjeuner. Était-ce normal ? N'avait-elle pas besoin de manger plus ? Je n'avais jamais fait attention au régime alimentaire des humains avant.
          Ils étaient si fragiles, c'était exaspérant ! Il y avait un million de choses dont il fallait s'inquiéter…
          - Edward Cullen te mate une fois de plus, entendis-je Jessica glisser à Bella. Je voudrais bien savoir pourquoi il s'est isolé, aujourd'hui.
          Je fus reconnaissant à Jessica – bien qu'elle ait à présent encore plus d'animosité envers Bella – car cette dernière releva brusquement la tête et ses yeux scrutèrent la foule jusqu'à ce qu'ils rencontrent les miens.
          Il n'y avait plus aucune trace de tristesse sur son visage à présent. Je me pris à espérer que sa peine avait été causée par la pensée que j'avais quitté le lycée, et cet espoir me fit sourire.
          Je lui fis signe de venir me rejoindre. Elle eut l'air si abasourdie par ce geste que j'eus envie de continuer à la taquiner. Je lui lançai un clin d'œil, et elle resta bouche bée.
          - C'est à toi qu'il s'adresse ? demanda impoliment Jessica.
          - Il a peut-être besoin d'un coup de main pour son devoir de sciences nat, dit-elle d'une voix basse et incertaine. Il vaut mieux que j'y aille.
          C'était un autre oui.
          Elle trébucha deux fois en se dirigeant vers ma table, bien qu'il n'y eut sur le sol qu'un lino parfaitement plat.
       Sérieusement, comment avais-je fait pour ne pas m'en rendre compte ? J'avais dû accorder plus d'attention à ses pensées silencieuses, supposai-je… Qu'avais-je manqué d'autre ?
          Reste honnête, reste détendu, me serinai-je.
          Elle s'arrêta derrière la chaise en face de moi, hésitante. J'inhalai profondément, par le nez cette fois plutôt que par ma bouche.
          Ressens cette brûlure, pensai-je sèchement.
          - Et si tu t'asseyais avec moi ? proposai-je.
          Elle tira la chaise et s'assit, sans me quitter des yeux. Elle avait l'air crispée, mais son acceptation physique était quand même un oui.
          J'attendis qu'elle parle. Cela prit un moment, mais enfin, elle dit :
         
    - Quel revirement.
          - Disons que… (
    J'hésitai) J'ai décidé, puisque je suis voué aux enfers, de me damner avec application.
          Qu'est-ce qui m'avait fait dire ça ? Enfin, au moins, c'était honnête. Et peut-être avait-elle entendu l'avertissement que mes paroles sous-entendaient. Peut-être allait-elle réaliser qu'il serait bon qu'elle se lève et s'éloigne le plus rapidement possible…
          Elle ne se leva pas. Elle me regarda, attendant, comme si je n'avais pas terminé ma phrase.
          - Tu sais, je n'ai pas la moindre idée de ce que tu entends par là, finit-elle par dire en voyant que je n'avais pas l'intention de poursuivre.
          Cela me soulagea. Je souris.
          - Ça ne m'étonne pas.
          Il m'était difficile d'ignorer les pensées qui me criaient dessus de derrière son dos – et de toute façon, je voulais changer de sujet.
          - Je crois que tes amis m'en veulent de t'avoir enlevée.
          Cela ne parut pas la concerner.
         
    - Ils s'en remettront.
          - Sauf si je ne te relâche pas.

          Je ne savais pas moi-même si je tentais d'être honnête en disant cela, ou si je ne faisais que la taquiner comme tout à l'heure. Être près d'elle me donnait du mal à ordonner mes propres pensées.
          Bella avala bruyamment sa salive. Je ris en voyant son expression.
          - Ça a l'air de t'inquiéter.
          Cela n'aurait pas dû être drôle… Elle avait beaucoup de raisons de s'inquiéter.
          - Non.
          Elle était mauvaise menteuse, et sa voix ne l'aida guère en se cassant.
         
    - Ça m'étonne, pourquoi cette volte-face ?
          - Je te l'ai dit,
    lui rappelai-je. Je suis las de m'acharner à garder mes distances avec toi. J'abandonne.
          Je gardai mon sourire, en forçant un peu. Cela ne marchait pas du tout – essayer d'être honnête et désinvolte en même temps.
          - Tu abandonnes ? répéta-t-elle, perplexe.
          - Oui. Je renonce à être sage.
          Et apparemment, je renonçais également à ma désinvolture.
          - Désormais, je ferai ce que je veux, et tant pis pour les conséquences.
          C'était assez honnête. Cela lui montrait toute l'étendue de mon égoïsme. Cela l''avertissait, également.
          - Encore une fois, je ne te comprends pas.
          J'étais assez égoïste pour me réjouir que ce soit le cas.
          - Je parle trop, en ta compagnie. C'est l'un des problèmes que tu me poses, d'ailleurs.
          Un problème plutôt insignifiant, comparé au reste.
          - Ne te tracasse pas, tous m'échappent, me rassura-t-elle.
          Bien. Elle allait rester.
         
    - J'y compte bien.
          - Donc, en bon anglais, ça signifie que nous sommes de nouveau amis ?

          Je méditai ce mot pendant une seconde.
          - Amis… répétai-je.
          Je n'aimais pas la façon dont il sonnait. Ce n'était pas assez.
          - Ou ennemis, marmonna-t-elle, embarrassée.
          Pensait-elle que je la détestais à ce point ? Je souris.
          - Eh bien, on peut toujours essayer. Mais je te préviens d'ores et déjà que je ne suis pas l'ami qu'il te faut. 
          J'attendis sa réponse, déchiré en deux – souhaitant qu'elle comprenne enfin et qu'elle s'en aille, tout en pensant que je pourrais mourir si elle le faisait. C'était d'un mélodramatique. Je devenais si humain.
          Son cœur accéléra.
         
    - Tu te répètes.
          - Oui, parce que tu ne m'écoutes pas,
    lui répondis-je, à nouveau avec trop d'intensité. Je continue d'espérer que tu me croiras. Si tu es un tant soit peu intelligente, tu m'éviteras.
          Oui, mais l'autoriserais-je à le faire, si elle essayait ?
          Elle plissa les yeux.
          - Il me semble que tu m'as déjà signifié ce que tu pensais de mon intellect.
          Je n'étais pas sûre de comprendre à quoi elle faisait référence, mais je lui fis un sourire d'excuse, devinant que j'avais dû la fâcher accidentellement.
          - Alors, dit-elle lentement.
    Tant que je suis …idiote, on essaye d'être amis ?
          - Ça me paraît correct.

          Elle baissa les yeux, et se mit à fixer intensément la bouteille de limonade qu'elle tenait dans ses mains. Mon ancienne curiosité se remit à me tourmenter.
          - À quoi penses-tu ? lui demandai-je – c'était un soulagement de pouvoir enfin prononcer ces mots à haute voix.
          Elle rencontra mon regard, et sa respiration s'accéléra tandis que ses joues se teintaient de rose. J'inhalai, sentant cette odeur flotter dans l'air.
          - Je m'efforçais de deviner qui tu es.
          Je parvins à conserver mon sourire, en figeant mes traits, mais la panique me tordait le ventre. Évidemment qu'elle se le demandait. Elle n'était pas stupide. Je ne pouvais pas espérer qu'elle ne remarque pas quelque chose d'aussi évident.
          - Ça donne des résultats ? demandai-je aussi légèrement que possible.
          - Pas vraiment, admit-elle.
          Un éclat de rire m'échappa sous l'effet du soulagement.
          - Tu as des théories ?
          Elles ne pouvaient pas être pires que la vérité, quoi qu'elle ait trouvé.
          Ses joues virèrent au cramoisi, et elle ne répondit pas. Je sentais la chaleur de son rougissement dans l'air.
          J'essayai d'utiliser mon ton le plus persuasif. Cela marchait bien avec les humains normaux.
          - Tu ne veux rien dire ? l'encourageai-je en souriant.
         Elle secoua la tête.
          - Trop embarrassant.
         Ouh. Ne pas savoir était pire que tout. Comment ses spéculations pouvaient-elles l'embarrasser ? Je ne pouvais pas rester dans l'ignorance.
          - C'est très frustrant, tu sais.
          Ma plainte déclencha quelque chose chez elle. Ses yeux se mirent à briller et, quand elle parla, les mots sortirent de sa bouche plus rapidement que d'habitude.
          - Non. J'ignore complètement ce qu'il peut y avoir de frustrant dans le fait qu'une personne refuse d'avouer ce à quoi elle pense, alors qu'une autre personne passe son temps à lancer des remarques sibyllines spécifiquement destinées à flanquer des insomnies à la première en la forçant à chercher leur sens caché... voyons ! En quoi pourrait-il être frustrant ?
          Je fronçai les sourcils, vexé de me rendre compte qu'elle avait raison. Je ne me comportais pas d'une façon très juste envers elle.
          Elle continua.
          - Autre exemple, admettons que cette même personne ait commis tout un tas d'actes étranges, comme sauver la vie de la première dans des circonstances improbables un jour pour la traiter en paria le lendemain sans prendre jamais la peine de l'expliquer, bien qu'elle l'ait promis, ça non plus ne serait pas du tout frustrant.
          C'était le plus long discours que je l'aie entendu prononcer jusque là, et me donna une nouvelle qualité à ajouter à ma liste.
          - Tu as un sacré caractère, non ?
          - Je n'apprécie guère qu'il y ait deux poids deux mesures.

          Son irritation était totalement justifiée, bien sûr.
          Je la regardai, me demandant comment je pourrais faire quoi que ce soit de bien en sa présence, jusqu'à ce que les cris silencieux dans la tête de Mike Newton ne me distraient. Il était si furieux que je ne pus m'empêcher de rire.
          - Quoi ? s'enquit-elle.
          - Ton petit copain a l'air de penser que je suis désagréable avec toi. Il se demande s'il doit venir séparer les duellistes.
          J'aurais adoré le voir faire ça. J'éclatai de rire une fois de plus.
          - Bien que j'ignore de qui tu parles, dit-elle d'une voix glaciale, je suis certaine que tu te trompes.
          J'appréciai énormément la façon dont elle l'avait renié de sa phrase dédaigneuse.
     
        - Oh que non ! Je te l'ai déjà dit, la plupart des gens sont faciles à déchiffrer.
          - Sauf moi.
          - En effet.

          Devait-elle être l'exception à tout ? N'aurait-il pas été plus juste – considérant tous les problèmes que j'avais à affronter désormais – que je puisse avoir au moins un petit quelque chose en provenance de sa tête ? Était-ce trop demander ?
          - Je voudrais bien savoir pourquoi.
          Je plongeai mon regard dans le sien, essayant à nouveau…
          Elle détourna la tête. Elle ouvrit sa limonade et en but une petite gorgée, les yeux rivés sur la table.
          - Tu ne manges pas ? lui demandai-je.
          - Non, répondit-elle en fixant la table vide entre nous.
    Et toi ?
          - Je n'ai pas faim,
    répondis-je.
          Ce n'était pas du tout la sensation que je ressentais en ce moment.
          Elle ne décolla pas les yeux de la table et pinça les lèvres. J'attendis.
          - Tu me rendrais un service ? demanda-t-elle, rencontrant soudain mon regard.
          Que voulait-elle de moi ? Demanderait-elle la vérité que je n'étais pas autorisé à lui dire – la vérité dont je voulais qu'elle n'ait jamais, jamais connaissance ?
         
    - Ça dépend.
          - Ce n'est pas grand-chose,
    assura-t-elle.
          J'attendis, curieux.
          - C'est seulement que… demanda-t-elle lentement, concentrée sur la bouteille de limonade, le petit doigt repassant les contours du goulot. Pourrais-tu m'avertir à l'avance la prochaine fois que tu décideras de m'ignorer pour mon bien ? Histoire que je me prépare.
          Elle voulait être prévenue ? Alors, elle ne devait pas aimer que je l'ignore… Je souris.
         
    - C'est une requête qui me paraît fondée.
          - Merci,
    dit-elle en relevant la tête.
          Elle affichait une expression si soulagée que je voulus rire de mon propre soulagement.
          -À mon tour d'obtenir une faveur, décrétai-je, plein d'espoir.
          - Juste une, alors, m'accorda-t-elle.
          - Confie-moi une de tes théories.
          Elle piqua un fard.
         
    - Pas ça.
          - Trop tard ! Tiens parole.
          - C'est toi qui a tendance à trahir la tienne
    .
          Elle marquait un point.
          -
    Allez, rien qu'une. Je te promets de ne pas me moquer
          - Je suis persuadée du contraire

          Elle semblait le croire vraiment, même si je n'arrivais pas à voir ce qu'il pouvait y avoir de drôle à ce sujet.
          Je tentai à nouveau de la persuader. Je plongeai mes yeux dans les siens – ce qui était facile à faire, avec des yeux si profonds – et chuchotai :
          - Je t'en prie.
          Elle cligna des yeux, le visage soudain dénué d'expression. Ce n'était pas exactement la réaction que j'avais recherchée.
          - Euh… pardon ? bredouilla-t-elle.
          Elle avait l'air d'avoir le vertige. Quel était son problème ?
         Mais je n'allais pas abandonner.
          - S'il te plaît, une de tes théories, plaidai-je de ma voix douce, celle que j'utilisais pour ne pas effrayer les gens, mes yeux soutenant toujours son regard.
          À ma grande surprise, mais aussi ma satisfaction, cela finit par marcher.
          - Eh bien, disons… mordu par une araignée radioactive ?
          Des bandes dessinées ? Je comprenais maintenant pourquoi elle avait craint que je rie.
          - Ce n'est pas très original, la grondai-je, tentant de masquer mon soulagement.
          - Désolée, je n'ai que ça en réserve, répondit-elle, vexée.
          Cela me soulagea d'autant plus. Je fus à nouveau capable de la taquiner.
       
       - En tout cas, tu es à des kilomètres de la vérité.
          - Pas d'araignées ?

         
    - Non.
          - Ni de radioactivité ?
          - Non.
          - Flûte
    , soupira-t-elle.
          - Et je suis insensible à la kryptonite, m'empressai-je d'ajouter – avant qu'elle ne s'étende sur le thème des morsures – puis je me mis à rire : elle me prenait pour un super-héros.

          - Tu n'étais pas censé rigoler
    .
          Je tentai de pincer les lèvres.
          - Je finirai par deviner, promit-elle.
          Et quand elle l'aurait fait, elle s'en irait en courant.
          - Je préférerais que tu n'essayes pas, lui dis-je, toute moquerie envolée.
          - Pourquoi ?
         Je lui devais d'être honnête. Calme, je tentai de sourire, afin de rendre mes paroles moins menaçantes.
          - Et si je n'étais pas un super-héros, mais juste un méchant ?
          Ses yeux s'agrandirent soudainement et elle entrouvrit la bouche.
          - J'y suis ! s'exclama-t-elle.
          Elle avait fini par m'entendre.
          - Vraiment ? lui demandai-je, tentant de masquer ma souffrance.
          - Tu es dangereux… devina-t-elle.
          Sa respiration devint saccadée, et son cœur se mit à battre plus vite.
         Je ne pouvais pas lui répondre. Était-ce mon dernier moment avec elle ? Partirait-elle en courant si je le lui disais ? Pourrais-je lui dire que je l'aimais avant qu'elle ne s'en aille ? Ou cela la terrifierait-elle encore plus ?
          - Mais pas méchant, chuchota-t-elle en secouant la tête, sans aucune peur dans ses yeux clairs.
    Non, je ne crois pas que tu sois méchant.
          - Tu te trompes,
    soufflai-je.
          Évidemment que j'étais méchant. Ne me réjouissais-je pas en ce moment même, qu'elle me croie meilleur que je ne l'étais réellement ? Si j'avais été quelqu'un de bien, je serais resté loin d'elle.
          Je tendis la main sur la table, sous prétexte de m'emparer du bouchon de sa bouteille. Elle ne s'éloigna pas de ma main soudain proche. Elle n'avait vraiment pas peur de moi. Pas pour le moment.
          Je fis tournoyer le bouchon comme une pièce, le regardant au lieu d'elle. Mes pensées grondaient.
          Cours, Bella, cours. Je n'arrivais pas à m'obliger à dire ces mots à haute voix.
          Elle sauta sur ses pieds.
          - On va être en retard, dit-elle, au moment où je commençais à m'inquiéter du fait qu'elle avait peut-être perçu mon avertissement silencieux.
         
    - Je ne vais pas en sciences nat aujourd'hui.
          - Pourquoi ?

         Parce que je ne veux pas te tuer.
          - Un peu d'école buissonnière de temps en temps est bon pour la santé.
          Pour être précis, il était bon pour la santé des humains que les vampires n'assistent pas aux cours où le sang humain serait versé. M. Banner avait prévu une expérience sur les groupes sanguins aujourd'hui.  Alice avait déjà séché son cours ce matin.
          - Eh bien moi, j'y vais, dit-elle.
          Cela ne me surprit pas. Elle était responsable, elle faisait toujours ce qui était bien.
          Elle était mon opposé.
          - À plus tard, alors, lui dis-je, tentant à nouveau de me montrer désinvolte, en baissant les yeux sur le bouchon qui tournoyait. Et, au fait, je t'adore… d'une manière effrayante et dangereuse.
          Elle hésita, et je souhaitai l'espace d'un instant qu'elle reste avec moi, finalement. Mais la cloche sonna et elle se dépêcha d'aller en cours.
          J'attendis qu'elle soit partie, puis empochai le bouchon, en souvenir de cette conversation capitale, et rejoignis ma voiture sous la pluie.
          Je mis mon CD préféré, celui qui me calmait – celui que j'avas écouté ce premier jour – mais je n'écoutai pas longtemps les notes de Debussy. D'autres notes chantaient dans mon esprit, le fragment d'un air qui me plaisait et m'intriguait. Je baissai la stéréo et écoutai la musique dans ma tête, rejouant le fragment jusqu'à ce qu'il évolue vers une harmonie plus complète. Instinctivement, mes doigts se mirent à taper sur des touches imaginaires.
         Cette nouvelle composition commençait à prendre forme lorsque mon attention fut attirée par une vague d'angoisse mentale.
          Je me tournai vers la direction d'où provenait cette détresse.
          Elle va s'évanouir ? Je dois faire quoi ? Mike paniquait complètement.
         Une centaine de mètres plus loin, Mike Newton posait le corps inerte de Bella sur le trottoir. Elle s'effondra sans réaction sur le béton humide, les yeux fermés, la peau aussi pâle que celle d'un cadavre.
          Je faillis arracher la portière de la voiture.
          - Bella ? criai-je
          Il n'y eut aucune réaction sur son visage sans vie lorsque je hurlai son nom.
          Mon corps entier devint plus froid que la glace.
          J'entendis la surprise exaspérée de Mike tandis que je passais furieusement ses pensées au crible. Il ne pensait qu'à sa colère contre moi, ce qui m'empêcha de savoir quel était le problème de Bella. S'il lui avait fait le moindre mal, je l'annihilerais.
          - Que se passe-t-il ? Elle est blessée ? exigeai-je, essayant de me concentrer sur ses pensées.
          Je faillis devenir fou, obligé d'avancer à une allure humaine. Je n'aurais pas dû attirer son attention avant d'être près d'eux.
         Puis je pus entendre son cœur qui battait et sa respiration régulière. Tandis que je l'observais, elle ferma les yeux plus fort. Cela atténua un peu ma panique.
          Je vis quelques bribes de souvenirs dans la mémoire de Mike, des flashes d'images du cours de biologie. La tête de Bella sur sa table, sa peau claire virant au verdâtre. Des taches rouges sur des cartes blanches…
          Le TP sur les groupes sanguins.
          Je m'arrêtai, retenant mon souffle. Son odeur était une chose, son sang qui coulait en était entièrement une autre.
          - Je crois qu'elle a perdu connaissance, dit Mike, à la fois inquiet et plein de ressentiment. Je ne sais pas pourquoi, elle n'a même pas eu le temps de se piquer le doigt.
          Le soulagement me submergea, et je recommençai à respirer, goûtant les parfums dans l'air. Ah, je pouvais sentir la minuscule goutte de sang sur le doigt piqué de Mike. Jadis, cela m'aurait attiré.

         Je m'agenouillai près d'elle et Mike hésita près de moi, furieux de mon intervention.
         
    - Bella, tu m'entends ?
          - Non,
    gémit-elle. Fiche le camp.
          Le soulagement était si exquis que je ris. Elle allait bien.
          - Je l'emmenais à l'infirmerie, dit Mike,
    mais elle n'a pas réussi à aller plus loin.
          - Je m'en occupe. Toi, retourne en classe,
    lui dis-je d'un ton dédaigneux.   
          Mike serra les dents.
          - Non, on me l'a confiée.
          Je n'allais pas rester planté là à débattre avec ce malheureux.
          Excité et terrifié, à moitié reconnaissant et à moitié contrarié par cette situation difficile qui faisait de la toucher une nécessité, je redressai doucement Bella et la pris dans mes bras, ne touchant que ses vêtements, gardant autant de distance que possible entre nos deux corps. Je marchai à grands pas, pressé de la mettre en sécurité – en d'autres termes aussi loin de moi que possible.
          Elle ouvrit des yeux grands comme des soucoupes, éberluée.
          - Lâche-moi ! ordonna-t-elle d'une voix faible – embarrassée, à ce que je pouvais deviner d'après son expression.
          Elle n'aimait pas montrer sa faiblesse. J'entendis à peine les cris de protestation de Mike derrière nous.
          - Tu as une mine affreuse, lui dis-je, affichant un sourire radieux, tant j'étais soulagé qu'elle n'ait qu'un étourdissement et un estomac vide.
          - Repose-moi par terre, dit-elle, les lèvres blanches.
          - Alors, comme ça, tu t'évanouis à la vue du sang ?
          Y avait-il quoi que ce soit de plus ironique ?
          Elle ferma les yeux et serra les lèvres.
          - Et il ne s'agit même pas du tien, ajoutai-je, toujours souriant.
          Nous étions arrivés à l'accueil. La porte était entrouverte, et je l'écartai d'un coup de pied.
         Mme Cope bondit de sa chaise, surprise.
          - Oh, mon Dieu ! s'exclama-t-elle en sursautant.
          - Elle est tombée dans les pommes pendant le cours de biologie, lui expliquai-je avant que son imagination ne l'emporte trop loin.
          Mme Cope se dépêcha de nous ouvrir la porte de l'infirmerie. Bella avait rouvert les yeux, et la regardait. J'entendis la stupéfaction interne de la vieille infirmière tandis que je déposais précautionneusement Bella sur le lit miteux. Dès qu'elle fut hors de mes bras, je mis toute la distance de la salle entre nous. Mon corps était trop excité, mes muscles tendus et mon venin affluait. Elle était si tiède et sentait si bon.
          - Rien qu'une petite perte de connaissance, rassurai-je Mme Hammond. On pratiquait un test sanguin en sciences nat.
          Elle acquiesça, comprenant ce qui s'était passé.
          - Ça ne rate jamais.
          J'étouffai un rire. Comptez sur Bella pour être celle à qui ça arriverait.
          - Reste allongée un moment, petite, lui dit Mme Hammond.
    Ça va passer
          - Je sais,
    lui répondit Bella.
          - Ça t'arrive souvent ? demanda l'infirmière.
          - Parfois, admit-elle.
          Je tentai de dissimuler mon rire par un toussotement. Cela attira l'attention de l'infirmière sur moi.
          - Tu peux retourner en cours.
          Je la regardai droit dans les yeux et mentis avec assurance.
          - Je suis censé rester avec elle.
          Hmm. Je me demande… Bon, très bien. Elle céda.
          Cela marchait parfaitement sur elle. Pourquoi fallait-il que Bella me pose tant de difficultés ?
          - Je vais te chercher un peu de glace pour ton front, petite, dit l'infirmière, mise mal à l'aise par sa confrontation avec mon regard – comme un humain était censé l'être – puis elle sortit.
          - Tu avais raison, dit Bella d'une voix faible.
          Que voulait-elle dire ? Je sautai directement à la pire conclusion : elle avait accepté mes avertissements.
          - C'est souvent le cas, répondis-je, essayant de garder une trace d'amusement dans ma voix ; elle me semblait acerbe.
    À propos de quoi, cette fois ?
          - Sécher est bon pour la santé
    .
          Ah, encore ce soulagement.
          Elle resta silencieuse. Elle ne faisait plus que respirer profondément. Ses lèvres retrouvaient peu à peu leur couleur rose, sa lèvre inférieure un peu trop pleine par rapport à l'autre. Regarder sa bouche me fit une impression étrange. Me donna envie de me rapprocher d'elle, ce qui n'était pas une bonne idée.
          - Tu m'as flanqué une sacrée frousse, lui dis-je, pour relancer la conversation afin d'entendre le son de sa voix.
    J'ai cru que Mike Newton s'apprêtait à aller enterrer ta dépouille dans la forêt.
          - Ha, ha.
          - Franchement, j'ai vu des cadavres qui avaient meilleure mine.
    (C'était vrai) J'ai craint un instant de devoir venger ton assassinat.
          Et je l'aurais fait, sans aucune hésitation.
          - Pauvre Mike, soupira-t-elle. Je parie qu'il est furax.
          Une pulsion de fureur me traversa, mais je la contins rapidement. Sa préoccupation pour lui n'était que de la pitié. Elle était gentille. C'était tout.
          - Il me déteste, lui confiai-je, égayé par cette idée.
         
    - Tu n'en sais rien.
          - J'en suis sûr, je l'ai lu sur son visage.

          Il était probablement vrai que lire sur son visage m'aurait donné assez d'informations pour parvenir à cette conclusion. Tout cet entraînement avec Bella avait aiguisé ma compétence à déchiffrer les expressions humaines.
          - Comment se fait-il que tu nous aies aperçus ? Je croyais que tu avais quitté le lycée.
          Elle avait l'air d'aller mieux ; la couleur verdâtre avait déserté sa peau translucide.
          - J'écoutais un CD dans ma voiture.
          Elle tiqua, comme si une réponse aussi ordinaire l'avait surprise.
          Elle garda les yeux ouverts lorsque Mme Hammond revint avec un sac de glace.
          - Tiens, dit-elle en le posant sur le front de Bella. Tu as repris des couleurs.
          - Je crois que ça va, assura Bella avant de s'asseoir en enlevant la compresse.
          Évidemment. Elle n'aimait pas qu'on s'occupe d'elle.
          Mme Hammond tendit un instant ses mains ridées vers Bella, comme si elle allait la forcer à se rallonger, mais à ce moment-là Mme Cope ouvrit la porte de l'infirmerie et se pencha à l'intérieur. Avec elle entra une bouffée d'air chargé de l'odeur du sang.
          Invisible dans le bureau derrière elle, Mike Newton était toujours fâché, souhaitant que le garçon qu'il traînait à présent fût la fille qui était ici avec moi.
          - Nous en avons un autre, lança Mme Cope.
          Bella sauta rapidement à bas du lit de camp, pressée de ne plus être sous les projecteurs.
          - Tenez, dit-elle à Mme Hammond en lui rendant la compresse, je n'en ai pas besoin.
          Mike grogna en poussant Lee Stevens à l'intérieur de l'infirmerie. Le sang coulait toujours de la main qu'il portait à son visage, formant un filet mince qui courait vers son poignet.
          - Flûte.
          Il était temps que je parte, et à voir la mine de Bella, c'était vrai aussi pour elle.
          - Va dans le bureau, Bella.
          Elle me regarda de ses grands yeux étonnés.
          - Fais-moi confiance et file.
          Elle fit volte-face et passa par la porte avant qu'elle ne se fût refermée, se précipitant à l'accueil. Je la suivis, quelques centimètres derrière. Ses cheveux volaient et caressèrent ma main…
          Elle se retourna pour me regarder, les yeux toujours grands ouverts.
          - Tu m'as obéi, pour une fois, remarquai-je.
          C'était une première. Son petit nez se fronça.
          - J'ai détecté l'odeur du sang.
          Je la fixai, aussi surpris que déconcerté.
         
    - Pour la plupart des gens, le sang n'a pas d'odeur.
          - Pour moi si. Un mélange de rouille et… de sel. Qui me rend malade.

          Mon visage se gela, tandis que je continuais à l'observer. Était-elle vraiment humaine ? Elle en avait l'apparence. Elle était douce comme une humaine. Elle sentait l'humain – enfin, bien meilleur. Elle agissait comme une humaine… ou presque. Mais elle ne pensait pas comme une humaine, et ne répondait pas normalement non plus.
         Mais quelle autre possibilité y avait-il ?
          - Quoi ? me demanda-t-elle.
          - Rien.
          Mike Newton nous interrompit en faisant irruption dans la pièce, ses pensées toujours pleines d'amertume et de violence.
          - Tu as l'air d'aller beaucoup mieux, lui dit-il d'un ton qui frisait l'impolitesse.
          Mes mains me démangèrent, brûlant de lui apprendre les bonnes manières. Il fallait que je me surveille, ou je risquais de finir par tuer cet insupportable garçon.
          - Contente-toi de garder tes mains dans tes poches, lui répondit-elle.
          L'espace d'une folle seconde, je crus qu'elle s'adressait à moi.
          - Le test est fini, l'informa-t-il, maussade.
    Tu reviens en cours ?
          - Tu plaisantes ? Je me retrouverais ici aussi sec.

         C'était parfait. Moi qui avais cru que j'allais perdre cette heure, obligé de la passer loin d'elle, je me retrouvais avec du temps supplémentaire. Je me sentis avide, d'une avidité qui grandissait de minute en minute.
          - Mouais, grommela Mike. Au fait, tu es partante, pour ce week-end ? La balade à la mer ?
          Ah, ils avaient des projets ensemble. La colère me gela sur place. Ce n'était pourtant qu'une sortie de groupe. J'en avais entendu parler dans les têtes d'autres élèves. Ils ne seraient pas que tous les deux.
          Mais j'étais toujours furieux. Je m'appuyai, immobile, contre le comptoir, essayant de me contrôler.
          - Bien sûr, lui promit-elle. C'était entendu, non ?
          Alors, elle lui avait dit oui, à lui aussi. La jalousie me brûla, encore plus douloureuse que la soif.
           Non, ce n'était qu'une sortie de groupe, tentai-je de me convaincre. Elle ne faisait que passer la journée avec des amis. Rien de plus.
          - Rendez-vous au magasin de mon père, alors. À dix heures. Et Cullen n'est PAS invité.
          - J'y serai, dit-elle.

          - On se voit en gym.
          - C'est ça.

          Il se dirigea en traînant des pieds vers son cours suivant, les pensées pleines de rancœur. Mais qu'est-ce qu'elle lui trouve, à ce monstre ? C'est sûr, il est riche. Les nanas le trouvent mignon, mais franchement je ne vois pas pourquoi. Trop… trop parfait. Je parie que son père s'entraîne à la chirurgie plastique sur eux. C'est pour ça qu'ils sont tous si pâles et beaux. Ce n'est pas naturel. Et il est presque…effrayant. Parfois, quand il me regarde, je jurerais qu'il pense à me m'assassiner… Monstre…
    Mike ne manquait pas complètement de discernement, finalement.
          - Ah, la gym, grogna discrètement Bella.
          Je la regardai, et vis qu'elle avait encore l'air triste. Je n'étais pas sûr d'en savoir la raison, mais il semblait clair qu'elle n'avait pas la moindre envie de retrouver Mike au cours suivant. Et j'étais complètement d'accord avec cette idée.
          Je m'approchai et me penchai vers elle, sentant la chaleur émaner de sa peau jusqu'à toucher mes lèvres. Je n'osai pas respirer.
          - Je peux arranger ça, lui glissai-je. Va t'asseoir et tâche d'avoir l'air malade.
          Elle fit ce que je lui demandais, s'assit sur l'une des chaises pliantes et appuya son dos contre le mur tandis que, derrière moi, Mme Cope sortait du cagibi derrière la pièce et s'installait à son bureau .Avec ses yeux clos, Bella avait l'air de s'être à nouveau évanouie. Elle n'avait pas encore retrouvé toutes ses couleurs.
          Je me tournai vers la secrétaire. Bella nous écoutait avec espoir, pensai-je sardoniquement. Elle verrait comment les humains étaient censés réagir.
          - Mme Cope ? appelai-je, utilisant à nouveau ma voix la plus persuasive.
          Elle se mit à battre des paupières, et son cœur s'emballa.
    Trop jeune, essaye un peu de te maîtriser !
          - Oui ?

          Voilà qui était intéressant. Quand le pouls de Shelly Cope accélérait, c'était parce qu'elle me trouvait séduisant, pas effrayant. J'en avais l'habitude près des humaines… mais je n'avais pas envisagé cette interprétation pour Bella.
          Cette idée me plaisait. Trop, en fait. Je souris, et la respiration de Mme Cope se fit plus bruyante.
          - Bella a cours de gym, après, et je ne pense pas qu'elle soit assez bien. Elle fait, je me demande si je ne devrais pas la ramener chez elle. Vous croyez que vous pourriez lui épargner cette épreuve ?
          Je la regardai, feignant l'admiration pour ses yeux ternes, prenant plaisir à constater les dégâts que j'arrivais à produire sur ses facultés de réflexion. Était-il possible que Bella…?
         Mme Cope dut déglutir bruyamment avant de répondre.
         
    - Et toi, Edward, tu as aussi besoin d'un mot d'excuse ?
          - Non, j'ai Mme Goff, elle comprendra.

          Je ne lui accordais plus beaucoup d'attention. J'explorais cette nouvelle hypothèse.
         Hmm. J'aurais aimé croire que Bella me trouvait séduisant, comme les autres humaines, mais depuis quand Bella avait-elle les mêmes réactions que les autres ? Je ne devais pas me bercer d'illusions.
          - Bon, c'est d'accord. Tu te sens mieux, Bella ?
          L'intéressée hocha faiblement la tête – sur-jouant un peu.
          - Tu es en état de marcher ou il faut que je te porte ? demandai-je, amusé par son mauvais jeu.
          Je savais qu'elle voudrait marcher. Elle ne voulait pas se montrer faible.
          - Je me débrouillerai.
          Encore bon. Je devenais de plus en plus fort à ce petit jeu.
          Elle se leva, hésitant un moment, comme pour vérifier son équilibre. Je lui tins la porte, et nous sortîmes sous la pluie.
          Je la regardai lever la tête vers la bruine qui tombait, un léger sourire aux lèvres. À quoi pensait-elle ?  Quelque chose dans son attitude me semblait étrange, et je réalisai rapidement pourquoi sa posture ne m'était pas familière. Les humaines normales ne levaient pas la tête vers la pluie comme ça ; elles portaient toutes du maquillage, même ici, dans cet endroit humide.
          Bella ne se maquillait pas, et elle avait bien raison. L'industrie cosmétique gagnait des milliards de dollars chaque année grâce aux femmes qui rêvaient d'avoir une peau comme la sienne.
          - Ça vaudrait presque le coup d'être malade, ne serait-ce que pour manquer la gym, me dit-elle en souriant. Merci.
           Je regardai autour de nous, me demandant comment prolonger ce moment avec elle.
         
    - De rien.
          - Tu viendras ? Samedi ?

          Elle avait l'air pleine d'espoir. Cet espoir était si apaisant. Elle voulait que je sois là, à la place de Mike Newton. Et je voulus lui répondre oui. Mais il y avait beaucoup d'autres paramètres qui entraient en compte. Tout d'abord, le soleil brillerait ce samedi…
           - Où allez-vous, exactement ?
          Je tentai de garder une voix tranquille, comme si cela m'importait peu. Mike avait dit "plage", cependant. Il y avait peu de chances que j'échappe au soleil.
          - À La Push. First Beach, pour être exacte.
          Zut. Eh bien, au moins je n'aurais pas à peser le pour et le contre. Il était impossible que j'y aille. Et de toute façon, Emmett serait furieux si j'annulais notre excursion.
          Je lui jetai un rapide coup d'œil, souriant d'un air désabusé.
          - Je ne crois pas avoir été invité.
          Elle soupira, déjà résignée.
     
         - Qu'est-ce que je suis en train de faire ?
          - Soyons sympa avec le pauvre Mike, toi et moi. Ne le provoquons pas plus que nécessaire. Nous ne voudrions pas qu'il morde.

          Je pensai à mordre le pauvre Mike moi-même, et appréciai énormément cette image.
          - Maudit Mike, ronchonna-t-elle, à nouveau dédaigneuse.
          J'eus un grand sourire.
          Mais elle commença à s'éloigner de moi. Sans penser à ce que je faisais, je la rattrapai et la retins par le dos de son coupe-vent. Elle fut secouée par cet arrêt soudain.
          - Où crois-tu aller, comme ça ? 
          J'étais presque en colère contre elle, du fait qu'elle veuille me quitter. Je n'avais pas eu assez de temps avec elle. Elle ne pouvait pas partir, pas maintenant.
          - Ben… à la maison, répondit-elle, déroutée par ma contrariété.
          - J'ai promis de te ramener saine et sauve chez toi. Tu t'imagines que je vais te laisser conduire dans cet état ? 
           Je savais qu'elle n'allait pas aimer ça. Je sous-entendais qu'elle était faible. Mais il fallait que je m'entraîne pour notre voyage de samedi, de toute façon. Que je voie si je pouvais surmonter cette proximité dans un espace clos. C'était un trajet beaucoup plus court.
          - Quel état ? s'insurgea-t-elle.
    Et ma voiture ?
          - Alice te la déposera après les cours.

          Je la poussai le plus doucement possible vers ma voiture, puisque je savais dorénavant que la laisser marcher devant moi était risqué.
          - Lâche-moi ! cria-t-elle en butant sur le trottoir et manquant de tomber.
          Je tendis une main pour la soutenir, mais elle se redressa avent que j'aie eu le temps de le faire. Je ne devais pas chercher des excuses pour la toucher ainsi. Cela me fit penser à la réaction que Mme Cope avait eue en ma présence, mais je repoussai cet examen à plus tard. Il y avait beaucoup à tirer de cette réflexion.
          Je la lâchai près de la voiture, et elle s'effondra sur la portière. Il me faudrait être plus précautionneux à l'avenir, prendre en compte son équilibre déficient…
         
    - Quelle délicatesse !
          - C'est ouvert.

          Je rentrai et démarrai la voiture. Elle se tenait toujours dehors, rigide, bien que la pluie se fût intensifiée, et je savais qu'elle n'aimait ni le froid ni l'humidité. L'eau trempait ses cheveux épais, les fonçant jusqu'à les rendre presque noirs.
          - Je suis parfaitement capable de rentrer chez moi toute seule !
          Évidemment. C'était moi n'étais pas capable de la laisser partir. Je baissai la fenêtre et me penchai vers elle.
          - Monte, Bella.
          Elle plissa les yeux, et je devinai qu'elle se demandait si elle avait le temps de courir jusqu'à sa voiture.
          - Je te jure que je te traînerai là-bas par la tignasse s'il le faut, lui assurai-je, amusé par la déception sur son visage lorsqu'elle réalisa que je le pensais vraiment.
         Le menton haut, elle ouvrit la portière et monta dans la voiture. Ses cheveux gouttèrent sur le cuir et ses bottes couinèrent l'une contre l'autre.
          - Tout ceci est inutile, déclara-t-elle froidement.
          Sous son air digne, je lui trouvai l'air un peu embarrassée. J'augmentai le chauffage pour qu'elle soit plus à l'aise, et baissai la musique pour qu'elle ne forme plus qu'un fond sonore. Je me dirigeai vers la sortie, l'observant du coin de l'œil. Sa lèvre inférieure saillait en une moue boudeuse. Je la regardai, examinant ce que cela me faisait ressentir… repensant à la réaction de la secrétaire…
          Soudain, elle regarda la radio et sourit, les yeux écarquillés.
          - Clair de lune ? s'exclama-t-elle.
          Une mordue de classique ?
         
    - Tu connais Debussy ?
          - Pas bien,
    dit-elle.
    Ma mère est une fan de classique. Je ne reconnais que mes morceaux préférés. 
          - C'est également l'un de mes favoris.

          Je regardai la pluie tomber, méditant sur cette découverte. Nous avions au moins une chose en commun à présent. J'avais fini par penser que nous étions le contraire l'un de l'autre.
          Elle avait l'air plus détendue, regardant la pluie comme moi, les yeux dans le vague. Je profitai de sa distraction momentanée pour essayer de respirer.
          J'inhalai précautionneusement par le nez.
          Puissant.
          Je serrai le volant plus fort. La pluie la faisait sentir encore meilleur. Je n'aurais pas cru cela possible. Stupidement, je me demandai soudain quel goût elle aurait.
          Je tentai d'avaler ma salive pour combattre la brûlure dans ma gorge, et penser à quelque chose d'autre.
          - De quoi ta mère a l'air ? demandai-je, en quête d'une distraction.
          Bella sourit.
          - Elle me ressemble beaucoup, en plus jolie.
          J'en doutais.
          - Je tiens pas mal de Charlie, poursuivit-elle. Elle est plus extravertie que moi, plus courageuse.
          J'en doutais aussi.
          - Irresponsable, un peu excentrique. Sa cuisine est imprévisible. Je l'adore.
          Sa voix se teinta de mélancolie, et son front se rida. À nouveau, on aurait dit un parent plutôt qu'un enfant.
          Je m'arrêtai en face de chez elle, me demandant trop tard si j'étais censé savoir où elle habitait. Non, cela ne lui semblerait pas étrange, dans une si petite ville, avec un père connu de tous…
          - Quel âge as-tu, Bella ?
          Elle devait être plus âgée que ses condisciples. Peut-être avait-elle commencé l'école plus tard, ou avait-elle redoublé… cela me semblait peu probable, cependant.
        
      - Dix-sept ans.
          - Tu fais plus.

          Elle rit.
         
    - Qu'est-ce qu'il y a de drôle ?
          - Ma mère passe son temps à raconter que j'avais trente-cinq ans à la naissance et que je suis un peu plus dans la force de l'âge chaque année,
    rit-elle avant de soupirer. Il faut bien que quelqu'un soit adulte.
         Cela rendait les choses plus claires. Je pouvais voir maintenant… comment la mère irresponsable aidait à expliquer la maturité de Bella. Elle avait dû mûrir tôt, pour devenir celle qui prenait tout en charge. C'était pour cela qu'elle n'aimait pas qu'on s'occupe d'elle – elle estimait que c'était son travail.
          - Toi non plus, tu n'as pas beaucoup l'allure d'un lycéen, me fit-elle remarquer, en me sortant de ma rêverie.
          Je grimaçai. À chaque fois que je découvrais un aspect de sa personnalité, il fallait qu'elle remarque elle aussi quelque chose chez moi. Je changeai de sujet.
          - Pourquoi ta mère a-t-elle épousé Phil ?
          Elle hésita une minute avant de répondre.
          - Elle… elle n'est pas très mûre, pour son âge. Je crois que Phil lui donne l'impression d'être plus jeune. Et puis, elle est folle de lui.
          Elle secoua la tête, indulgente.
         
    - Tu approuves ?
          - Quelle importance ? Je veux qu'elle soit heureuse… Et il est ce dont elle a envie.

          Le désintéressement de ce commentaire m'aurait choqué, n'eut été le fait que cela cadrait parfaitement avec ce que j'avais appris de son caractère.
         
    - C'est très généreux… Je me demande…
          - Oui ?
          - Pousserait-elle la courtoisie à te rendre la pareille ? Quel que soit le garçon que tu choisisses ?

          C'était une question idiote, et je ne parvins pas à garder une voix désinvolte en la posant. Il était si stupide de penser que quelqu'un pourrait accepter que sa fille me choisisse.
          - Je…je crois, bégaya-t-elle, régissant à mon regard intense.
          Peur… ou attirance ?
          - Mais c'est elle la mère, après tout, acheva-t-elle. C'est un peu différent.
          Je souris, amer.
          - Alors, pas un type trop effrayant, j'imagine.
         Elle m'adressa un grand sourire.
         
    - Qu'entends-tu par là ? Des piercings sur toute la figure et une collection de tatouages?
          - C'est une des définitions possibles du mot.

          Une définition assez peu inquiétante, comparée à la mienne.
          - Quelle est la tienne ?
          Elle posait toujours les mauvaises questions. Ou peut-être justement les bonnes. Celles auxquelles je ne voulais pas répondre, en tout cas.
          - Penses-tu que je pourrais passer pour effrayant ? lui demandai-je, essayant de sourire un peu.
          Elle y réfléchit avant de me répondre d'une voix sérieuse.
          - Euh… oui. Si tu le voulais.
          J'étais également sérieux.
          - As-tu peur de moi, là, maintenant ?
          Elle répondit immédiatement, sans réfléchir cette fois.
          - Non.
          Je souris, plus décontracté. Je ne pensais pas qu'elle disait vraiment la vérité, mais elle ne mentait pas complètement non plus. Elle n'était pas assez effrayée pour s'en aller, au moins. Je me demandai ce qu'elle ressentirait si elle savait qu'elle était en train de discuter avec un vampire. J'eus un mouvement de recul interne à sa réaction imaginaire.
          - Et toi ? Vas-tu me parler de ta famille ? Elle doit être bien plus intéressante que la mienne
          Plus effrayante, c'était sûr.
          - Que veux-tu savoir ? demandai-je prudemment.
         
    - Les Cullen t'ont adopté ?
          - Oui.

          Elle hésita, puis reprit d'une petite voix.
          - Qu'est-il arrivé à tes parents ?
          Ce n'était pas si difficile ; je n'avais même pas besoin de lui mentir.
         
    - Ils sont morts il y a des années.
          - Désolée,
    marmonna-t-elle, craignant visiblement de m'avoir blessé.
         Elle s'inquiétait pour moi.
          - Je ne m'en souviens pas bien, lui assurai-je.
    Carlisle et Esmée les ont remplacés depuis si longtemps.
          - Et tu les aimes,
    déduit-elle.
          Je souris.
         
    - Oui. Je doute qu'il y ait de meilleures personnes au monde.
          - Tu as beaucoup de chance.
          - J'en suis conscient.

          Dans ce domaine, celui des parents, je ne pouvais pas nier ma chance.
          - Et ton frère et ta sœur ?
          Si je la laissais demander trop de détails, j'aurais à lui mentir. Je jetai un coup d'œil à l'horloge du tableau de bord, découragé de voir que mon moment avec elle touchait à sa fin.
         
    - Mon frère et ma sœur, sans parler de Jasper et Rosalie, vont être furieux si je les fais languir sous l'averse.
          - Désolée. Il faut que tu y ailles.

          Elle ne bougea pas. Elle ne voulait pas que ce moment se termine, elle non plus. J'aimais beaucoup, beaucoup ça.
          - De ton côté, tu préfères sûrement récupérer ta camionnette avant que le Chef Swan rentre, histoire de ne pas avoir à lui mentionner le petit incident de tout à l'heure.
          Je souris au souvenir de son embarras, quand je l'avais prise dans mes bras.
          - Je suis sûre qu'il est déjà au courant. Il n'y a pas de place pour les secrets, à Forks.
          Elle prononça le nom de la ville avec un dégoût clairement audible. Je ris à ses paroles. Pas de secrets, en effet.
          - Amuse-toi bien à la mer.
          Je jetai un œil à la pluie torrentielle, sachant qu'elle n'allait pas durer, et souhaitant plus fort que d'habitude qu'elle persiste pourtant.
          - Joli temps pour bronzer.
          Enfin, ce serait le cas samedi. Elle apprécierait ça.
          - Je te vois, demain ?
          L'inquiétude dans sa voix me ravit.
          - Non. Emmett et moi avons décidé de nous octroyer un week-end précoce.
          Je me serais donné des gifles pour avoir eu cette idée. Je pouvais toujours annuler… mais il était mieux que j'aille chasser, et ma famille s'inquiétait déjà assez de mon comportement pour que je ne leur révèle pas à quel point je devenais obnubilé par cette fille.
          - Qu'est-ce que vous avez prévu ? demanda-t-elle, semblant déçue par ma réponse.
          Bien.
          - Une randonnée du côté de Goat Rocks, au sud du mont Rainier.
          Emmett était impatient de voir arriver la saison des ours.
          - Ah bon. Profites-en bien, me souhaita-t-elle à contrecœur.
          Son manque d'enthousiasme me plut à nouveau.
          Tandis que je la regardais, je me sentis presque déchiré à l'idée de lui faire ne seraient-ce que des adieux provisoires. Elle était si douce et vulnérable. Il me semblait imprudent de la perdre de vue, alors que n'importe quoi pouvait lui arriver. Et pourtant, les choses les plus horribles qui risquaient de lui arriver se passeraient si elle restait avec moi.
          - Accepterais-tu de me rendre un service, ce week-end ? lui demandai-je d'un ton grave.
          Elle acquiesça, les yeux agrandis et interrogatifs devant ma soudaine intensité.
          Je devais rester léger.
          - Ne le prends pas mal, mais j'ai l'impression que tu es de ces gens qui attirent les accidents comme un aimant. Alors... tâche de ne pas tomber à l'eau ni de te faire écraser par quoi que ce soit, d'accord ?
          Je lui souris d'un air contrit, espérant qu'elle ne détecte pas la tristesse dans mes yeux. Je souhaitais tellement qu'elle ne soit pas trop heureuse en mon absence, quoi qu'il puisse lui arriver ici.
          Cours, Bella, cours. Je t'aime trop, pour ton bien ou le mien.
          Elle se fâcha, vexée, et me jeta un regard furieux.
          - On verra ! aboya-t-elle, sortant affronter la pluie en claquant la portière le plus fort possible derrière elle.
         Comme un chaton furieux persuadé d'être un tigre.
          Je refermai le poing sur la clef que je venais de prendre dans la poche de sa veste, et fis demi-tour en souriant.


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