•      Le lycée. Ce n'était plus un purgatoire, mais purement l'enfer. Les tourments et le feu...oui, j'avais droit aux deux.
         Je faisais tout correctement maintenant. Personne ne pouvait prétendre que je manquais à mes obligations.
         Pour faire plaisir à Esmé et protéger les autres, je restai à Forks. Je repris mon ancien emploi du temps. Je ne chassais pas plus que les autres. Tous les jours, je me présentais en cours et faisais l'humain. Tous les jours, j'écoutais attentivement si personne n'avait rien de nouveau à raconter à propos des Cullen – il n'y eut jamais rien. La fille ne dit pas un seul mot de ses soupçons. Elle répétait la même histoire encore et encore – jusqu'à ce que les oreilles avides de commérages en eussent assez de ne pas entendre de nouveaux détails. Il n'y avait aucun danger. Mon action précipitée n'avait fait de mal à personne.
         À personne sauf à moi-même.
         J'étais déterminé à changer le futur. Pas la tâche la plus facile à se fixer, mais aucun autre choix n'était supportable.
         Alice disait que je ne serais pas assez fort pour m'obliger à me tenir à distance de la fille. Je lui prouverai qu'elle avait tort.
         J'avais pensé que le premier jour serait le plus difficile. À la fin de celui-ci, j'en étais persuadé. Mais je m'étais trompé.
         Ça m'était resté sur l'estomac, le fait que j'allais devoir faire du mal à la fille. Je m'étais réconforté en me disant que sa douleur ne serait qu’une piqûre d'aiguille – juste une petite piqûre de rejet – comparée à la mienne. Bella était humaine, et elle savait que j'étais quelque chose d'autre, quelque chose de mauvais, qui faisait peur. Elle serait probablement plus soulagée que blessée quand je tournerai ma tête ailleurs et prétendrai qu'elle n'existait pas.
         - "Salut, Edward," m'accueillit-elle, ce premier jour en biologie. Sa voix avait été agréable, amicale, aux antipodes de sa voix la dernière fois que je lui avais parlé.
         Pourquoi? Que signifiait ce changement? Avait-elle oublié? Décidé qu'elle avait rêvé tout l'épisode?    Avait-elle vraiment pu me pardonner pour ne pas avoir tenu ma promesse?
         Les questions m'avaient brûlé la langue comme la soif qui m'attaquait chaque fois que je respirais.
         Juste un moment, que je puisse regarder dans ses yeux. Juste pour voir si je pouvais y lire les réponses...
         Non. Je ne pouvais même pas me permettre cela. Pas si je voulais changer le futur.
         J'avais tourné mon menton d'un centimètre vers elle tout en regardant droit devant moi. J'avais hoché la tête, puis retourné ma tête vers le devant de la classe.
         Elle ne me parla plus.
         Cet après-midi là, aussitôt l'école finie, mon rôle rempli, je courus vers Seattle comme la veille. Il me semblait que je pouvais contrer la douleur plus facilement quand je volais au-dessus du sol, le paysage autour de moi se transformant en une tâche verte et floue.
         Cette course devint une habitude journalière.
         Est-ce que je l'aimais? Je ne pensais pas. Pas encore. Cependant, les coups d'œil d'Alice sur ce futur me hantaient, et je pouvais voir à quel point il serait facile de tomber amoureux de Bella. Ce serait exactement comme tomber: sans effort. M'empêcher de l'aimer était le contraire de tomber – c'était m'obliger à escalader une pente de falaise, à main nue, la tâche aussi épuisante que si j'avais la force d'un mortel.
         Plus d'un mois passa, et chaque jour devint plus difficile. Cela n'avait aucun sens – et j'attendais de m'y habituer, de voir l'effort devenir plus facile. C'était sûrement ce qu'Alice avait voulu dire quand elle avait prédit que je n'arriverais pas à ne pas m'approcher de la fille. Elle avait vu la montée en flèche de la douleur. Mais je pouvais maîtriser la douleur.
         Je ne détruirai pas le futur de Bella. Si j'étais destiné à l'aimer, l'éviter ne serait-il pas le minimum que je puisse faire?
         Cependant, l'éviter était à la limite du supportable. Je pouvais prétendre l'ignorer, et ne jamais regarder dans sa direction. Je pouvais prétendre qu'elle ne m'intéressait pas. Mais cela s'arrêtait là – simulation et non réalité.
         J'étais toujours accroché à ses lèvres et j’écoutais la moindre de ses respirations, la moindre de ses paroles.
         Je classais mes tourments en quatre catégories.
         Les deux premiers étaient familiers. Son odeur et son silence. Ou, plutôt – autant prendre mes responsabilités – ma soif et ma curiosité.
          La soif était le tourment le plus primitif. Maintenant, par habitude, je ne respirais plus du tout en biologie. Bien sûr, il y avait toujours des exceptions – quand je devais répondre à une question, par exemple, et que j'avais besoin de souffle pour parler. Chaque fois que je goûtais l'air autour de la fille, c'était la même chose que le premier jour – le feu, le désir et la violence brutale désespérées de pouvoir se libérer. C'était difficile de se raccrocher un tant soit peu à la raison et à la restriction dans ces moments-là. Et, comme au premier jour, le monstre en moi rugissait, si proche de la surface...
         La curiosité était mon tourment le plus constant. La question ne me quittait plus l'esprit: Que pensait-elle à ce moment précis ? Quand je l'entendais soupirer doucement. Quand elle enroulait une mèche de ses cheveux autour de son doigt d'un air absent. Quand elle jetait ses livres avec plus de force sur la table. Quand elle arrivait en courant en classe, presque en retard. Quand elle tapait du pied impatiemment. Chacun de ses mouvements, attrapés du coin de l'œil, étaient un mystère qui me rendait fou. Quand elle parlait avec d'autres humains, j'analysai ses moindres paroles et accentuations.   Pensait-elle ce qu'elle disait? Il me semblait qu'elle disait souvent ce que l'on attendait qu'elle dise, et cela me rappelait ma famille et notre vie de tous les jours faite d'illusions – nous y étions meilleurs qu'elle.
         À moins que je ne me trompe également à propos de cela, allant imaginer des choses. Pourquoi devrait-elle avoir un rôle à jouer? Elle appartenait à ce monde – elle était une adolescente humaine.
    Mike Newton était mon tourment le plus surprenant. Qui aurait cru qu'un mortel aussi banal et ennuyeux puisse être irritant à ce point? En fait, j'aurai dû ressentir de la gratitude envers cet énervant garçon; il faisait parler la fille plus que les autres. J'apprenais tant de choses sur elle à travers ces conversations – je travaillais toujours sur ma liste – mais, contradictoirement, l'implication de Mike dans ce projet ne faisait que m'exaspérer encore plus. Je ne voulais pas que ce soit Mike qui découvre ses secrets. Je voulais que ce soit moi qui le fasse.
         Le fait qu'il ne semblait jamais remarquer ses petites révélations, ses lapsus, aidait un peu. Il ne connaissait rien d'elle. Il avait créé dans sa tête une Bella qui n'existait pas – une fille aussi banale que lui. Il n'avait pas remarqué son désintérêt total pour elle-même, ni son courage qui la différenciait des autres humains; il n'entendait pas la maturité exceptionnelle de ses paroles. Il ne remarquait pas que quand elle parlait de sa mère, elle ressemblait plus à un parent parlant de son enfant que le contraire – aimante, indulgente, légèrement amusée, et férocement protectrice. Il n'entendait pas la patience de ses mots quand elle feignait de s'intéresser à ses histoires décousues, et ne devinait pas la gentillesse cachée derrière cette patience.
         À travers ses conversations avec Mike, je pouvais ajouter la qualité la plus importante à ma liste, la plus révélatrice, aussi simple que rare. Bella était bonne. Toutes ses autres qualités menaient à ce tout – gentille, détachée, désintéressée, aimante et courageuse – elle était bonne de bout en bout.
         Ces découvertes utiles ne me faisaient pas aimer le garçon pour autant. La façon possessive avec laquelle il regardait Bella – comme si elle était une chose à gagner – me provoquait autant que ses fantasmes grossiers. Il devenait plus sûr de lui avec le temps, parce qu'elle semblait le préférer à ceux qu'il considérait comme ses rivaux – Tyler Crowley, Éric Yorkie, et même, sporadiquement, moi-même. Il venait s'asseoir sur le bord de notre table, du côté de Bella, avant le début du cours, bavardant, encouragé par ses sourires. Juste des sourires polis, me disais-je. Quoi qu'il en soit, je m'imaginais souvent en train de l'envoyer d'un revers de main à travers la salle pour le voir heurter le mur du fond...Ça ne le blesserai probablement pas mortellement...
         Mike ne pensait pas souvent à moi comme à un rival. Après l'accident, il avait craint que Bella et moi formions des liens par l'expérience partagée, mais clairement, le contraire s'était produit. Au début, cela l'avait embêté que je choisisse Bella parmi ses pairs pour avoir son attention. Mais maintenant, je l'ignorais autant que les autres, et il devenait de plus en plus fier de lui.
         Qu'était-elle en train de penser? Accueillait-elle chaleureusement son attention?
         Et finalement, le dernier de mes tourments, le plus douloureux: l'indifférence de Bella. Comme je l'ignorais, elle m'ignorait. Elle n'essaya jamais plus de me parler. Pour autant que je sache, il ne lui arrivait jamais de penser à moi.
         Cela aurait suffi à me rendre fou – ou même à briser ma résolution de changer le futur – sauf qu'elle me regardait parfois comme elle le faisait avant. Je ne le voyais jamais par moi-même, parce que je ne pouvais pas m'y autoriser, mais Alice nous prévenait toujours au moment où elle allait regarder; les autres se méfiaient toujours du savoir problématique de la fille.
         Cela soulageait un peu la douleur de savoir qu'elle me regardait de loin, de temps en temps. Bien sûr, il se pouvait qu'elle se demande juste quel genre de monstre j'étais.
         - "Bella va regarder Edward dans une minute. Ayez l'air normal," dit Alice un mardi de mars, et les autres firent attention de bouger et de changer leur poids de jambe de temps en temps comme les humains; l'immobilité absolue était une marque de notre espèce.
         Je comptais le nombre de fois qu'elle regardait dans ma direction. Cela me faisait plaisir, même si ça ne devrait pas, que la fréquence de ses regards ne décline pas avec le temps. Je ne savais pas ce que cela signifiait, mais ça me rendait heureux.
         Alice soupira. Si seulement...
         - "Reste en dehors de ça, Alice," soufflai-je. "Ça n'arrivera pas."
         Elle fit la moue. Alice était impatiente de former son amitié prévue avec Bella. D'une certaine façon, la fille qu'elle ne connaissait pas lui manquait.
         J'admets que tu es meilleur que je ne l'aurai pensé. Ton futur est redevenu tout grognon et insensible.  J'espère que tu es heureux.
         - "Ça a du sens pour moi."
         Elle grogna délicatement.
         J'essayai de la mettre à l'écart, trop impatient pour parler avec elle. Je n'étais pas de très bonne humeur – plus tendu que je ne laissais aucun d'entre eux le voir. Seul Jasper pouvait voir à quel point j'étais retourné, sentant le stress émaner de moi grâce à sa capacité unique de sentir et influencer les sentiments autour de lui. Cependant, il ne comprenait pas les raisons derrières ces sensations, et – étant donné que j'étais constamment d'une humeur massacrante ces jours-ci – il n'en tenait plus compte.
         Aujourd'hui serait un jour difficile. Plus difficile que les précédents, comme l'avaient annoncé les prévisions d'Alice.
         Mike Newton, ce garçon odieux avec lequel je n'étais pas autorisé à rivaliser, allait demander à Bella de sortir avec lui.
         Un bal auquel les filles devaient inviter les garçons se profilait à l'horizon, et il espérait vraiment que Bella l'y inviterait. Qu'elle ne l'ait pas déjà fait avait ébranlé sa confiance. Maintenant, il se trouvait dans une situation inconfortable – j'appréciai son malaise plus que je ne le devrais – parce que Jessica Stanley venait de l'inviter au bal. Il ne voulait pas dire "oui", espérant toujours que Bella le choisisse (et le donne vainqueur sur ses rivaux), mais il ne voulait pas dire "non" et risquer de ne pas aller au bal au final.    Jessica, blessée par son indécision et devinant la raison derrière celle-ci, en voulait mortellement à Bella.  De nouveau, je ressentis le besoin urgent de me placer entre les pensées noires de Jessica, et Bella. Je comprenais ce besoin bien mieux à présent, mais ce n'en était que plus frustrant puisque je ne pouvais pas agir.
         Quand je pense qu'on en était arrivé là! J'étais complètement obsédé par les drames de lycée qu'autrefois je méprisais tant.
         Mike se préparait mentalement en marchant jusqu'à la salle de biologie avec Bella. J'écoutai ses efforts en les attendant venir. Le garçon était faible. Il avait attendu ce bal dans le but de ne pas devoir exposer son amourette avant qu'elle n'ait montré une quelconque préférence pour lui. Il ne voulait pas se rendre vulnérable au rejet, et attendait qu'elle fasse le premier pas.
         Lâche.
         Il s'assit de nouveau sur notre table, à l'aise par habitude, et j'imaginai le son que ferait son corps s'écrasant sur le mur opposé avec assez de force pour briser la plupart de ses os.
         - "Donc," dit-il à Bella, les yeux à terre. "Jessica m'a invité au bal de printemps."
         - "C'est super," répondit-elle aussitôt avec enthousiasme. Ce fut difficile de ne pas sourire alors que son ton s'enregistrait lentement dans l'esprit de Mike. Il avait tablé sur sa consternation. "Tu vas bien t'amuser avec Jessica."
         Il chercha précipitamment une réponse adaptée.
         - "Eh bien..." hésita-t-il, et se dégonfla presque. Puis il se reprit. "Je lui ai dit que je devais réfléchir."
         - "Pourquoi ferais-tu une chose pareille?" demanda-t-elle. Son ton était désapprobateur, mais il contenait également une minuscule touche de soulagement.
         Qu'est-ce que cela voulait dire? Une fureur intense et à laquelle je n'étais pas préparé me fit serrer les poings.
         Mike n'entendit pas le soulagement. Sa figure était rouge sang – dans mon humeur soudainement féroce, cela retentissait comme une invitation – et il regarda par terre tandis qu'il parlait de nouveau.
         - "Je me demandais si... si tu avais prévu de m'inviter."
         Bella hésita.
         Pendant cette seconde d'hésitation, je vis le futur plus clairement qu'Alice ne l'avait jamais vu.
         Bella pouvait dire oui à la question sous-jacente de Mike maintenant, elle pouvait dire non, mais de quelque façon que ce soit, viendrait un jour prochain où elle dirait oui à quelqu'un. Elle était charmante et curieuse, et les mâles humains n'étaient pas inconscients de ce fait. Qu'elle se décide pour quelqu'un parmi cette foule terne, ou qu'elle attende d'être libérée de Forks, un jour viendrait où elle dirait oui.
         Je vis sa vie comme je l'avais vue précédemment – études, carrière...amour, mariage. Je la vis au bras de son père de nouveau, habillée de gaze blanche, son visage rose de bonheur alors qu'elle avançait sur la marche de Wagner.
         La douleur que je ressentis alors, était pire que tout ce que je n’avais jamais ressenti. Un humain devait être sur le point de mourir pour ressentir cette douleur – un humain n'y survivrai pas.
         Et pas seulement de la douleur, mais aussi une rage totale.
         Ma fureur avait besoin d'un exutoire physique. Bien que ce garçon ne soit peut-être pas celui auquel Bella dirait oui, je désirais férocement écraser son crâne dans ma main, en remplacement de celui qu'elle choisirait.
         Je ne compris pas cette émotion – s'était un tel enchevêtrement de douleur et de rage, de désir et de désespoir. Je ne l'avais jamais ressentie jusqu'alors; je ne pus mettre un nom dessus.
         - "Mike, je pense que tu devrais lui dire oui," dit Bella d'une voix douce.
         Les espoirs de Mike s'effondrèrent. Je l'aurais apprécié dans d'autres circonstances, mais j'étais perdu dans le choc qui suivait la douleur – et le remords de ce qu'avaient provoqué la douleur et la rage en moi.
         Alice avait raison. Je n'étais pas assez fort.
         À ce moment précis, Alice devait voir le futur tournoyer et se transformer, pour redevenir mutilé. Cela lui ferait-elle plaisir?
         - "Tu as déjà invité quelqu'un?" demanda Mike d'un air maussade. Il me jeta un coup d'œil, suspicieux pour la première fois depuis des semaines. Je réalisai que j'avais trahi mon intérêt; ma tête était inclinée dans la direction de Bella.
         L'envie sauvage dans les pensées de Mike – une envie pour la place de quiconque la fille lui préférait – mit soudainement un nom sur mon émotion sans nom.
    J'étais jaloux.
         - "Non," dit la fille avec une pointe d'humour dans sa voix. "Je ne vais pas au bal."
         À travers tous les remords et la colère, je ressentis du soulagement à ces mots. Soudainement, je considérais mes rivaux.
         - "Pourquoi pas?" demanda Mike, presque impoliment. Cela m'offensait qu'il utilise ce ton avec elle. Je retins un grognement.
         - "Je vais à Seattle ce jour-là," répondit-elle.
         La curiosité n'était pas aussi brutale qu'elle l'aurait été avant – maintenant que je prévoyais clairement de découvrir les réponses à tout. Je découvrirai les où et pourquoi de cette nouvelle révélation bien assez tôt.
         Le ton de Mike devint désagréablement enjôleur.
        
    - "Est-ce que ça ne peut pas attendre un autre week-end?"
         - "Désolée, non."
    Le ton de Bella était plus brusque à présent. "Tu ne devrais donc pas faire attendre Jess plus longtemps – c'est impoli."
         Son inquiétude pour les sentiments de Jessica attisa les flammes de ma jalousie. Ce voyage à Seattle était clairement une excuse pour dire non – refusait-elle purement par loyauté envers son amie? Elle était largement assez désintéressée pour ça. Aurait-elle espéré pouvoir dire oui? Ou mes deux conclusions étaient-elles fausses? Était-elle intéressée par quelqu'un d'autre?
         - "Oui, tu as raison," marmotta Mike, si démoralisé que je ressentis presque de la pitié pour lui.    Presque.
         Il baissa ses yeux de la fille, me coupant la vue de son visage par ses pensées.
         Je ne tolèrerai pas cela.
         Je me tournai pour lire moi-même son visage, pour la première fois en plus d'un mois. C'était un soulagement terrible de pouvoir m'accorder ceci, comme une grande bouffée d'air pour des poumons humains à moitié noyés.
         Ses yeux étaient fermés, et ses mains pressées contre son visage. Ses épaules étaient penchées vers l'avant en un mouvement de défense. Elle secouait sa tête tout doucement, comme si elle voulait éloigner une pensée de son esprit.
         Frustrant. Fascinant.
         La voix de M. Banner la sortit de sa rêverie, et ses yeux s'ouvrirent lentement. Elle me regarda immédiatement, peut-être sentant mon regard. Elle plongea son regard dans le mien avec la même expression perplexe qui m'avait hanté pendant si longtemps.
         Je ne ressentis ni de remords, ni de culpabilité, ni de rage à cet instant. Je savais qu'ils reviendraient, et bientôt, mais pendant ce moment bien précis je ressentis une sensation de bien-être étrange et tendue. Comme si j'avais triomphé plutôt que perdu.
         Elle ne détourna pas son regard, bien que je la fixai avec une intensité peu opportune, essayant vainement de lire ses pensées dans ses yeux marron liquides. Ils étaient pleins de questions, plutôt que de réponses.
         Je pus voir le reflet de mes propres yeux, et je vis qu'ils étaient noirs de soif. Cela faisait presque deux semaines que je n'avais pas chassé; ma volonté avait choisi le mauvais jour pour s'effriter.
         Mais la noirceur ne sembla pas l'effrayer. Elle ne détournait toujours pas les yeux, et un rose doux et dévastateur commença à teinter ses joues.
         Que pensait-elle en ce moment?
         Je posai presque la question à voix haute, mais à ce moment là M. Banner appela mon nom. Je pris rapidement la bonne réponse dans sa tête en regardant brièvement dans sa direction.
         Je pris une courte inspiration. - "Le cycle de Krebs."
         La soif me brûla la gorge – raidissant mes muscles et remplissant ma bouche de venin – et je fermai les yeux, essayant de contrôler le désir de son sang qui faisait rage à l'intérieur de moi.
         Le monstre était plus fort qu'avant. Le monstre se réjouissait. Il embrassait ce futur de deux possibilités qui lui donnait une chance sur deux d'obtenir ce qu'il désirait si ardemment. La troisième possibilité, le troisième futur que j'avais essayé de construire par ma simple volonté s'était effondré – détruit par de la simple jalousie, par dessus tout – et il était si proche de son but.
         Le remords et la culpabilité me brûlaient avec la soif, et, si j'avais eu la capacité de produire des larmes, elles auraient rempli mes yeux à présent.
         Qu'avais-je donc fait?
         Sachant que la bataille était perdue d'avance, il me semblait qu'il n'y avait aucune raison pour que je résiste à ce que je voulais; je me tournai pour regarder une nouvelle fois la fille.
         Elle s’était cachée avec ses cheveux, mais je pouvais voir à travers une séparation dans sa chevelure, que ses joues étaient d'un rouge cramoisi foncé à présent.
         Le monstre aimait cela.
        Elle ne rencontra plus mon regard, mais elle enroula nerveusement une mèche de ses cheveux foncés autour de ses doigts. Ses doigts délicats, son poignet si fin – ils étaient si fragiles, on aurait pu croire que mon souffle seul pourrait les briser net.
         Non, non, non. Je ne pouvais pas faire cela. Elle était trop fragile, trop bonne, trop précieuse pour mériter ce destin. Je ne pouvais pas autoriser ma vie à entrer en collision avec la sienne, à la détruire.
         Mais je ne pouvais pas non plus m'éloigner d'elle. Alice avait raison à propos de cela.
         Le monstre en moi sifflait de frustration alors que je vacillai, m'engageant dans une voie puis dans l'autre.
         Ma brève heure avec elle passa beaucoup trop rapidement. La sonnerie retentit, et elle commença à ramasser ses affaires sans me regarder. Cela me déçut, mais je ne pouvais pas m'attendre au contraire.  La façon dont je l'avais traité depuis l'accident était inexcusable.
         - "Bella?" dis-je, incapable de m'en empêcher. Ma volonté était déjà réduite en cendres.
         Elle hésita avant de me regarder; quand elle se retourna, son expression était prudente et méfiante.
         Je me remémorai qu'elle avait toutes les raisons d'être méfiante. Qu'elle devait l'être.
         Elle attendit que je continue, mais je ne fis que la fixer, lisant son visage. Je prenais de courtes inspirations à intervalles réguliers, luttant contre la soif.
         - "Qu'est-ce qu'il y a?" dit-elle finalement. "Tu recommences à me parler?" Il y avait une trace de ressentiment dans sa voix, qui était, comme sa colère, attachante. Ça me donnait envie de sourire.
         Je n'étais pas sûr de quelle façon répondre à sa question. Recommençais-je à lui parler, dans le sens qu'elle entendait?
         Non. Pas si je pouvais m'en empêcher. J'essaierai de m'en empêcher.
         - "Non, pas vraiment," lui dis-je.
         Elle ferma les yeux, ce qui me frustra. Cela coupait ma seule voie d'accès à ses pensées. Elle prit une longue inspiration sans ouvrir les yeux. Sa mâchoire était serrée.
         Les yeux toujours fermés, elle parla. Ce n'était clairement pas une habitude humaine pour converser.   Pourquoi faisait-elle cela?
         - "Que veux-tu dans ce cas, Edward?"
         Le son de mon nom sur ses lèvres fit de drôles de choses dans mon corps. Si j'avais eu un battement de cœur, il aurait accéléré.
         Mais comment lui répondre?
         Par la vérité, décidai-je. J'essaierai d'être aussi sincère que possible avec elle à partir de maintenant. Je ne voulais pas mériter sa méfiance, même si avoir sa confiance était impossible.
         - "Je suis désolé," lui dis-je. C'était plus véridique qu'elle ne saurait jamais. Malheureusement, je ne pouvais que m'excuser pour ce qu'elle savait. "Je sais que je suis très malpoli envers toi. Mais c'est mieux ainsi, vraiment."
         Cela serait mieux pour elle si je pouvais continuer à être malpoli. Pouvais-je le faire?
         Ses yeux s'ouvrirent, toujours aussi prudents.
         - "Je ne comprends pas ce que tu veux dire."
         J'essayai de faire transparaître autant d'avertissements que je me le permettrai dans ma voix.
         - "C'est mieux si nous ne sommes pas amis." Elle avait au moins senti cela. Elle était une fille intelligente. "Fais-moi confiance."
         Ses yeux se rétrécirent, et je me rappelai que j'avais prononcé ces mots auparavant – juste avant de trahir ma promesse. Je fis la grimace en l'entendant claquer ses dents – apparemment elle s'en souvenait elle aussi.
         - "Vraiment dommage que tu ne t'en sois pas rendu compte plus tôt," dit-elle avec colère. "Tu aurais pu t'éviter tous ces regrets."
         Je la fixai, sous le choc. Que connaissait-elle de mes regrets?
         - "Des regrets. Des regrets pourquoi?" demandai-je.
          - "Pour ne pas avoir laissé cette stupide camionnette m'écraser!" lâcha-t-elle.
         Je restai paralysé sur place, stupéfait.
        
    Comment pouvait-elle penser une chose pareille? Lui avoir sauvé la vie était la seule chose acceptable que j'aie faite depuis que je l'avais rencontrée. La seule chose dont je n'avais pas honte. La seule et unique chose pour laquelle j'étais content d'exister. Je me battais pour qu'elle vive depuis le premier moment où j'avais senti son odeur. Comment pouvait-elle penser une telle chose de moi? Comment pouvait-elle remettre en question mon unique bonne action dans tout ce gâchis?
        
    - "Tu penses que je regrette de t'avoir sauvé la vie?"
         - "Je le sais,"
    rétorqua-t-elle.
         Son estimation de mes intentions me faisait bouillir de rage.
         - "Tu ne sais rien du tout."
         Comme les mécanismes de son esprit étaient tordus! Elle ne devait pas penser du tout comme le reste des humains. Cela devait expliquer son silence mental. Elle était complètement différente.
         Elle détourna brusquement sa tête, serrant à nouveau les dents. Ses joues étaient rouges, de colère cette fois. Elle jeta ses livres en tas, les prit d'un mouvement sec dans ses bras, et sortit d'un pas décidé sans rencontrer mon regard.
         Même irrité comme je l'étais, il était impossible de ne pas trouver sa colère un peu amusante.
         Elle marchait avec raideur, sans regarder où elle allait, et son pied se prit dans l'encadrement de la porte. Elle trébucha, et toutes ses affaires s'éparpillèrent sur le sol. Au lieu de se pencher pour les ramasser, elle resta debout, droite et rigide, sans même regarder par terre, comme si elle n'était pas sûre que les livres vaillent la peine d'être ramassés.
         Je réussis à ne pas rire.
         Il n'y avait personne pour me voir; je fus à ses côtés en un instant, et eu rassemblé ses livres avant qu'elle ne regarde par terre.
         Elle se pencha à moitié, me vit, et se figea. Je lui tendis ses livres, en prenant garde à ce que ma peau glacée ne touche jamais la sienne.
         - "Merci," dit-elle d'une voix glaciale et sévère.
         Son ton ramena mon irritation.
         - "Je t'en prie," lui répondis-je tout aussi froidement.
         Elle se releva et s'éloigna d'un pas lourd vers son cours suivant.
         Je la suivis du regard jusqu'à ne plus pouvoir voir son visage empreint de colère.
         Le cours d'espagnol passa en un éclair. Mme Goff n'interrogea pas mon air absent – elle savait que mon espagnol était meilleur que le sien, et elle me laissa tranquille – me permettant de songer.
         Donc, je ne pouvais pas ignorer la fille. Cela au moins était évident. Mais cela voulait-il dire que je n'avais d'autre choix que de la détruire? Cela ne pouvait pas être le seul futur possible. Il devait y avoir un autre choix. Je cherchai à trouver un moyen...
         Je ne prêtai pas vraiment attention à Emmett avant la fin de l'heure. Il était curieux – Emmett n'était pas particulièrement intuitif quand il s'agissait des humeurs des autres, mais il avait perçu le changement évident en moi. Il se demandait ce qui s'était passé pour que j'eu retiré le masque permanent de l'humeur fracassante de mon visage. Il essaya d'identifier le changement, et décida finalement que j'avais l'air plein d'espoir.
         Plein d'espoir? Était-ce de quoi j'avais l'air vu du dehors?
         Je réfléchissais à l'idée d'espoir en marchant avec lui vers la Volvo, me demandant exactement ce à quoi je pouvais espérer.
         Mais je ne réfléchis pas longtemps. Sensible comme je l'étais aux pensées autour de la fille, le son du nom de Bella dans les pensées de...de mes rivaux, je suppose que je devais l'admettre, attira mon attention. Éric et Tyler, ayant entendu parler – avec beaucoup de satisfaction – de l'échec de Mike, se préparaient à jouer leurs coups.
         Éric était déjà en place, appuyé contre sa camionnette, où elle ne pourrait pas l'éviter. Tyler était sorti en retard de son cours, le professeur rendant un devoir, et il était désespéré de pouvoir encore la rattraper avant qu'elle ne s'échappe.
         Je devais absolument voir cela.
         - "Attends les autres ici, d'accord?" murmurai-je à Emmett.
         Il me scruta, soupçonneux, avant de hausser les épaules et d'acquiescer.
         Il a perdu sa raison, pensa-t-il, amusé par mon étrange demande.
         Je vis Bella sortir du gymnase, et attendis à un endroit où elle ne me verrait pas la regarder passer.  Alors qu'elle s'approchait de l'embuscade d'Éric, j'avançai à grands pas, mesurant exactement mes pas pour passer à côté d'elle au bon moment.
         - "Salut, Éric," l'entendis-je appeler d'une voix amicale.
         Brusquement, sans que je m'y attende, je me sentis très anxieux. Et si cet adolescent dégingandé à la peau malsaine lui plaisait d'une façon ou d'une autre?
         Éric avala bruyamment sa salive, sa pomme d'Adam dansant de haut en bas.
         - "Salut, Bella."
         Elle ne semblait pas consciente de sa nervosité.
         - "Quoi de neuf?" demanda-t-elle, ouvrant la porte de sa camionnette sans voir son expression terrifiée.
         - "Euh, je me demandais juste...si tu voulais venir au bal de printemps avec moi?" Sa voix se cassa.
         Elle le regarda enfin. Était-elle prise au dépourvu, ou contente? Éric n'osait pas rencontrer son regard, je ne pouvais donc pas voir son visage dans ses pensées.
         - "Je croyais que c'étaient les filles qui invitaient les garçons," dit-elle, ayant l'air de se démonter.
         - "Eh bien, oui," acquiesça-t-il, l'air misérable.
         Ce garçon me faisait pitié plus qu’il ne m'irritait comme le faisait Mike Newton, mais je ne réussis pas à éprouver de la sympathie pour son angoisse avant que Bella ne lui eu répondu d'une voix douce.
         - "Merci de m'inviter, mais je serai à Seattle ce jour-là."
         Il avait déjà entendu cela; c'était quand même une déception.
         - "Oh," bredouilla-t-il, osant à peine lever ses yeux au niveau de son nez. "Peut-être la prochaine fois."
         - "Bien sûr," acquiesça-t-elle. Elle se mordit ensuite la lèvre, comme si elle regrettait de lui laisser de l'espoir. J'aimai cela.
         Éric s'effondra sur lui-même et s'éloigna à grands pas, dans la mauvaise direction pour rejoindre sa voiture, sa seule pensée étant de s'échapper.
         Je passai à côté d'elle à ce moment-là, et entendis son soupir de soulagement. Je ris.
         Elle se retourna à ce son, mais je regardai droit devant moi, essayant d'empêcher mes lèvres de trahir mon amusement.
         Tyler était derrière moi, courant presque dans sa hâte de la rattraper avant qu'elle puisse s'en aller. Il était plus hardi et confiant que les deux premiers; il n'avait attendu pour s'approcher de Bella que par respect pour Mike qui clamait son antériorité.
         Je voulais qu'il réussisse à la rattraper pour deux raisons. Si – comme je commençais à le suspecter – toute cette attention contrariait Bella, je voulais savourer sa réaction. Mais, si ce n'était pas cela – si l'invitation de Tyler était celle qu'elle attendait – alors je voulais le savoir aussi.
         Je mesurai Tyler Crowley comme un rival, tout en sachant que c'était mal de le faire. Il avait l'air banal et ennuyeux pour moi, mais que savais-je des préférences de Bella? Peut-être aimait-elle les garçons banals...
         Je frémis à cette pensée. Je ne serais jamais un garçon banal. Comme c'était bête de ma part de vouloir me poser comme rival pour son affection. Comment pourrait-elle jamais se soucier de quelqu'un qui était, sur tous les plans, un monstre?
         Elle était trop bonne pour un monstre.
         J'aurai dû la laisser s'échapper, mais ma curiosité inexcusable me garda de faire la bonne chose.   Encore une fois. Mais, et si Tyler manquait sa chance maintenant, seulement pour la contacter plus tard, quand je n'aurai aucune chance de savoir ce qui en résulterait? Je déboîtai avec ma Volvo dans le passage étroit, bloquant sa sortie.
         Emmett et les autres étaient en route, mais il leur avait décrit mon étrange attitude, et ils marchaient lentement, essayant de déchiffrer ce que je faisais.
         Je regardai la fille dans mon rétroviseur. Elle fixait d'un regard noir l'arrière de ma voiture sans rencontrer mon regard, ayant l'air de souhaiter conduire un tank plutôt qu'une vieille Chevy toute rouillée.
         Tyler se précipita vers sa voiture et prit sa place dans la file derrière elle, reconnaissant pour mon attitude inexplicable. Il lui fit un signe, essayant d'attirer son attention, mais elle ne le remarqua pas. Il attendit un moment, puis laissa sa voiture, allant flâner près de la vitre passager de la voiture de Bella. Il tapa contre la vitre.
         Elle sursauta, puis le fixa, confuse. Après une seconde, elle baissa la vitre à la main, apparemment avec difficulté.
         - "Je suis désolée, Tyler," dit-elle, irritée. "Je suis coincée derrière Cullen."
         Elle prononça mon nom de famille d'une voix dure – elle était toujours en colère contre moi.
         - "Oh, je sais," dit Tyler, pas du tout dissuadé par l'évidente mauvaise humeur de Bella. "Je voulais juste te demander quelque chose pendant qu'on est coincés ici."
    Son sourire était culotté.
         Je fus satisfait de la façon dont elle blêmit en comprenant ce qu'il allait faire.
         - "Voudrais-tu me demander d'aller au bal de printemps avec toi?" demanda-t-il, aucune pensée de défaite dans sa tête.
         - "Je ne serais pas en ville, Tyler," lui dit-elle, sa voix toujours pleinement irritée.
        
    - "Oui, Mike m'a dit ça."
         - "Dans ce cas pourquoi…"
    commença-t-elle.
        Il haussa les épaules.
         - "J'espérais que c'était juste une excuse facile."
         Ses yeux brillèrent un moment, puis se refroidirent.
         - "Désolée, Tyler," dit-elle, n'ayant pas du tout l'air désolé. "Je ne serai réellement pas là."
         Il accepta cette excuse, son assurance intacte.
         - "C'est pas grave. On a toujours le bal de promo."
         Il se pavana jusqu'à sa voiture.
         J'avais eu raison d'attendre pour voir ça.
         L'expression horrifiée sur son visage n'avait pas de prix. Elle me disait ce que je ne devais pas désespérément avoir besoin de savoir – qu'elle ne ressentait rien pour ces mâles humains qui espéraient lui faire la cour.
         Et puis, son expression était probablement la chose la plus drôle que j'ai jamais vue.
         Ma famille arriva à ce moment-là, confus par le fait que j'étais, pour changer, en train de me tordre de rire plutôt que d'assassiner du regard tout ce qui bougeait.
         Qu'est-ce qu'il y a de si drôle? Voulu savoir Emmett.
         Je secouai juste la tête tout en étant pris d'une nouvelle vague de rire quand Bella fit monter le régime de sa bruyante camionnette avec colère. Elle avait l'air de penser à nouveau à son tank.
         - "Allons-y!" siffla impatiemment Rosalie. "Arrête de faire l'idiot. Si tu peux."
         Ses paroles ne m'agacèrent pas – je m'amusais trop. Mais je fis ce qu'elle demandait.
         Personne ne me parla sur la route du retour. Je continuai à rire tout bas de temps en temps, en repensant à la tête de Bella.
         Au moment de tourner dans le chemin qui menait à la maison – accélérant maintenant qu'il n'y avait plus aucun témoin – Alice ruina ma bonne humeur.
         - "Bon, je peux parler à Bella maintenant?" demanda-t-elle soudainement, sans considérer ses paroles avant de les prononcer, ne me donnant ainsi aucun avertissement.
         - "Non," répliquai-je sèchement.
         -
    "Pas juste! Qu'est-ce que j'attends?"
         - "Je n'ai rien décidé, Alice."
         - "Mais bien sûr que si, Edward."

         Dans sa tête, les deux destins de Bella étaient de nouveau clairs.
         - "À quoi bon apprendre à la connaître?" murmurai-je, soudainement morose. "Si je vais la tuer de toute façon?"
         Alice hésita une seconde.
         - "Tu n'as pas tort," admit-elle.
         Je pris le dernier virage en épingle à cheveux à cent cinquante kilomètre-heure, puis freinai pour m'arrêter à deux centimètres du mur noir du garage.
         - "Savoure ta course," dit fièrement Rosalie alors que je m'extrayais de la voiture.
         Mais je n'allais pas courir cette nuit. J'allais chasser.
         Les autres s'étaient préparés à aller chasser demain, mais je ne pouvais pas me permettre d'être assoiffé maintenant. J'en fis trop, buvant plus que de raison, m'empiffrant à nouveau – un petit troupeau de cerf et un ours que je fus chanceux de trouver aussi tôt dans l'année. J'étais si plein que c'en était inconfortable. Pourquoi n'était-ce pas assez ? Pourquoi son odeur devait être plus forte que tout le reste ?
         Je devais chasser pour me préparer au jour suivant, mais, alors que j'étais trop plein pour chasser à nouveau et que le soleil menaçait à chaque heure de percer, je sus que le jour suivant était trop loin. 
    Mes nerfs s'affolèrent lorsque je me rendis compte que j'étais partit rejoindre la fille.
         Je me disputai avec moi-même tout le long du trajet de retour à Forks, mais ce fut mes moins bons côtés qui l'emportèrent, et je suivis mon plan indéfendable. Le monstre était là, mais bien nourrit. Je savais que je resterais à une distance raisonnable d'elle. Je voulais juste savoir où elle était. Je voulais juste voir son visage.
         Il était minuit passé, et la maison de Bella était sombre et calme. Sa camionnette était garée à côté de la voiture de fonction de son père sur la place de parking. Il n'y avait pas de pensée éveillée dans les environs. Je regardais la maison pendant un moment depuis la pénombre de la forêt qui longeait la façade est. L'entrée principale devrait probablement être fermée – cela ne poserait aucun problème, excepté qu'il valait mieux que je ne laisse pas de trace de mon passage. Je décidai d'essayer la fenêtre en premier. Presque personne ne se donnait la peine d'y installer des sécurités.
         Je traversai la route déserte et escaladai la façade en une demi-seconde. Pendu d'une main à l'avant-toit de la fenêtre, je regardais à travers la vitre, et là mon souffle se coupa.
         C'était sa chambre. Je pouvais la voir dans le petit lit une place, ses couvertures sur le sol et ses draps ondulants autours de ses jambes. Alors que je regardais, elle s'agita et mit un bras sur sa tête. Elle ne ronflait pas, en tout cas pas cette nuit. Avait-elle sentit le danger près d'elle ?
         La voyant se retourner à nouveau, je me dégoûtais. En cet instant, je ne valais pas mieux qu'un pervers voyeur. Je n'étais rien d'autre. J'étais pire, bien pire.
         Je détendis mes phalanges, sur le point de me laisser tomber, mais avant cela je m'autorisai un long regard sur son visage.
         Il n'était pas calme. Le petit creux était à nouveau entre ses sourcils et les coins de ses lèvres étaient tournés vers le bas. Ses lèvres tremblèrent, puis se séparèrent.
         - "Ok, Maman," murmura-t-elle.
         Bella parlait dans son sommeil.
         Ma curiosité bondit, dépassant de loin ma répugnance pour ce que j'étais en train de faire. Cette petite lucarne vers des pensées inconscientes et sans défenses étaient incroyablement tentante.
         Je testai la fenêtre, elle n'était pas verrouillée, mais elle grinçait, sûrement qu'elle n'avait pas été ouverte depuis longtemps. Je la fis glisser lentement, terrorisé à chaque petit grincement de la charpente de métal. La prochaine fois, j'amènerai de l'huile...
          La prochaine fois ? Je secouais ma tête, dégoûté à nouveau.
         Je me glissai lentement à l'intérieur.
         Sa chambre était petite – désorganisée mais propre. Il y avait des livres empilés sur le sol à côté de son lit, leur reliure me tournant le dos, et des CD s'étalaient près de son modeste lecteur – le disque du dessus n'était qu'un boité vide. Des piles de papiers entouraient un ordinateur qui mériterait d'avoir sa place dans un musée réservé aux technologies obsolètes. Des chaussures parsemaient le parquet.
         Je désirais ardemment aller lire les titres de ses livres et de ses disques, mais je m'étais promis de rester à bonnes distances, alors à la place, j'allai m'installer dans un rocking-chair dans un coin de la pièce.
         L'avais-je vraiment un jour trouvé banale ? Je pensais à ce premier jour, et à mon dégoût pour tous ces garçons immédiatement intrigués par elle. Mais à présent que je me souvenais de la manière dont son visage avait été représenté dans leur esprit, je ne pouvais comprendre pourquoi je ne l'avais pas immédiatement trouvé belle. Ça semblait si évident.
         À présent que je la regardais – avec ses cheveux sombres ondulants sauvagement autour de son visage pâle, vêtue de son t-shirt élimé et plein de trous et de son vieux pantalon de jogging, ses membres détendus, ses lèvres pleines légèrement entrouvertes – elle me coupait le souffle. Du moins l'aurait-elle fais, pensai-je avec humour, si je respirais.
         Elle ne parla plus. Peut-être que son rêve était terminé.
         J'admirais son visage tout en essayant de penser à un moyen de rendre l'avenir supportable.
         La blesser n'était pas supportable. Cela voulait-il dire que mon seul choix était d'essayer de partir à nouveau ?
         Les autres ne m'en blâmeraient pas à présent. Mon absence ne mettrait personne en danger.   Personne n'aurait de soupçons, personne ne ferait le lien avec l'accident.
         J''hésitai comme j'avais hésité cet après midi, et rien ne semblait possible.
         Je ne pouvais pas espérer rivaliser avec les jeunes humains, que ces humains là l'attirent où pas.  J'étais un monstre. Comment pourrait-elle me voir autrement ? Si jamais elle venait à savoir la vérité à mon sujet, cela l'effraierait et l'écœurerait. Comme les victimes présumées dans les films d'horreur, elle  s'enfuirait en hurlant.
         Je me souvins de ce premier jour en biologie...oui, elle s'enfuirait ; et elle aurait bien raison.
         Il était complètement débile d'imaginer que si je l'avais invité à ce bal ridicule, elle aurait annulé ses plans et accepté ma proposition.
         Je n'étais pas celui à qui elle allait dire oui. C'était quelqu'un d'autre, quelqu'un d'humain et de chaud.   Et je ne pourrais même pas me permettre – ce jour là, lorsqu'elle aura dit oui – de le traquer et de le tuer, parce qu'elle le mériterait, qui ce que soit. Elle méritait le bonheur et l'amour plus que quiconque.
         Je lui devais d'agir pour le mieux à présent. À présent que je ne pouvais plus prétendre être sur le point de l'aimer.
         Après tout, cela importait peu, si je partais, parce que Bella ne pourrais jamais me voir comme je désirerais qu'elle me vît. Elle ne me verrait jamais comme quelqu'un dont elle pourrait tomber amoureuse.
         Jamais.
         Est-ce qu'un cœur mort et gelé pouvait encore se briser ? Le mien en semblait capable.
         - "Edward," dit Bella.
         Je me figeai, regardant ses yeux clos.
         M'avait-elle vu, était-elle éveillée ? Elle semblait endormie, mais sa voix avait été si claire...
         Elle soupira calmement, et bougeant à nouveau, se roulant sur le côté.
         - "Edward..." Répéta-t-elle doucement.
         Elle rêvait de moi.
         Est-ce qu'un cœur mort et gelé pouvait battre à nouveau. Le mien en semblait capable.
         - "Reste." Soupira-t-elle. "Ne pars pas. Je t'en prie...ne pars pas."
         Elle rêvait de moi, et ce n'était même pas un cauchemar. Elle voulait que je reste avec elle, là dans son rêve.
         Je débattis pour trouver des mots pour nommer les sensations qui se déversèrent en moi, mais aucun mot n'était assez fort pour les contenir. Pendant un long moment, je m'y noyai.
         Quand je refis surface, je n'étais pas le même homme qu'avant.
         Ma vie était un minuit éternel et immuable. Pour moi, c'était inévitable, il sera toujours minuit. Alors comment était-il possible que le soleil se lève, là maintenant, au milieu de ce minuit ?
          A l'instant où je suis devenu vampire, échangeant mon âme et ma mortalité pour l'immortalité la douleur brûlante de la transformation, j'avais été littéralement gelé. Mon corps s'était transformé en quelque chose qui s'apparentait plus à de la pierre qu'à de la chair, dure et immobile. Ma conscience, aussi, s'était gelée, ma personnalité, mes goûts et mes dégoûts, mes désirs et mes répugnances ; tout c'était figé.
         C'était la même chose pour chacun de nous. Nous étions tous figés. Des pierres vivantes.
         Quand un changement survint en nous, c'est une chose rare et permanente. Je l'ai vu chez Carlisle, puis plus tard chez Rosalie. L'amour les changea d'une façon permanente, éternelle. Plus de quatre-vingts ans s'étaient écoulés depuis que Carlisle avait trouvé Esmé, et il continuait à la regarder avec les yeux incrédules du premier amour. Il en sera ainsi pour l'éternité.
         De même que pour moi. J'allais aimer cette humaine, si fragile et délicate, pour le restant de mon existence sans limite.
         J'admirais son visage, sentant cet amour pour elle s'encrer dans chaque portion de mon corps de pierre.
         Elle dormait calmement à présent, un petit sourire aux lèvres.
         Tout en la regardant, je commençai à comploter.
         Je l'aimais, alors j'allais essayer d'être assez fort pour la quitter. Je savais que je n'étais pas assez fort pour le moment. J'allais travailler ce point. Mais peut-être étais-je assez fort pour faire changer le futur de cap.
         Alice avait vu deux avenirs pour Bella, et à présent je comprenais les deux.
         L'aimer ne m'empêcherais pas de la tuer, si je me laissais faire des erreurs.
         Je ne pouvais plus sentir le monstre à présent, je ne le trouvais plus, nulle part en moi. Peut-être que l'amour l'avait réduit au silence. À présent, si je la tuais, ce ne serait pas intentionnel, seulement un effroyable accident.
         J'allais devoir être extrêmement prudent. Je ne devrais jamais, jamais baisser ma garde. J'allais devoir contrôler chacune de mes inspirations, chacun de mes mouvements. J'allais devoir respecter une distance de sécurité permanente.
         Je n'allais pas faire d'erreur.
         Je compris enfin le second futur. J'avais été dérouté par cette vision – que pouvait-il bien se passer pour que Bella se retrouve prisonnière de cette demi-vie immortelle ? Mais à présent – dévasté de désir pour cette fille – je pouvais comprendre comment je pourrais, dans un élan d'impardonnable égoïsme, implorer mon père de me faire cette faveur. L'implorer de lui prendre et sa vie et son âme pour que je puisse la garder près de moi pour toujours.
         Elle méritait mieux.
         Mais je vis un autre avenir, un fil extrêmement fin et fragile sur lequel je pourrais peut-être marcher, si je savais garder l'équilibre.
         Pouvais-je faire cela ? Etre avec elle et la garder humaine ?
         Délibérément, je pris une profonde inspiration, puis une autre, laissant son arôme se déchirer comme un feu sauvage. Sa chambre débordait de son parfum, sa fragrance restait accrochée à chaque objet. Ma tête me tournait mais je combattis le vertige. Je devais m'y habituer, si je voulais essayer d'avoir une quelconque relation avec elle. Je pris une autre bouffée d'air brûlant.
         Je la regardais dormir jusqu'à ce que le soleil se lève derrière les nuages à l'est, complotant contre moi.

    ***

         Je rentrai à la maison juste après le départ des autres pour le lycée. Je me changeai rapidement, ignorant le regard interrogateur d'Esmé. Elle avait vu comme mon visage rayonnait, et cela l'avait rendue tant soulagée qu'inquiète. Ma longue mélancolie lui avait fait de la peine, et elle était heureuse de voir que ma douleur semblait s'en être allé.
         Je couru jusqu'au lycée, arrivant quelques secondes après mes semblables. Ils ne se retournèrent pas, alors qu'Alice savait au minimum que je me tenais dans le bois qui longeait la chaussée. J'attendis que personne ne regarde, puis sortit du bois comme si de rien n'était pour arriver au milieu des nombreuses voitures garées.
         J'entendis la camionnette de Bella gronder près du virage, et m'arrêtais derrière une Suburban, d'où je pouvais voir sans être vu.
         Elle roula en direction du parking, fixant ma Volvo un long moment avant de se garer à l'une des places les plus éloignées de ma voiture, en fronçant les sourcils.
         Il était étrange de se rappeler qu'elle était probablement toujours fâchée contre moi ; avec de bonnes raisons.
         J'avais envie de me moquer de moi, ou de me gifler. Tout mon complot ainsi que mes plans étaient entièrement caduc si de son côté elle n'éprouvait rien pour moi, n'est-ce pas ? Son rêve avait sûrement dû porter sur quelque chose que complètement banal. Je n'étais qu'un crétin arrogant.
         De toute façon, il valait mieux pour elle qu'elle ne ressente rien pour moi. Cela ne m'empêcherait pas de la harceler, mais ça l'avertirait en tout cas que je la harcelai. Je lui devais bien ça.
         J'avançais dans sa direction silencieusement, me demandant quel était le meilleur moyen de l'approcher.
         Elle me facilita la tâche. Les clés de sa voiture glissèrent de ses doigts alors qu'elle sortait de sa camionnette, et tombèrent dans une flaque d'eau.
         Elle se pencha, mais j'arrivai le premier, les attrapant avant qu'elle n'eu à plonger ses doigts délicats dans l'eau froide.
         Je m'adossai à sa camionnette pendant qu'elle se redressait avant de se raidir.
         - "Pour quelle raison as-tu fait ça?" Brailla-t-elle.
         Oui, elle était toujours fâchée.
         - "Fait quoi?" Demandai-je en lui tendant ses clés.
         Elle tendit sa main, et je laissai tomber les clés dans sa paume. Je pris une profonde inspiration, engloutissant son odeur.
         - "Surgi à l'improviste." Précisa-t-elle
         - "Bella, je ne suis quand même pas responsable si tu es particulièrement inattentive."
         Mes paroles étaient humoristiques, c'était presque une blague. Y'avait-il quelque chose qu'elle ne remarquait pas?
         Avait-elle remarqué, par exemple, comme ma voix avait enveloppé son nom, comme une caresse?
         Elle me regarda, n'appréciant pas mon humour. Son rythme cardiaque s'emballa – de colère? De peur? Après un moment, elle regarda le sol.
         - "Pourquoi ce bouchon, hier soir ?" Demanda-t-elle, sans me regarder. "Je croyais que tu étais censé te comporter comme si je n'existais pas, pas t'arranger pour m'embêter jusqu'à ce que mort s'ensuive."
         Très fâchée. J'allais faire un effort pour arranger les choses avec elle. Je me souvins avoir résolu d'être digne de confiance...
         - "Je rendais service à Tyler, histoire de lui donner sa chance."
         Puis je ris. Je ne pus m'en empêcher, repensant à la tête qu'elle avait faite.
         - "Espèce de..." haleta-t-elle, puis elle s'interrompit, apparemment trop furieuse pour finir.
         La voilà : cette expression, exactement la même. Je retins un nouveau rire. Elle était déjà assez hors d'elle comme ça.
         - "Et je ne prétends pas que tu n'existes pas." Finis-je.
         C'était ainsi que je devais m'y prendre : rester sur le ton de la conversation, la taquiner. Elle ne comprendrait pas si je lui montrais mes véritables sentiments. Ça l'effraierait. Je devais maîtriser mes sentiments, garder les choses au clair.
         - "C'est donc bien ma mort que tu souhaites, puisque le fourgon de Tyler n'y a pas suffit !"
         Un éclair de colère me traversa. Pouvait-elle réellement penser une chose pareille ? Il était irrationnel de ma part d'être si offensé, elle ne savait rien de la transformation qui s'était opéré en moi durant la nuit.  Mais j'étais tout de même en colère.
         - "Bella, tu es complètement absurde." Assénai-je.
         Elle rougit et me tourna le dos. Elle commença à s'éloigner.
         Remords. Je n'avais pas le droit de lui en vouloir.
         - "Attends !" Suppliai-je.
         Elle ne s'arrêta pas, alors je la rattrapai.
         - "Désolé pour ces paroles désagréables. Non qu'elles soient fausses (parce qu'il était bel et bien absurde de penser que je puisse vouloir sa mort) mais je n'étais pas obligé de les dire."
         - "Et si tu me fichais la paix, hein ?"
         Crois moi, voulais-je lui répondre, j'ai essayé.
         Et, à propos, je suis désespérément amoureux de toi.
         Reste clair.
         - "Je voulais juste te poser une question, c'est toi qui m'as fait perdre le fil." Dis-je en riant.
         Je venais d'avoir une idée lumineuse.
         - "Souffrirais-tu d'un dédoublement de la personnalité?" Demanda-t-elle.
         Cela y ressemblait fort, en effet. J'étais plutôt lunatique, à cause de toutes ces nouvelles émotions qui me traversaient.
         - "Voilà que tu recommences." Lui fis-je remarquer.
         - "Très bien," soupira-t-elle. "Vas-y, pose-la, ta question."
         - "Je me demandais si, samedi de la semaine prochaine... (Je vis le choc traverser son visage, et retint un autre rire), tu sais, le jour du bal..."
         Elle m'interrompit, me regardant enfin dans les yeux.
         - "Essaierais-tu d'être drôle, par hasard ?"
         Oui !
         - "Et si tu me laissais terminer ?" 
         Elle attendit en silence, ses dents mordant doucement sa lèvre inférieure.
         Cette vue attira mon attention pendant une seconde. Cela provoqua d'étranges réactions au plus profond de mon enveloppe charnelle jusqu'alors oubliée. Je tentai de les mettre de côté pour pouvoir me concentrer sur mon rôle.
         -"J'ai appris que tu allais à Seattle, ce jour là, et j'ai pensé que tu avais peut-être besoin d'un chauffeur." Lui proposais-je.
         Je réalisai que, mieux que de l'interroger sur ses projets, je lui demandais de m'inclure dedans.
         Elle me regarda, choquée.
        
    - "Quoi ?"
         - "As-tu envie qu'on t'accompagne là bas?" 

         Seul dans une voiture avec elle...ma gorge me brûla à cette seule pensée. Je pris une longue inspiration. Prend en l'habitude...
         - "Qui donc ?" Me demanda-t-elle, ses yeux montrant à nouveau cette expression abasourdie.
         - "Moi, évidemment." Dis-je lentement.
         - "Pourquoi ?"
         Était-il vraiment aussi étonnant que je veuille passer du temps avec elle ? Elle avait vraiment dû interpréter mon ancienne attitude de la pire manière qu'il soit.
         - "Disons, dis-je aussi naturellement que possible, que j'avais l'intention de me rendre à Seattle dans les semaines à venir et, pour être honnête, je ne suis pas persuadé que ta camionnette tiendra le coup."
         Il semblait plus prudent de continuer à la taquiner plutôt que de me permettre d'être sérieux.
         - "Ma camionnette marche très bien, merci beaucoup." Dit-elle de la même voix surprise.
         Elle recommença à marcher. Je ne la lâchai pas d'une semelle. 
         Elle n'avait pas vraiment dit non, alors j'insistai.
         Dirait-elle non? Que ferais-je si elle refusait?
        
    - "Mais un seul réservoir te suffira-t-il?"
         - "Je ne vois pas en quoi ça te concerne."

         Ce n'était toujours pas un non. Et son cœur recommençait à s'emballer, sa respiration à s'accélérer.
         -
    "Le gaspillage des ressources naturelles devrait être l'affaire de tous."
         - "Franchement, Edward ! Ton comportement m'échappe. Je croyais que tu ne désirais pas être mon ami."

         Un frisson de ravissement me prit quand elle prononça mon nom.
         Comment pouvais-je répondre clairement à cela tout en restant honnête ? Bon, il était plus important que je sois honnête. Au moins en ce qui concerne ce sujet.
         - "J'ai dis que ce serait mieux que nous ne le soyons pas, pas que je n'en avais pas envie."
         - "Ben tiens ! Voilà qui éclaire ma lanterne !" Railla-t-elle.
         Elle s'arrêta, sous l'auvent de la cantine, et rencontra mon regard à nouveau. Son cœur s'affola.    Avait-elle peur?
         Je pris un grand soin à choisir mes mots. Non, je ne pouvais la quitter, mais peut-être serait-elle assez intelligente pour me quitter, elle, avant qu'il ne soit trop tard.
         - "Il serait plus...prudent pour toi de ne pas être mon amie."
         Puis, en plongeant dans les profondeurs de chocolat fondu de ses yeux, je perdis ma désinvolture.    Les mots que je prononçai en suite brûlèrent d'une trop grande ferveur.
         - "Mais j'en ai assez d'essayer de t'éviter, Bella."
         Elle arrêta de respirer et, vu le temps qu'elle mit avant de recommencer, cela m'inquiéta. Combien l'avais-je effrayée ? Eh bien, j'allais avoir la réponse.
         - "Viendras-tu à Seattle avec moi?" Demandais-je sans cérémonie.
         Elle acquiesça, son cœur battant la chamade.
         Oui. Elle m'avait dit oui. À moi !
         Puis ma conscience refit surface. Combien cela allai-t-il lui coûter?
         - "Tu devrais vraiment garder tes distances." La prévins-je.
         M'avait-elle entendu ? Echappera-t-elle au futur qui la menaçait ? Pouvais-je faire quoi que ce soit pour la protéger de moi-même?
         Reste clair. M'ordonnai-je.
         - "On se voit en cours."
         Je dû me concentrer pour m'empêcher de courir alors que je m'enfuyais.


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  •      Je retournai en cours. C'était la bonne chose à faire, celle qui passerai le plus inaperçu.
         À la fin de la journée, la plupart des autres élèves étaient revenus, eux aussi. Les seuls absents restaient Tyler et Bella – et quelques autres qui profitaient probablement de l'accident pour sécher les cours.
         Ça n'aurait pas dû être si dur de faire ce qui était le mieux. Mais, tout l'après-midi, je serrai les dents contre l'envie qui me hantait de sécher les cours, moi aussi – pour aller retrouver la fille.
         Comme un admirateur obsessionnel. Un vampire rôdeur et obsédé.
         Les cours aujourd'hui étaient – ce qui me semblait impossible – encore plus ennuyeux que la semaine précédente. Comme si j'étais dans le coma. Comme si les briques, les arbres, le ciel, les visages autour de moi, avaient perdus leurs couleurs... Je fixai les fentes du mur.
         Il y avait une autre chose que j'aurai dû faire... et que je ne faisais pas. Bien sûr, c'était aussi une mauvaise chose. Tout dépendait de la perspective selon laquelle on la voyait.
         Selon le point de vue d'un Cullen – pas seulement d'un vampire, mais d'un Cullen, quelqu'un qui appartenait à une famille, ce qui était tellement rare dans notre monde – la bonne chose à faire aurait été dans ces lignes-là:
         - Je suis surpris de te voir en classe, Edward. J'ai entendu dire que tu étais impliqué dans l'horrible accident de voiture de ce matin. C'est le cas, M. Banner, mais j'ai été chanceux. Un sourire amical. Je n'ai pas du tout été blessé... J'aurai aimé pouvoir en dire autant de Tyler et Bella. Comment vont-ils? Je pense que Tyler va bien... Quelques égratignures superficielles dues au verre du pare-brise. Par contre, je ne suis pas sûr pour Bella. Un froncement de sourcils soucieux. Il se peut qu'elle ait subi une commotion cérébrale. J'ai entendu qu'elle était assez incohérente pendant un moment – elle avait même des visions. Je sais que les docteurs étaient soucieux...
         C'est comme ça que cela aurait dû se passer. Je le devais à ma famille.
        
    - Je suis surpris de te voir en classe, Edward. J'ai entendu dire que tu étais impliqué dans l'horrible accident de voiture de ce matin.
         - Je n'ai pas été blessé.
    Pas de sourire.
         M. Banner changea de pied d'appui, l'air mal à l'aise.
         - As-tu une quelconque idée de l'état de Tyler et Bella? J'ai entendu qu'ils avaient eu des blessures...
         Je haussai des épaules. Je n'en sais rien.
         M. Banner s'éclaircit la gorge. Euh, bien... dit-il, mon regard froid le forçant à abandonner son interrogatoire.
         Il se dirigea rapidement vers le devant de la classe et commença son cours.
         Ce n'était pas la bonne chose à faire. Sauf si on le voyait d'un point de vue plus obscur.
         Cela semblait juste si...peu galant de calomnier la fille dans son dos, surtout compte tenu du fait qu' elle se prouvait plus digne de confiance que je ne l'aurais cru. Elle n'avait pas dit un mot pour me trahir, bien qu'elle ait de bonnes raisons de le faire. Comment pourrais-je la trahir alors qu'elle n'avait rien fait d'autre à faire que de garder mon secret?
         J'eus une conversation pratiquement identique avec Mme Goff – en espagnol plutôt qu'en anglais cette fois – et Emmett me lança un long regard.
         J'espère que tu as une bonne explication pour ce qui c'est passé aujourd'hui. Rose t'en veux à mort.
         Je levais les yeux au ciel sans le regarder.
         En fait, j'avais trouvé une explication tout à fait valable. Supposons que je n'ais pas empêché la camionnette d'écraser la fille... J'eus un mouvement de recul à cette pensée. Mais si elle avait été percutée, si elle avait été là, mutilée et saignante, le liquide rouge se répandant partout et se perdant sur le goudron de la route, l'odeur du sang frais vibrant dans l'air...
         Je frémis à nouveau, mais pas seulement d'horreur. Une part en moi frémissait de désir. Non, je n'aurai pas été capable de la regarder saigner sans nous exposer d'une façon bien plus flagrante et choquante.
         C'était une excuse tout à fait plausible... mais je ne l'utiliserai pas. C'était trop honteux.
         Et je n'y avais pensé que longtemps après le fait, de toute façon.
         Méfies-toi de Jasper, continua Emmett, inconscient de ma rêverie. Il n'est pas autant en colère...mais il est plus décidé.
         Je vis ce qu'il voulait dire, et pendant un moment la salle sembla tourner autour de moi. Ma rage consomma tout au point qu'un voile rouge recouvrit ma vue. J'eus l'impression d'étouffer.
         Bong sang Edward! Ressais-toi! me cria Emmett dans sa tête. Sa main appuya sur mon épaule, me retenant à ma place avant que je puisse sauter sur mes pieds. Il utilisait rarement la totalité de sa force – il n'en avait que rarement besoin, étant donné qu'il était tellement plus fort qu'aucun vampire que nous ayons jamais rencontré – mais il l'utilisait en ce moment même. Il retenait mon bras, plutôt que de le tirer vers le bas. S'il avait tiré, la chaise sous moi se serait effondrée.
         Doucement! ordonna-t-il.
         J'essayai de me calmer, mais c'était difficile. La rage bouillonnait dans ma tête.
         Jasper ne fera rien tant que nous n'aurons pas parlé. Je pensais juste que tu devais savoir la direction de ses pensées.
         Je me concentrai sur le fait de me calmer, et la main d'Emmett se relâcha.
         Essaie de ne pas te donner encore plus en spectacle. Tu as déjà assez d'ennuis comme ça.
         Je respirai profondément et Emmett me relâcha complètement.
         Je fis rapidement le tour de la salle, mais notre confrontation avait été si brève et silencieuse que seules quelques personnes assises derrière Emmett l'avaient remarquée. Aucune d'entre elles ne su qu'en penser, et elles laissèrent tomber. Les Cullen étaient bizarres – ce n'était pas nouveau.
         Mince, tu es dans un état... ajouta Emmett, de la sympathie tintant ses mots.
         - Mords-moi, murmurai-je doucement, et je l'entendis rire tout bas.
         Emmett n'était jamais rancunier, et j'aurai probablement dû être plus reconnaissant pour sa nature insouciante. Mais je vis qu'il comprenait la réaction de Jasper, qu'il réfléchissait si ce n'était pas la meilleure possibilité.
         Je bouillis de rage, ne la contrôlant plus vraiment. Oui, Emmett était plus fort que moi, mais il ne m’avait jamais battu en lutte. Il clamait que c'était parce que je trichais, mais lire dans les pensées faisait tout autant partie de moi que sa force immense faisait partie de lui.
         Nous étions à égalité dans un combat.
         Un combat? Était-ce ce vers quoi nous allions? Allais-je devoir me battre contre ma famille pour une humaine que je connaissais à peine?
         Je pensai à cela pendant un moment, pensai à la sensation provoquée par le fait de la tenir, fragile, dans mes bras, en juxtaposition avec Jasper, Rose et Emmett – extraordinairement forts et rapides, des machines à tuer...
         Oui, je me battrai pour elle. Contre ma famille. Je frémis.
          Mais ce n'était pas loyal, de la laisser sans défense alors que c'était moi qui l'avais mise en danger.
         Je ne pouvais pas gagner seul, cependant, pas contre eux trois, et je me demandai qui seraient mes alliés.
         Carlisle, certainement. Il ne se battrait contre personne, mais il serait complètement opposé aux dessins de Rose et Jasper. Cela suffirait peut-être. Je verrai...
         Esmé, j'en doutais. Elle ne se mettrait pas contre moi non plus, et elle détesterait ne pas être d'accord avec Carlisle, mais elle ferait tout pour garder sa famille intacte. Sa priorité ne serait pas la droiture, mais moi. Si Carlisle était l'âme de notre famille, Esmé en était le cœur. Il nous donnait un leader qui valait la peine d'être suivi; elle nous le faisait suivre par amour. Nous nous aimions tous les uns les autres – même en étant en furie contre Jasper et Rose, même en prévoyant de les combattre pour sauver la fille, je savais que je les aimais.
         Alice...je n'en avais aucune idée. Cela dépendrait probablement de ce qu'elle voyait venir. J'imaginais qu'elle se mettrait du côté des gagnants.
         Donc, je ne devais compter que sur moi-même. Ce n'était pas un match pour eux tous seuls, mais je ne les laisserai pas faire de mal à la fille à cause de moi. Cela pouvait vouloir dire fuir...
         Ma rage s'atténua un peu avec le soudain humour noir. J'imaginais comment la fille réagirait si je la kidnappais. Bien sûr, je me trompais à chaque fois que je m'imaginais ses réactions, mais que pourrait-elle ressentir sinon la terreur?
         Mais je n'étais pas sûr de la façon de procéder – pour la kidnapper. Je ne pourrais pas supporter d'être près d'elle pendant très longtemps. Peut-être que je ne ferai que la rapporter à sa mère. Même cela serait terriblement dangereux. Pour elle.
         Et aussi pour moi, réalisai-je soudainement. Si je la tuais par accident... Je n'étais pas exactement certain de la douleur que cela me causerait, mais cette douleur présenterait de multiples facettes et serait intense.
         Le temps passa vite pendant que je ruminais les complications qui m'attendaient: la dispute qui m'attendait à la maison, le conflit avec ma famille, les longueurs dans lesquelles je serai peut-être forcé par la suite...
         En tout cas, je ne pouvais plus prétendre que la vie en dehors de cette école était monotone. La fille avait changé au moins ça.
         Emmett et moi marchâmes silencieusement vers la voiture quand la sonnerie retentit. Il s'inquiétait pour moi, et s'inquiétait pour Rosalie. Il savait de quel côté il serait obligé de se ranger en cas de dispute, et ça l'embêtait.
         Les autres nous attendaient dans la voiture, en silence. Nous étions un groupe très silencieux. Il n'y avait que moi qui pouvais entendre les cris.
         Idiot! Fou! Crétin! Âne! Imbécile irresponsable et égoïste! Rosalie maintenait un flot constant d'insultes au volume le plus élevé de sa voix mentale. Cela rendait la lecture des autres pensées difficile, mais je l'ignorais comme je pouvais.
         Emmett avait raison à propos de Jasper. Il était certain de ce qu'il allait faire.
         Alice était troublée, inquiète pour Jasper, feuilletant des images du futur. Quelle que soit la façon dont   Jasper prévoyait d'atteindre la fille, Alice me voyait toujours, le bloquant. Intéressant...ni Rosalie ni   Emmett n'étaient avec lui dans ces visions. Jasper avait donc prévu de travailler seul. Cela égaliserait les chances.
         Jasper était sans aucun doute le meilleur combattant d'entre nous, le plus expérimenté. Mon seul avantage résiderait dans ma capacité à lire dans ses pensées les mouvements qu'il prévoyait de faire avant qu'il ne les fasse.
         Je n'avais jamais combattu Emmett et Jasper sinon en plaisantant, juste pour chahuter. Je me sentais mal rien que de penser à faire vraiment du mal à Jasper...
         Non, pas ça. Juste le bloquer. C'était tout.
         Je me concentrai sur Alice, mémorisant les différentes possibilités d'attaque que Jasper envisageait.
         Pendant que je faisais cela, ses visions changeaient, s'éloignant de plus en plus de la maison des Swan. Je l'arrêtais toujours plus tôt...
         Arrête ça, Edward! Ça ne peut pas se passer comme ça. Je ne l'admettrai pas.
         Je ne lui répondis pas, et continuai juste de regarder.
         Elle commença à chercher plus loin, dans le domaine brumeux et peu sûr des possibilités plus distantes. Tout était vague et dans l'ombre.
         Pendant tout le trajet vers la maison, un silence tendu régna. Je me garai dans le grand garage à l'écart de la maison; la Mercedes de Carlisle était là, à côté de la grosse Jeep d'Emmett, la M3 de Rose et ma Vanquish. J'étais content que Carlisle soit déjà à la maison, ce silence finirait par exploser et je préférais qu'il soit présent au moment où cela se produirait.
         Nous nous dirigeâmes directement vers la salle à manger.
         La salle n'était, bien sûr, jamais utilisée dans son but premier. Mais elle contenait une grande table ovale en acajou entourée de chaises, nous étions scrupuleux en ce qui concernait les accessoires qui participaient à notre façade. Carlisle aimait à l'utiliser comme salle de conférence. Dans un groupe comprenant tant de personnalités fortes et disparates, il était parfois nécessaire de discuter les choses calmement en s'asseyant.
         J'eus le sentiment que le fait de s'asseoir n'aiderait pas vraiment aujourd'hui.
    Carlisle était assis à sa place habituelle, du côté est de la salle. Esmé était à côté de lui, ils se tenaient la main par-dessus la table.
         Les yeux d'Esmé me sondaient, leur profondeur dorée pleine d'inquiétude.
         Reste. C'était son unique pensée.
         J'aurai souhaité pouvoir sourire à la femme qui était véritablement une mère pour moi, mais je n'avais pas les moyens de la rassurer à ce moment précis.
         Je m'assis de l'autre côté de Carlisle. Esmé tendit sa main libre autour de lui pour la poser sur mon épaule. Elle n'avait aucune idée de ce qui allait débuter maintenant; ses seules pensées étaient de l'inquiétude pour moi.
         Carlisle avait mieux compris ce qui se tramait. Ses lèvres étaient pincées et son front plissé.    L'expression faisait trop vieux pour son visage si jeune.
         Comme chacun s'asseyait, je pus voir les groupes se former.
         Rosalie s'assit directement en face de Carlisle, à l'autre bout de la longue table. Elle me lançait des regards furieux, ne me lâchant pas des yeux.
         Emmett s'assit à côté d'elle, son visage abordant une grimace et ses pensées ironiques.
         Jasper hésita, et alla s'adosser au mur derrière Rosalie. Il était décidé; peu importait le résultat de la discussion. Je serrai les dents.
         Alice fut la dernière à entrer, et ses yeux étaient fixés vers le lointain – le futur, toujours trop indistinct pour en être sûre pour le moment. Sans paraître le remarquer, elle s'assit à côté d'Esmé. Elle se frotta le front comme si elle avait un mal de tête. Jasper, nerveux, considéra un moment à la rejoindre, mais garda sa place.
         Je pris une grande inspiration. J'avais engendré tout cela, c'était à moi de parler le premier.
         - "Je suis désolé," dis-je, regardant d'abord Rose, puis Jasper et enfin Emmett. "Je ne voulais pas prendre le risque de vous impliquer. C'était irréfléchi, et je prends toutes mes responsabilités pour cette action précipitée."
         Rosalie me lança un regard absolument sinistre.
        
    - Que veux-tu dire par « prendre mes responsabilités ? » Vas-tu réparer ce que tu as fait?
         - Pas de la façon à laquelle tu penses,"
    dis-je, me concentrant pour garder une voix égale. Je serais d'accord pour m'en aller maintenant, si cela arrangeait les choses. Si j'ai la certitude que la fille sera en sécurité, qu'aucun de vous ne la touchera, amendai-je dans ma tête.
         - Non," murmura Esmé. Non, Edward.
         Je tapotai sa main.
         -
    Il ne s'agit que de quelques années.
         - Esmé à raison, pourtant,
    dit Emmett. Tu ne peux aller nulle part maintenant. Ça serait le contraire d'utile. Nous avons besoin de savoir ce que les gens pensent, aujourd'hui plus que jamais.
         - Alice verra le principal, lui répondis-je.
         Carlisle secoua la tête.
         - Je pense qu'Emmett a raison, Edward. La fille parlera plus facilement si tu disparais. C'est tout le monde qui part, ou bien personne.
         - Elle ne dira rien, insistai-je rapidement. Rose était sur le point d'exploser, et je voulais mettre ce point au clair avant.
         - Tu ne connais pas ses pensées, me rappela Carlisle.
         - Je sais au moins cela. Alice, soutiens-moi.
         Alice me regarda avec lassitude.
         - Je ne peux pas savoir ce qui se passera si l'on ignore cela. Elle jeta un coup d'œil à Rose et Jasper.
         Non, elle ne pouvait pas voir ce futur, pas tant que Rosalie et Jasper seraient opposés à ignorer l'incident.
         Les paumes de Rosalie s'abattirent violemment sur la table.
        
    - Nous ne pouvons pas accorder à l'humaine une chance de dire quoi que ce soit. Carlisle, tu dois au moins voir cela. Même si nous décidions de tous disparaître, ce n'est pas sans danger de laisser des histoires derrière nous. Nous vivons si différemment du reste de notre monde – tu sais qu'il y en a qui utiliseraient la moindre excuse pour nous pointer du doigt. Nous devons absolument faire plus attention que quiconque!"
         - Nous avons déjà laissé des rumeurs derrière nous précédemment,
    lui rappelai-je.
        
    - Des rumeurs et des superstitions, Edward. Pas des témoins oculaires et des preuves!
         - "Des preuves!"
    me moquai-je.
         Mais Jasper acquiesçait, le regard dur.
         - Rose… commença Carlisle.
         - Laisse-moi finir, Carlisle. On n'a pas besoin d'inventer tout un scénario. La fille s'est cognée la tête aujourd'hui. Imaginons que la blessure se révèle plus sérieuse qu'elle n'y paraissait. Rosalie haussa les épaules.
    Tous les humains s'endorment avec le risque de ne jamais se réveiller. Les autres s'attendront à ce que nous fassions le ménage derrière nous. Techniquement, c'est le travail d'Edward, mais apparemment c'est au-dessus de ses forces. Vous savez que je sais me contrôler. Je ne laisserai aucune preuve derrière moi.
         - Oui, Rosalie, nous savons tous quel assassin compétent tu fais,
    grognai-je en montrant mes dents.
         Elle siffla entre ses dents, furieuse.
         - Edward, s'il-te-plaît, dit Carlisle. Puis, se tournant vers Rosalie:
    Rosalie, j'ai fermé les yeux à Rochester parce que je sentais que tu méritais une forme de justice. Les hommes que tu as tués t'avaient fait un tort monstrueux. Nous ne sommes pas dans la même situation ici. La fille Swan est innocente.
         - Ça n'a rien de personnel, Carlisle,
    prononça Rosalie entre ses dents. Il s'agit de nous protéger tous.
         Il y eut un bref moment de silence pendant lequel Carlisle réfléchit à sa réponse. Quand il hocha la tête, le visage de Rosalie s'éclaira. Elle aurait dû réfléchir, pourtant. Même sans ma capacité de lire dans ses pensées, j'aurai pu anticiper ses paroles. Carlisle ne faisait jamais de compromis.
         - Je sais que tes intentions sont honorables, Rosalie, mais...j'aimerais vraiment que notre famille vaille la peine d'être protégée. Le... l'accident occasionnel ou perte de contrôle est une part regrettable de ce que nous sommes. C'était tout lui de s'inclure dans le pluriel, bien qu'il n'ait jamais eu de perte de contrôle, lui. Assassiner de sang froid une enfant innocente en est une autre. Je pense que le risque qu'elle présente, qu'elle parle de ses soupçons ou pas, n'est rien à côté d'un plus grand risque. Si nous faisons des exceptions pour nous protéger, nous risquons quelque chose de bien plus important. Nous risquons de perdre de vue l'essence de ce que nous sommes.
         Je contrôlai fermement mon expression. Ça ne le ferait pas du tout si je souriais. Ou si j'applaudissais, ce que j'aurai vraiment aimé pouvoir faire.
         Rosalie lui lança un regard noir.
        
    - C'est être responsable.
         - C'est être insensible,
    la corrigea Carlisle gentiment. Chaque vie est précieuse.
         Rosalie soupira lourdement et fit la moue. Emmett tapota son épaule.
         - Ça se passera bien, Rose," l'encouragea-t-il à voix basse.
         - La question, continua Carlisle,
    est de savoir si nous devons déménager?
         - Non,
    gémit Rosalie.
    Nous venons de finir de nous installer. Je n'ai pas envie de recommencer ma deuxième année de lycée encore une fois!
         - Tu pourrais garder ton âge présent, bien sûr,
    dit Carlisle.
         - Et devoir déménager une nouvelle fois dans si peu de temps? riposta-t-elle.
         Carlisle haussa les épaules.
        
    - J'aime être ici! Il y a si peu de soleil, on peut prétendre être presque normaux.
         - Bon, nous ne sommes pas obligés de nous décider maintenant. Nous pouvons attendre et voir si cela devient nécessaire. Edward a l'air d'être sûr du silence de la fille Swan.

         Rosalie grogna.
         Mais je n'étais plus inquiet pour Rose. Je voyais qu'elle accepterait la décision de Carlisle, peu importe à quel point je l'exaspérais. Leur conversation portait sur des détails moins importants.
         Jasper n'avait pas bougé.
         Je compris pourquoi. Avant d'avoir rencontré Alice, il vivait dans une zone de combat, théâtre d'une guerre permanente. Il savait à quoi l'on se risquait si l'on défiait les lois – il avait vu les suites horribles de ses propres yeux.
         Qu'il n'ait pas essayé de calmer Rosalie avec ses capacités en disait long sur son état d'esprit, non qu'il essayât de l'irriter à présent. Il se maintenait à l'écart de cette conversation – au-dessus.
         - Jasper, dis-je.
         Il rencontra mon regard, son visage sans expression.
        
    - Elle ne paiera pas pour mon erreur. Je ne l'autoriserai pas.
         - Elle en bénéficie, dans ce cas. Elle aurait dû mourir aujourd'hui, Edward. Je ne vois cela que comme un juste retour aux choses.

         Je me répétai, accentuant chaque mot.
         - Je n'autoriserai pas cela.
         Ses sourcils se soulevèrent. Il ne s'attendait pas à cela – il n'avait pas imaginé que je marcherais contre lui pour l'arrêter.
         Il secoua une fois la tête.
         -
    Je ne laisserai pas Alice vivre dans le danger, si petit soit-il. Tu ne ressens pour personne ce que ressens pour elle, Edward, et tu n'as pas vécu ce que j'ai vécu, que tu aies vu mes mémoires ou pas. Tu ne comprends pas.
         - Je ne remets en cause aucune de ces choses, Jasper. Mais je te dis maintenant, je ne t'autoriserai pas à faire du mal à Isabella Swan.

         Nous nous fixâmes réciproquement, pas en nous foudroyant du regard, mais en toisant la position de l'autre. Je le sentais tâter les sensations qui m'entouraient, mesurant ma détermination.
         - Jazz, dit Alice, nous interrompant.
         Il tint mon regard encore un moment, puis la regarda.
         - Ne te donne pas la peine de me dire que tu peux te débrouiller toute seule, Alice. Je le sais déjà. Mais je dois quand même…
         - Ce n'est pas ce que j'allais dire, l'interrompis Alice. J'allais te demander une faveur.
         Je vis ce qui était dans ses pensées, et ma bouche s'ouvrit dans une expression de surprise. Je la fixai, choqué, seulement vaguement conscient que tout le monde à part Alice et Jasper me regardait à présent avec une expression prudente.
         - Je sais que tu m'aimes. Merci. Mais j'apprécierais vraiment que tu essayes de ne pas tuer Bella.  Premièrement, Edward est sérieux et je ne veux pas que vous vous battiez. Deuxièmement, elle est mon amie. Tout du moins, elle va le devenir.
         C'était clair comme de l'eau de roche dans sa tête: Alice, souriante, avec son bras glacé entourant les épaules chaudes et fragiles de la fille. Et Bella souriait, elle aussi, son bras autour de la taille d'Alice. La vision était très solide; seul le temps n'était pas fixé.
         - Mais...Alice... haleta Jasper. Je n'arrivai pas à tourner ma tête pour voir son expression. Je n'arrivai pas à m'arracher à l'image dans les pensées d'Alice pour me concentrer sur les siennes.
         - Je vais l'aimer un jour, Jazz. Je serai très en colère contre toi si tu ne la laissais pas vivre.
         J'étais encore enchaîné aux pensées d'Alice. Je voyais miroiter le futur tandis que la résolution de Jasper s'effritait devant sa demande inattendue.
         - Ah, soupira-t-elle – son indécision avait éclairé un nouveau futur. Vous voyez? Bella ne dira rien. Il n'y a aucun souci à se faire.
         La façon dont elle disait le nom de la fille...comme si elles étaient déjà de proches confidentes...
         - Alice, m'étranglai-je,
    Qu'est-ce que c'est...ça...?
         - Je t'ai bien dit qu'il y avait un changement à venir. Je ne sais pas, Edward.
    Mais elle serra sa mâchoire, et je vis qu'il y avait autre chose. Elle était en train d'essayer de ne pas y penser; elle se concentrait très fort sur Jasper tout d'un coup, bien qu'il soit trop stupéfait pour avoir progressé dans ses décisions pour le moment.
         Elle faisait cela des fois quand elle essayait de me cacher quelque chose.
         - Qu'est-ce qu'il y a, Alice? Qu'est-ce que tu me caches?
         J'entendis Emmett grommeler. Ça le frustrait toujours quand Alice et moi tenions ce genre de conversation.
         Elle secoua la tête, essayant de ne pas me laisser entrer.
         - C'est à propos de la fille? insistai-je. C'est à propos de Bella?
         Elle serrait les dents tellement elle était concentrée, mais quand j’eu prononcé le nom de Bella, cela lui échappa. Cela ne dura qu'une minuscule portion de seconde, mais c'était assez.
         - NON! hurlai-je. J'entendis ma chaise tomber par terre, et réalisai que j'étais debout.
         - Edward! Carlisle s'était levé, lui aussi, sa main sur mon épaule. Je n'avais que vaguement conscience de lui.
         - C'est en train de se solidifier. chuchota Alice. Chaque minute, tu es plus décidé. Il n'y a vraiment plus que deux voies pour elle. C'est soit l'une soit l'autre, Edward.
         Je voyais ce qu'elle voyait...mais je ne pouvais pas l'accepter.
         - Non, dis-je de nouveau; il n'y avait pas de volume dans mon démenti. Mes jambes semblaient creuses, et je dus m'appuyer contre la table.
         - Quelqu'un aurait-il la gentillesse de nous inclure dans la conversation? se plaignit Emmett.
         - Je dois partir, chuchotai-je à Alice, l'ignorant.
         - Edward, nous en avons déjà parlé, dit Emmett avec force.
    C'est la meilleure façon de faire parler la fille. En plus, si tu pars, nous ne saurons pas vraiment si elle parle ou pas. Tu dois rester pour t'en occuper.
         - Je ne te vois aller nulle part, Edward,
    me dit Alice. Je ne sais pas si tu es encore capable d'aller où que ce soit. Penses-y, ajouta-t-elle silencieusement. Penses à partir.
         Je vis ce qu'elle voulait dire. Oui, l'idée de ne plus jamais revoir la fille était...douloureuse. Mais elle était aussi nécessaire. Je ne pouvais approuver aucun des futurs auxquels je l'avais apparemment condamnée.
         - Je ne suis pas entièrement sûre de Jasper, Edward. Continua Alice.
    Si tu pars, s’il considère toujours qu'elle est un danger pour nous tous...
         - Je ne vois rien de tout cela,
    la contredis-je, toujours à moitié conscient du public qui nous écoutait.   Jasper vacillait. Il ne ferait rien qui puisse faire du mal à Alice.
         Pas pour le moment. Mais plus tard... Tu risquerais sa vie, tu la laisserais sans défense?
         - Pourquoi est-ce que tu me fais ça? grognai-je. Ma tête tomba dans mes mains.
         Je n'étais pas le protecteur de Bella. Je ne pouvais pas l'être. Les deux futurs possibles d'Alice n'en étaient-ils pas la preuve?
        Je l'aime, moi aussi. Ou je l'aimerai. Ce n'est pas la même chose, mais j'ai envie de l'avoir près de moi pour cette raison.
         - ...l'aime aussi'? chuchotai-je, incrédule.
         Elle soupira. Tu es vraiment aveugle, Edward. Tu ne vois pas vers quoi tu vas? Tu ne vois pas où tu es? C'est inévitable, plus que le soleil se levant à l'est. Regarde ce que je vois...
         Je secouai la tête, horrifié.
         -Non. J'essayai de repousser les visions qu'elle m'envoyait.
    Je ne suis pas obligé de suivre cette route. Je vais partir. Je changerai ce futur.
         -Tu peux essayer,
    dit-elle d'une voix sceptique.
         - Bon, allez! beugla Emmett.
         - Mais écoute, un peu, siffla Rose à son intention. Alice le voit tomber amoureux d'une humaine!  C'est du Edward tout craché! Elle eut comme un haut-le-cœur.
         Je l'entendis à peine.
         - Quoi? dit Emmett, en sursautant. Ensuite son rire grondant se répercuta dans toute la pièce. C'est ça qu'il se passe? Il rit une nouvelle fois. Bonne chance, Edward.
         Je sentis sa main sur mon épaule, et la secouai machinalement. Je ne pouvais pas me concentrer sur lui.
         - Tomber...amoureux d'une humaine? répéta Esmé d'un ton stupéfait.
    De la fille qu'il a sauvé ce matin? Tomber amoureux d'elle?
         - Que vois-tu, Alice? Exactement,
    insista Jasper.
         Elle se tourna vers lui; Je continuai, paralysé, de regarder son visage de profil.
         - Tout dépend s’il est assez fort ou pas. Soit il la tuera lui-même, elle se tourna de nouveau vers moi, me foudroyant du regard, ce qui m'irriterais vraiment, Edward, sans compter ce que cela te ferait à toi,   Elle se retourna de nouveau vers Jasper, ou bien elle sera l'une d'entre nous un jour.
         Quelqu'un sursauta; Je ne me retournai pas pour voir qui c'était.
         - Cela n'arrivera pas! criai-je de nouveau. Ni l'un ni l'autre!
         Alice ne sembla pas m'entendre.
         - Tout dépend, répéta-t-elle. Il se peut qu'il soit juste assez fort pour ne pas la tuer, mais ce sera vraiment juste. Cela nécessitera un contrôle de soi impressionnant, songea-t-elle. Plus important encore que celui de Carlisle. Il se peut qu'il soit juste assez fort... La seule chose qu'il ne soit pas capable de faire, c'est de s'empêcher de s'approcher d'elle. C'est une cause perdue.
         Je n'arrivais plus à recouvrer la parole. Personne d'autre non plus, à ce qu'il semblait. La salle était complètement silencieuse.
         Je fixai Alice, et tous les autres me fixaient. Je voyais ma propre expression, horrifiée, sous cinq points de vue différents.
         Après un long moment, Carlisle soupira.
        
    - Eh bien, cela...complique les choses.
         - Plutôt, oui!
    acquiesça Emmett. Sa voix était encore proche du rire. Faites confiance à Emmett pour trouver matière à rire dans la destruction de ma vie.
         - Je suppose que les plans n'ont pas changé, cependant, dit Carlisle pensivement. Nous resterons et ferons attention. Évidemment, personne ne cherchera à...faire de mal à la fille.
         Je me raidis.
         - Non, dit Jasper calmement.
    Je peux me plier à cela. Si Alice ne voit que deux possibilités.
         - Non!
    Ma voix n'était pas un hurlement ou un grognement menaçant ou un cri de désespoir, mais une sorte de combinaison des trois. Non!
         Je devais partir, pour m'éloigner du bruit de leurs pensées – la suffisance de Rosalie, l'humour d'Emmett, la patience sans limite de Carlisle...
         Pire: la confiance d'Alice. La confiance de Jasper dans cette confiance.
         Pire que tout: La...joie d'Esmé.
         Je sortis furieusement mais dignement de la salle. Esmé me toucha le bras en passant, mais je ne répondis pas à son geste.
         Je courais avant d'être sorti de la maison. Je passai la rivière en un bond fluide, et courus vers la forêt. La pluie était de retour, tombant si dru que je fus trempé en quelques instants. J'aimais la grande barrière de pluie – elle bâtissait un mur entre moi et le reste du monde. Elle m'enfermait, me permettais d'être  seul.
         Je courus vers l'est, par-dessus et au-delà des montagnes sans ralentir ma course, jusqu'à ce que je voie les lumières de Seattle de l'autre côté du bruit. Je m'arrêtai avant de toucher les frontières de la civilisation humaine.
         Enfermé dans un manteau de pluie, complètement seul, je m'obligeai enfin à regarder en face ce que j'avais fait – la façon dont j'avais mutilé le futur.
         Premièrement, la vision d'Alice et de la fille se tenant les épaules l'une l'autre – la confiance et l'amitié étaient criantes sur cette image. Les grands yeux chocolat de Bella n'étaient pas perplexes, mais tout aussi secrets – à ce moment-là, il me semblait que c'étaient des secrets heureux. Elle ne tressaillait pas au toucher froid du bras d'Alice.
         Qu'est-ce que cela signifiait? Combien en savait-elle? Dans ce futur où elle vivait encore, que pensait-elle de moi?
         Ensuite l'autre image, tellement semblable, mais maintenant remplie d'horreur. Alice et Bella, se donnant toujours l'accolade dans une amitié confiante. Sauf que maintenant il n'y avait aucune différence entre ces bras – ils étaient blancs, lisses comme du marbre, durs comme de l'acier. Les grands yeux de   Bella n'avaient plus la couleur du chocolat. Ses iris étaient d'un rouge cramoisi vif et choquant. Je n'arrivai pas à décrypter les secrets dans ces yeux-là – acceptation ou désolation? Impossible à dire. Son visage était froid et immortel.
         Je frissonnai. Je ne pus réprimer les questions, similaires, mais différentes: Qu'est-ce que cela voulait dire – comment en était-on arrivé là? Et que pensait-elle de moi à présent?
         Je pouvais répondre à la dernière. Si je l'avais forcée dans cette vie qui n'en était pas une, vide, par faiblesse et égoïsme, elle ne pouvait que me détester.
         Mais il restait une image horrifiante – pire qu'aucune image que ma tête n’ait jamais contenue.
         Mes propres yeux, d'un cramoisi profond à cause du sang humain, les yeux d'un assassin. Le corps brisé de Bella dans mes bras, blanc cendré, vidé, sans vie. C'était si concret, si clair.
         Je ne pouvais pas supporter cette vue. J'essayai de la bannir de mon esprit, essayai de voir quelque chose d'autre, n'importe quoi d'autre. Essayai de revoir l'expression de son visage si vivant qui avait obstrué ma vue pendant la dernière période de mon existence. Inutilement.
         La vision lugubre d'Alice me remplissait la tête, et je me tordais mentalement de douleur avec l'agonie qu'elle causait. Pendant ce temps, le monstre en moi ne contenait pas sa joie, jubilant de la probabilité de son succès. Ça me rendait malade.
         Cela ne devait pas être autorisé. Il devait y avoir une façon de contourner le futur. Je ne laisserai pas les visions d'Alice me diriger. Je pouvais choisir une autre route. Il y avait toujours un choix.
         Il devait y en avoir un.


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  •     À dire vrai, je n’avais pas soif, mais je décidai de chasser encore cette nuit-là. Juste de quoi me prémunir, même si je savais que ce serait superflu.
         Carlisle vint avec moi ; nous n’avions pas été seuls ensemble depuis que j’étais revenu de Denali. Alors que nous courions à travers la forêt sombre, je l’entendis penser à cet au revoir précipité, la semaine dernière.
     
      Dans ses souvenirs, je vis la façon dont mes traits se tordaient de désespoir. Je sentis sa surprise et sa soudaine anxiété.
     
   
      - Edward ?
         - Je dois y aller, Carlisle. Je dois y aller tout de suite.
         - Que s’est-il passé ?
         - Rien. Pour l’instant. Mais ce sera le cas si je reste.

          Il avait essayé de me prendre le bras. Je sentis combien cela l’avait blessé quand je m'étais retiré précipitamment.
     
    
      - Je ne comprends pas.
     
      - N’as-tu jamais… y a-t-il eu une fois où…

     
      Je me contemplai prendre une inspiration profonde, vis la lumière sauvage dans mes yeux à travers le filtre de sa profonde attention.
     
     
    - Y a-t-il jamais eu une personne qui, pour toi, sentait meilleur que toutes les autres ? Vraiment meilleur ?
     
      - Oh.

     
      Quand j’avais su qu’il avait compris, mon visage s’était affaissé de honte. Il avait tendu le bras pour me toucher, ignorant que je m’éloignais encore, et avait laissé sa main sur mon épaule.

         - Fais ce qu’il faut pour résister, fils. Tu me manqueras. Tiens, prends ma voiture. Elle va plus vite.
         Il se demandait maintenant s’il avait fait ce qu’il fallait alors, en m’éloignant. Se demandant s'il ne m’avait pas blessé par son manque de confiance.
     
     - Non, murmurai-je tout en courant.
    C’était ce qu’il me fallait. J’aurais pu si facilement trahir cette confiance, si tu m’avais dit de rester.
     
     - Je suis désolé que tu souffres, Edward. Mais tu devrais faire tout ce que tu peux pour garder la fille Swan en vie. Même si cela doit signifier que tu nous quittes à nouveau.
     
     - Je sais, je sais.
         - Pourquoi es-tu revenu ? Tu sais à quel point je suis heureux de t’avoir avec nous, mais si c’est trop difficile…
     
      - Je n’ai pas aimé me sentir lâche
    , admis-je.
         Nous ralentîmes – nous courions à peine à travers l’obscurité, maintenant.
       
      - C’est bien mieux que de la mettre en danger. Elle sera partie dans un an ou deux.
         - Tu as raison, je le sais.

         A contrario, ses mots ne firent que renforcer mon envie de rester. La fille serait partie dans une année ou deux…
     
     Carlisle arrêta de courir et je m’arrêtai avec lui ; il se tourna pour examiner mon expression.
     
     Mais tu ne partiras pas, n’est-ce pas ?
         Je fis non de la tête.
         Est-ce de l’orgueil, Edward ? Il n’y a pas de honte à…
     
     - Non, ce n’est pas l’orgueil qui me retient ici. Pas maintenant.
         Nulle part où aller ?
         Je ris brièvement.
       
      - Non. Cela ne m’arrêterait pas, si je pouvais me convaincre de partir.
         - Nous viendrons avec toi, bien sûr, si c’est ce dont tu as besoin. Tu n’as qu’à demander. Tu as déménagé sans jamais te plaindre pour les autres. Ils ne te reprocheront pas cela.

     
     Je haussai un sourcil. Il rit.
         - Si, Rosalie le ferait, mais elle te doit tant. De toute façon, il est bien mieux pour nous de partir maintenant, sans qu’il y ait eu de dégâts, que de partir plus tard, après qu’une vie se soit achevée.
         Toute trace d'humour avait disparu à la fin. Je tressaillis à ses mots.

         - Oui, acquiesçai-je.
         Ma voix semblait rauque.
         Mais tu ne t’en vas pas ?
         Je soupirai.
        
    - Je devrais.
        - Qu’est-ce qui te retient ici, Edward ? Je ne vois vraiment pas…

         - Je ne sais si je peux l’expliquer.

         Même pour moi-même, ça n’avait pas de sens. Il me détailla pendant un long moment.
         Non, je ne vois pas. Mais je respecterai ton intimité, si tu préfères.
         - Merci. C’est généreux de ta part, vu le peu d'intimité que je vous laisse.
         Avec une seule exception. Et je faisais ce que je pouvais pour la priver aussi de ça, n’est-ce pas ? 
     Nous avons tous nos travers. Il rit à nouveau. Nous y allons ?
         Il venait juste de sentir l’odeur d’un troupeau de cerfs. Il me fut dur de faire preuve de beaucoup d’enthousiasme pour ce qui n’était, même dans les meilleures circonstances, qu’un arôme à peine capable de faire saliver. À cet instant, avec le souvenir du sang frais de la fille dans mon esprit, l’odeur me retournait l’estomac.
     
     Je soupirai.
         - Allons-y, acceptai-je, bien que je sache qu’ingurgiter plus de sang m’aiderait peu.
         Nous nous séparâmes en position de chasse et laissâmes la fade senteur nous guider silencieusement en avant.
     
   
     Il faisait plus froid à notre retour. La neige fondue avait gelé ; c’était comme si une mince feuille de verre recouvrait tout – chaque aiguille de pin, chaque fougère, chaque brin d’herbe était couvert de glace.
     
     Pendant que Carlisle allait s’habiller pour sa prise de poste à la première heure, je restai près de la rivière, attendant que le soleil se lève. Je me sentis presque écœuré par la quantité de sang que j’avais consommée, mais je savais que la perte de ma soif actuelle n’aurait que peu de signification quand je m’assiérais à nouveau près de la fille.

        Froid et immobile comme la pierre sur laquelle j'étais assis, je contemplai l’eau sombre qui coulait le long de la berge gelée, plongeant mon regard dedans.
     
     Carlisle avait raison. Je devais quitter Forks. Ils pourraient colporter une histoire pour expliquer mon absence. Un échange en Europe. Une visite à des parents éloignés. Une fugue. L’histoire importait peu. Personne ne creuserait la question.
     
     Ce n’était que pour une année ou deux, puis la fille partirait. Elle continuerait sa vie – elle aurait une vie à vivre. Elle irait à l’université quelque part, mûrirait, commencerait sa carrière professionnelle, peut-être épouserait-elle quelqu’un. Je pouvais me l’imaginer – je pouvais voir la fille habillée tout en blanc marcher en mesure, son bras accroché à celui de son père.
     
     C’était bizarre, la douleur que cette vision me causait. Je ne pouvais pas la comprendre. Étais-je jaloux, parce qu’elle aurait l’avenir que je ne pourrais jamais avoir ? Cela n’avait aucun sens. Chaque humain de mon entourage avait le même potentiel devant lui – une vie – et je m’arrêtais rarement pour l’envier.
         Je devais la laisser à son avenir. Arrêter de risquer sa vie. C’était la bonne chose à faire. Carlisle faisait toujours le bon choix. Je devais l’écouter, maintenant.
     
     Le soleil se leva derrière les nuages, et la faible lumière balaya l’herbe gelée.
         Un jour de plus, décidai-je. Je la verrais une fois encore. Je pouvais m’en arranger. Peut-être mentionnerais-je mon imminente disparition, mettrais-je au point une histoire.

         Cela allait être difficile ; je pouvais sentir une forte réticence qui me faisait déjà penser à des excuses pour rester – pour repousser la date limite à deux jours, trois, quatre… Mais je ferais ce qu’il fallait. Je savais pouvoir me fier au conseil de Carlisle. Et je savais aussi que j’étais trop en conflit avec moi-même pour prendre la bonne décision tout seul.
     
     Bien trop en conflit. Quelle part de cette réticence venait de ma curiosité obsessionnelle, et quelle part de mon appétit inassouvi ?
         Je rentrai pour mettre des vêtements propres pour l’école.
         Alice m’attendait, assise sur la marche la plus haute du troisième palier.

         Tu pars encore, m’accusa-t-elle.
         Je soupirai et fis oui de la tête.

         Je ne vois pas où tu vas cette fois.
         - Je ne sais pas encore où je vais, murmurai-je.
         Je veux que tu restes.
         Je secouai la tête.
         Peut-être que Jazz et moi pourrions venir avec toi ?
         - Ils auront encore plus besoin de toi ici, surtout si je ne peux plus surveiller pour eux. Et pense à Esmée. Lui enlèverais-tu la moitié de sa famille d’un coup ?
         Tu vas la rendre si triste.
         - Je sais. C’est pourquoi vous devez rester.
          Ce n’est pas la même chose que si tu restais, et tu le sais.
         - Oui. Mais je dois faire ce qui est juste.

     
     Il y a beaucoup de bonnes options et beaucoup de mauvaises, n’est-ce pas ?
         Pendant un court instant, elle fut entraînée par une de ses étranges visions ; j’en pris connaissance avec elle alors que les images vacillaient et tourbillonnaient. Je me vis moi-même mélangé avec d’étranges ombres que je ne reconnaissais pas – des formes voilées et imprécises. Et tout d’un coup, ma peau brilla en plein soleil, dans une petite clairière. C’était un endroit que je connaissais. Il y avait une silhouette dans cette clairière avec moi, mais elle aussi était indistincte, pas assez présente dans la vision pour que je puisse la reconnaître. Les images tremblèrent et disparurent alors qu’un million de petites décisions modifiaient encore le futur.
     
     - Je n’ai pas saisi grand chose à celle-là, lui dis-je quand la vision s’éteignit.
         Moi non plus. Ton futur change tellement que je ne peux rien en voir. Pourtant, je pense…
     
     Elle s’arrêta, et elle fit défiler une vaste collection d’autres visions récentes pour moi.
         Elles étaient toutes identiques – indistinctes et vagues.
         - Je pense que quelque chose est en train de changer, malgré tout, dit-elle à haute voix. Ta vie semble être à un carrefour.
         Je ris en grimaçant.
         - Tu te rends compte que tu ressembles à une diseuse de bonne aventure ?
         Elle me tira sa petite langue.
     
     - Ca ira bien aujourd’hui, non ? demandai-je, de l’appréhension dans la voix.
         - Je ne te vois tuer personne aujourd’hui, m’assura-t-elle.
        
    - Merci, Alice.
     
     - Va t’habiller. Je ne dirai rien – je te laisserai en parler aux autres quand tu seras prêt.

     
      Elle se leva et descendit prestement les marches, les épaules un peu rentrées. Tu vas me manquer. Vraiment.
         Oui. Elle me manquerait aussi, vraiment.
         Le trajet vers l’école fut tranquille. Jasper savait qu'Alice était dérangée par quelque chose, mais il savait que si elle avait voulu en parler, elle l’aurait déjà fait. Emmett et Rosalie étaient dans leur monde, ayant un de leurs moments, se dévorant des yeux avec émerveillement – c'était plutôt dégoûtant à regarder de l’extérieur. Nous étions tous conscients à quel point ils étaient désespérément amoureux l'un de l'autre.
         Ou peut-être étais-je amer parce que j’étais le seul solitaire. Certains jours étaient plus durs que d’autres à vivre avec trois couples d’amants aussi bien assortis. Aujourd'hui était un de ces jours.
     
     Peut-être seraient-ils tous plus heureux sans moi dans leurs jupes, bougon et irritable comme le vieillard que j'aurais dû être en ce moment.
     
     Bien sûr, la première chose que je fis quand j’arrivai fut de chercher la fille. Juste pour me préparer.
       
     Bon.
     
     Il était embarrassant de voir comme mon monde se résumait désormais à elle – toute mon existence était centrée autour de la fille, plutôt qu’autour de moi-même comme auparavant.
         C'était assez facile à comprendre, car, à bien y réfléchir, après quatre-vingts ans de la même routine, chaque changement prenait une grande importance.
     
     Elle n’était pas encore arrivée, mais je pouvais entendre le grondement assourdissant de sa camionnette au loin. Je m’appuyai contre ma voiture pour l'attendre. Alice resta avec moi, pendant que les autres allèrent en cours. Ils en avaient assez de ma fixation – il leur était incompréhensible qu’une humaine puisse retenir mon attention si longtemps, quelle que soit l’odeur délicieuse qu’elle dégageât.
      
     La fille apparut, conduisant lentement, les yeux rivés sur la route et les mains agrippées au volant. Elle semblait anxieuse à propos de quelque chose. Il me fallut une seconde pour deviner de quoi il s’agissait, réalisant que chaque humain avait la même expression sur le visage aujourd’hui. Ah, la route était glissante avec le verglas, et ils essayaient tous de conduire plus prudemment. Je pouvais voir qu’elle prenait ce risque supplémentaire très sérieusement.
     
     Cela correspondait avec les quelques caractéristiques que j’avais rassemblées de sa personnalité. J’ajoutai cela à ma petite liste : elle était une personne sérieuse, responsable.
     
     Elle ne se gara pas très loin de moi, mais elle ne m’avait pas encore remarqué, me tenant là à la regarder. Je me demandai ce qu’elle ferait quand elle en prendrait conscience. Rougir et s’enfuir ? Ce fut ma première pensée. Mais peut-être me retournerait-elle mon regard. Peut-être viendrait-elle me parler.
         Je pris une profonde inspiration, remplissant mes poumons, plein d’espoir, juste au cas où.
     
     Elle sortit de sa camionnette avec précaution, testant le sol glissant avant d’engager son poids. Elle ne leva pas le regard, et cela me frustra. Peut-être devrais-je aller lui parler…
     
     Non, ce serait mal.

         Au lieu de se diriger vers l’école, elle alla à l’arrière de sa camionnette, s’accrochant à son côté d’une drôle de façon, ne se fiant pas à ses pieds. Cela me fit sourire, et je sentis les yeux d’Alice sur mon visage. Je n’écoutais pas ses réflexions – j'avais, selon elle, trop d’amusement à regarder la fille vérifier ses chaînes. Elle avait l’air en danger de tomber, vu la façon dont ses pieds dérapaient.
     
     Personne d’autre n’avait de problèmes – était elle garée à l’endroit le plus verglacé ?
         Elle marqua une pause, regardant en bas avec une expression étrange. Elle semblait… attendrie. Ses pneus… l'émouvaient ?

         À nouveau, la curiosité me dévora comme la soif. C’était comme si je devais savoir ce qu’elle pensait – comme si plus rien d’autre n’importait.
         J’irais lui parler. Elle semblait avoir besoin d’aide de toute façon, au moins jusqu’à ce qu’elle soit hors de la chaussée glissante. Bien sûr, je ne pouvais lui offrir cela, n’est-ce pas ? J’hésitai, déchiré en deux. Elle semblait si réfractaire à la neige, elle aurait sûrement du mal à apprécier le contact de ma main froide et blanche. J’aurais dû porter des gants…
     
     - Non ! hurla Alice tout fort.
         Instantanément, je vérifiai ses pensées, pensant trouver au début un mauvais choix de ma part, et qu’elle me voyait faire quelque chose d’inexcusable. Mais cela n’avait rien à voir avec moi.
     
     Tyler Crowley avait choisi de tourner dans le parking à une vitesse peu judicieuse. Ce choix l’amènerait à glisser sur le verglas…
     
     La vision arriva juste une seconde avant la réalité. Le van de Tyler tourna le coin de la rue alors que je voyais déjà la conclusion qui avait tiré ce halètement horrifié des lèvres d’Alice.
     
     Non, cette vision n’avait rien à voir avec moi, et en même temps elle avait tout à voir avec moi, parce que le fourgon de Tyler – les pneus glissant à ce moment précis sur la plaque de verglas en prenant le plus mauvais angle – était en train de traverser le parking pour aller écraser la fille qui était devenue le point de mire involontaire de mon monde.
     
     Même sans la vision d’Alice, il était assez simple de prévoir la trajectoire du véhicule, qui échappait au contrôle de Tyler.
         La fille, qui se tenait exactement au mauvais endroit, à l’arrière de sa camionnette, releva la tête, surprise par le crissement des pneus. Elle regarda droit dans mes yeux horrifiés puis se retourna vers sa mort qui s’approchait.
     
     Pas elle ! Les mots fusèrent dans ma tête comme s'ils étaient ceux d’un autre.
     
     L'esprit toujours engagé dans les pensées d’Alice, je vis soudain la vision changer, mais je n’eus pas le temps de voir ce qui en résulterait. Je m’élançai à travers le parking, me jetant entre le van qui dérapait et la fille tétanisée.
     
     Je bougeai si rapidement que tout, excepté l’objet de mon attention, devint flou. Elle ne me vit pas – aucun œil humain n’aurait pu suivre mon vol – toujours regardant la forme massive qui allait déchiqueter son corps contre la carrosserie métallique de sa camionnette à plateau.
     
     Je l’attrapai par la taille, bougeant avec trop de rapidité pour être aussi doux qu’elle en avait besoin. Pendant le centième de seconde entre le moment où j’écartai sa silhouette frêle de la trajectoire mortelle et celui où je m’écrasai par terre avec elle dans mes bras, je réalisai à quel point son corps était fragile et cassable.

         Quand j’entendis sa tête cogner le verglas, il me sembla me transformer en glace aussi.
         Mais je n’eus même pas une seconde pour m’assurer de son état. J’entendis le van derrière nous, grincer et couiner alors qu’il tournoyait autour de la solide carrosserie de la camionnette de la fille. Il changea de trajectoire, décrivant une courbe, revenant vers elle encore – comme si elle avait été un aimant qui l’attirait vers nous.
     
     Un mot que je n’avais jamais prononcé en présence d’une dame franchit mes lèvres serrées.
     
     J’en avais déjà trop fait. Quand j’avais quasiment volé dans les airs pour la pousser hors de la trajectoire, j’avais complètement pris la mesure de l’erreur que je commettais. Savoir que cela était une erreur ne m’avait pas arrêté, mais le risque que je prenais était évident – pas seulement pour moi, mais pour ma famille entière.
         Être exposé aux yeux de tous.
         Et ça n’allait certainement pas aider, mais en aucune façon je ne tolérerais que le van réussisse son second attentat à sa vie.
     
     Je la laissai tomber, et projetai mes mains, attrapant le van avant qu’il puisse toucher la fille. Sa puissance me rejeta vers la voiture garée à côté de la camionnette, et je pus sentir sa carrosserie se gondoler sous mes épaules.
     
     Le van eut des soubresauts et trembla contre l’obstacle inflexible de mes bras, et bougea alors, se balançant de façon instable sur les pneus du côté le plus éloigné.

         Si je bougeais mes mains, le pneu arrière allait tomber sur ses jambes.
         Oh, pour l’amour du ciel, les catastrophes ne s’arrêteraient-elles jamais ?
     
     Y avait-il quelque chose d’autre qui pouvait tourner plus mal encore ? Je ne pouvais pas rester assis ici, à tenir le van en l’air, et attendre les secours. Je ne pouvais pas non plus me débarrasser du van – il me fallait prendre en compte le conducteur, donc les pensées étaient rendues incohérentes par la panique.
     
     Avec un grognement interne, je poussais brutalement le van pour qu’il bascule loin de nous pour un moment. Alors qu’il retombait vers moi, je l’attrapai sous la carrosserie avec la main droite pendant que je serrais la taille de la fille de la main gauche à nouveau et la tirais de dessous le van, la plaquant à mon côté. Son corps bougea mollement alors que je la fis tourner afin que ses jambes fussent dégagées – était-elle consciente ? Quels dommages ma tentative de sauvetage improvisé avait-elle causés ?
         Je laissais tomber le van, à présent qu’il ne pouvait plus la blesser. Il s’écrasa sur la chaussée, toutes les vitres se fracassant à l’unisson.
     
     Je savais que j’étais au milieu d’une crise. Qu’avait-elle perçu exactement ? Y avait-il d’autres témoins à m’avoir vu me matérialiser à son côté et juguler le van pendant que j’essayais de la maintenir hors de sa trajectoire ? Ces questions auraient dû être ma principale préoccupation.
     
     Mais j’étais trop anxieux pour vraiment penser à la menace de cette exposition autant que je l’aurais dû. Si paniqué d’avoir pu la blesser moi-même lors de mes efforts pour la protéger. Si effrayé de l’avoir si près de moi, sachant ce que je sentirais si je m’autorisais à inspirer. Trop sensible à la chaleur de son doux corps, pressé contre le mien – même à travers le tissu de nos deux vestes, je pouvais sentir cette chaleur…
     
     La première peur était la plus grande. Alors que les cris des témoins fusaient, je me penchai pour examiner son visage, pour voir si elle était consciente – espérant fermement qu’elle ne saignerait pas. Ses yeux étaient ouverts, fixes, en état de choc.
         - Bella ? demandai-je, pressant.
    Tu vas bien ?
          - Je vais bien.

         Elle dit ces mots automatiquement, d’une voix ahurie.

         Le soulagement, si exquis que c’en était presque douloureux, me pénétra en même temps que le son de sa voix. J’aspirai de l’air à travers mes dents, et ne m’inquiétai pas de la brûlure qui l’accompagnait. Je l’accueillis presque de bon cœur.
     
     Elle se débattit pour s’asseoir, mais je n’étais pas prêt à la relâcher. Je sentais d’une certaine façon que c'était plus… sûr ? Du moins, je sentais qu'il valait mieux que je la maintienne ainsi contre moi.
     
     - Fais attention, la prévins-je. Je pense que tu t’es cogné plutôt fort.
     
     Il n’y avait pas d’odeur de sang frais – encore heureux – mais ça ne voulait pas dire qu’elle n’avait pas de dégâts internes. J’eus soudain hâte de l’emmener à Carlisle et à un service bien équipé de radiologie. 
     - Houlà ! dit-elle d'un ton comiquement choqué alors qu’elle réalisait que j’avais raison à propos de sa tête.
     
     - C’est ce que je pensais.
         Le soulagement la rendait drôle, me donnant presque le vertige.
         - Comment diable…
         Sa voix ralentit, et ses paupières papillonnèrent.
         - Comment es-tu arrivé si vite ?
     
     Le soulagement devint amer, l’humour s’évanouit. Elle avait remarqué trop de choses. Maintenant qu’il m’apparaissait que la fille était assez en forme, l’anxiété pour ma famille reprit le dessus.
         - J’étais juste à côté de toi, Bella.
         Je savais d’expérience que si j’étais assuré en mentant, cela rendait mon interlocuteur moins sûr de la vérité.
     
     Elle essaya à nouveau de se dégager, et cette fois je le lui permis. J’avais besoin de respirer afin de pouvoir jouer mon rôle correctement. J’avais besoin d’espace loin de son corps au sang chaud, qui me submergerait s'il se combinait avec son parfum. Je m’éloignai d’elle aussi loin que le faible espace entre les véhicules accidentés le permettait.
         Elle leva la tête pour me fixer, et je la fixai à mon tour. Détourner le regard est une erreur que seul un piètre menteur peut faire, et je n’étais pas un piètre menteur. Mon expression était douce, inoffensive… Cela sembla la troubler. C’était bien.
         Le lieu de l’accident était cerné maintenant. Pour la plupart par des élèves, des enfants, scrutant et se poussant pour voir à travers les débris si des corps mutilés étaient visibles. Ce n'était qu'un bruit confus, des cris et un flot de pensées sous le choc. Je vérifiai les pensées une fois pour être sûr qu’il n’y avait pas de soupçons pour le moment, puis les mis en veilleuse et me concentrai uniquement sur la fille.
         Elle était distraite par ce chahut. Elle jeta un coup d’œil alentour, encore sous le choc, et essaya de se mettre sur ses pieds.

         Je posai légèrement ma main sur son épaule pour la maintenir à terre.

         - Reste là pour le moment.
         Elle semblait aller bien, mais devait-elle bouger son cou ? À nouveau, je souhaitai la présence de Carlisle. Mes années d’études théoriques de la médecine n’avaient pas de comparaison avec ses siècles de pratique médicale.
     
     - Mais il fait froid, objecta-t-elle.

         Elle avait presque été écrasée comme une crêpe à deux reprises et estropiée à une autre, et c’était le froid qui la gênait. Un gloussement s'échappa de mes dents avant que je ne me rappelle que la situation n’était pas drôle.
     
     Bella cligna des yeux, puis se focalisa sur mon visage.
         - Tu étais là-bas.
     
     Cela me calma à nouveau. Elle regardait vers le sud, bien qu’il n’y ait rien d’autre que le côté embouti du van.
        
    - Tu étais près de ta voiture.
     
     - Non, je n’y étais pas.
         - Je t’ai vu,
    insista-t-elle ; sa voix ressemblait à celle d’une enfant qui s’entête.
         Son menton se releva.
          - Bella, j'étais près de toi, et je t’ai poussée hors du passage.
         Je fixais profondément ses grands yeux, essayant de la persuader d’accepter ma version – la seule rationnelle à portée de main.
     
     Sa mâchoire se figeât.
         - Non.
     
     J’essayai de rester calme, de ne pas paniquer. Si seulement je pouvais la faire garder le silence un moment, pour me donner l’occasion de détruire les preuves… et d'infirmer son histoire en révélant sa blessure à la tête. Il serait normalement facile de garder cette fille secrète et silencieuse tranquille ? Si seulement elle me faisait confiance, juste pour quelques secondes…
     
     - Je t’en prie Bella, dis-je, la voix trop intense, parce que je voulais qu’elle me croie.
         Le voulais vraiment, et pas juste à cause de cet accident. Un désir stupide. Pourquoi me ferait-elle confiance, à moi ?
     
     - Pourquoi ? demanda-t-elle toujours sur la défensive.
     
     - Fais-moi confiance, plaidais-je.
     
     - Me promettras-tu de m’expliquer plus tard ?
         Cela me mit en colère d’avoir à lui mentir à nouveau. Alors que je souhaitais tant mériter sa confiance. Quand je lui répondis, ma réponse fut plutôt sèche.
     
    
    - Entendu.
         - Entendu,
    dit-elle en écho sur le même ton.
     
     Pendant qu’autour de nous des tentatives de secours se mettaient en place – les adultes arrivaient, les autorités avaient été appelées, des sirènes si firent entendre au loin – j’essayai d’ignorer la fille et remis mes priorités dans le bon ordre.
     
     Je recherchai à travers chaque esprit de la foule, les témoins aussi bien que les retardataires, mais je ne pus rien y trouver de dangereux. Plusieurs furent surpris de me voir là à côté de Bella, mais tous conclurent – puisqu'il n’y avait aucune autre possibilité – qu’ils n’avaient tout simplement pas fait attention à moi avant l’accident.
         Elle était la seule qui n’acceptait cette explication facile, mais elle serait considérée comme le moins fiable des témoins. Elle avait été effrayée, traumatisée, sans mentionner le contrecoup de son choc à la tête. Certainement en état de choc. Il serait normal que son histoire soit confuse, n’est-ce pas ? Personne n’y apporterait beaucoup de crédit, avec autant de spectateurs…
     
     Je tressaillis quand je perçus les pensées de Rosalie, Jasper et Emmett, arrivant juste sur les lieux. J’allais m’en repentir ce soir.
     
     Je voulus aplanir la forme de mes épaules marquée dans le fer de la voiture marron, mais la fille était trop proche. Je devais attendre qu’elle soit distraite.
     
     C’était frustrant d’attendre – avec tellement d’yeux qui me fixaient – alors que les humains poussaient le van, essayant de le tirer loin de nous. J’aurais pu les aider, pour accélérer le processus, mais j’avais déjà assez d’ennuis et les yeux acérés de la fille étaient braqués sur moi. En fait, ils furent capables de le retourner assez pour que le SAMU puisse intervenir avec leur brancard.
     
     Un visage grisonnant, familier m’apostropha.
        - Hé, Edward, dit Brett Warner.
         Il était aussi infirmier, et je le connaissais bien de l’hôpital. Ce fut ma veine – la seule de la journée – qu’il fut le premier parmi nous. Dans son esprit, il avait remarqué que j’avais l’air conscient et calme.
       
      - Ca va, petit ?
     
     - Impec, Brett. Rien ne m’a touché. Mais j’ai peur que Bella ici présente ait une contusion. Elle s’est bien tapé la tête quand je l’ai dégagé de la voie…

         Brett reporta son attention sur la fille, qui me jeta un coup d’œil féroce, se sentant trahie. Oh, c’était vrai. Elle était un martyre secret – elle préférait souffrir en silence.
         Elle ne contredit pas mon histoire immédiatement, de ce fait, cela me détendit.
         Le secouriste d’après essaya d’insister pour que je me prête à un examen, mais il ne me fut pas trop difficile de le dissuader. Je promis de laisser mon père m’examiner, et il me laissa.
         Avec la plupart des humains, parler avec assurance suffisait. La plupart des humains… mais pas cette fille, apparemment. Correspondait-elle à au moins une des caractéristiques de son espèce ?
         Alors qu’ils lui mettaient une minerve – son visage devint complètement rouge d’embarras – j’en profitai pour réarranger la forme découpée dans la voiture marron avec le derrière de mon pied. Seule ma famille nota ce que je faisais, et j’entendis la promesse mentale d’Emmett de vérifier si je n'avais rien oublié.

         Reconnaissant pour son aide – et encore plus reconnaissant qu’Emmett, au moins, m’ait déjà pardonné mon dangereux choix – je me sentis plus détendu alors que je grimpais sur le siège avant de l’ambulance à côté de Brett.
     
     Le chef de la police arriva avant qu’ils aient mis Bella à l’arrière de l’ambulance.
         Bien que les pensées du père de Bella soient au-delà des mots, la panique et l’inquiétude émanaient de son esprit, surpassant toute autre pensée du voisinage. De l’anxiété et de la culpabilité muette, comme une vague, passa à travers lui alors qu’il voyait sa fille unique sur le brancard. Passant de lui à moi, trouvant un écho et devenant encore plus importante. Quand Alice m’avait prévenu que tuer la fille de Charlie le tuerait aussi, elle n’avait pas exagéré.
        
    Je baissai la tête de culpabilité alors que j’entendis sa voix paniquée.
         - Bella ! cria-t-il.
         - Je vais parfaitement bien, Char… Papa.
         Elle soupira.
         - Il n’y a rien de cassé.
         Son assurance apaisa à peine son appréhension. Il se tourna vers le secouriste le plus proche et lui demanda plus d’informations.
         Ce ne fut que quand je l’entendis parler, formant des phrases parfaitement cohérentes en dépit de sa panique, que je me rendis compte que son anxiété et son inquiétude n’étaient pas dénuées de mots. Je ne pouvais tout simplement pas entendre les mots exacts.
     
     Hum. Charlie Swan n’était pas aussi silencieux que sa fille, mais je pouvais voir d’où elle le tenait. Intéressant.

         Je n’avais jamais passé beaucoup de temps près du chef de police de la ville. Je l’avais toujours pris pour un homme à la pensée lente – maintenant je me rendais compte que c’était moi le lent. Ses pensées m’étaient en partie cachées, pas absentes. Je ne pouvais entendre que les pensées les plus fortes, leur ton…
     
     Je voulus écouter plus attentivement, pour voir si je pouvais trouver, dans ce nouveau puzzle moins compliqué, la clé des secrets de la fille. Mais dès que Bella fut embarquée, l’ambulance partit.
     
     Il me fut difficile de m’arracher de cette possible solution au mystère qui commençait à m’obséder. Mais je devais réfléchir maintenant – regarder ce qui avait été fait aujourd’hui sous tous les angles. Je devais écouter, pour être sûr que je ne nous avais pas précipités vers un danger qui aurait signifié notre départ immédiat. Je devais me concentrer.
     
     Il n’y avait rien dans les pensées des secouristes susceptible de m’inquiéter. À ce qu’ils savaient, la fille n'avait rien de sérieux. Et Bella s'en tenait à ma version de l'accident, jusqu’à présent.
     
     Il me fut facile de trouver les pensées familières de mon père. Il était dans son petit bureau, tout seul – le deuxième coup de chance de ce jour noir.
     
     - Carlisle.
         Il avait entendu mon approche, et fut alarmé dès qu’il vit mon visage. Il sauta sur ses pieds, le visage pâle comme un linge. Il se pencha en avant, au-dessus du bureau en noyer bien rangé.
     
     Edward… tu n’as pas…
     
     - Non, non ce n’est pas ça.
         Il respira profondément. Bien sûr que non. Je suis désolé d’avoir eu cette pensée. Tes yeux, bien sûr, j’aurais dû savoir… Il avait remarqué mes yeux toujours dorés avec soulagement.
     
     - Elle est blessée, malgré tout, Carlisle, certainement pas sérieusement, mais…
     
     - Que s’est-il passé ?
         - Un accident de voiture stupide. Elle était au mauvais endroit au mauvais moment. Mais je ne pouvais pas rester là… la laisser se faire écraser…
         Reprends au début, je ne comprends pas. En quoi as-tu été impliqué ?
         - Un van a glissé sur le verglas, murmurai-je.
         Je fixais le mur derrière lui pendant je parlais. Au lieu d’avoir une rangée de diplômes encadrés, il n’avait qu’une simple peinture à l’huile – une de ses préférées, un Hassam non répertorié.
         - Elle était sur son passage. Alice l’a vu arriver, mais je n'ai pas eu le temps de faire autre chose que de courir à travers le parking et la repousser. Personne ne l’a remarqué… sauf elle. J'ai dû arrêter le van, aussi, mais personne ne l’a vu non plus… à part elle. Je suis… je suis désolé, Carlisle. Je ne voulais pas nous mettre en danger.
     
     Il fit le tour du bureau et mit sa main sur mon épaule.
         Tu as fais ce qu’il fallait. Et cela n’a pas dû être facile pour toi. Je suis fier de toi, Edward.
         Je pus le regarder à nouveau dans les yeux alors.
        
    - Elle sait qu’il y a quelque chose… qui ne va pas avec moi.
         - Ça ne fait rien. Si nous devons partir, nous partirons. Qu’a-t-elle dit ?

     
     Je secouais la tête, un peu frustré.
        
    - Rien, pour l’instant.
         Pour l’instant ?
         - Elle a accepté ma version des événements, mais elle attend une explication.

     
     Il fronça les sourcils, intégrant la nouvelle.
         - Elle s’est cogné la tête – en fait c’est de ma faute, continuai-je rapidement.
    Je l’ai poussée sur le sol assez fort. Elle semble aller bien, mais… Je pense que ce ne sera pas difficile de la discréditer grâce à ça.
     
     Je me sentis minable à
    prononcer ces mots.
         Carlisle ressenti le dégoût dans ma voix. Peut-être que cela ne sera pas nécessaire. Nous aviserons en voyant ce qui se passera, d’accord ? Il me semble que j’ai une patiente à ausculter.
     
     - S’il te plaît, dis-je, j'ai tellement peur de lui avoir fait mal.
     
     L’expression de Carlisle s’illumina. Il lissa ses cheveux clairs – un peu plus clairs que ses yeux dorés – et il rit. Cela a été une journée intéressante pour toi, n’est-ce pas ? Dans son esprit, je pus voir l’ironie de la situation, et c’était drôle, tout du moins pour lui. Les rôles s'étaient inversés. Quelque part, pendant que, sans y penser, je me ruais à travers le parking, je m’étais transformé de tueur en protecteur.
     
     Je ris avec lui, me souvenant que Bella n’aurait jamais besoin d’autre protection que par rapport à moi. Mon rire tourna court car, malgré l'incident du van, cela restait encore complètement le cas.
         J’attendis seul dans le bureau de Carlisle – une des plus longues heures de ma vie – écoutant l’hôpital plein de pensées.
         Tyler Crowley, le conducteur du van, semblait bien plus mal que Bella, et l’attention se tourna vers lui pendant qu’elle attendait son tour de passer une radio. Carlisle resta en arrière, faisant confiance au radiologue concernant le diagnostic de la fille à peine blessée. Cela me rendit anxieux, mais je savais qu’il avait raison. Un coup d’œil à son visage et elle se souviendrait automatiquement de moi, du fait qu’il y avait quelque chose d'anormal dans ma famille, et cela pouvait l’amener à parler.
         Elle avait de plus un camarade tout à fait enclin à parler avec elle. Tyler était consumé par la culpabilité due au fait qu’il avait failli la tuer, et il ne semblait pas pouvoir se taire par rapport à ça. Je pouvais voir son expression à travers ses yeux, et il était clair qu’elle souhaitait qu’il s’arrête. Comment pouvait-il ne pas le voir ?
         J'eus un moment de tension quand Tyler lui demanda comment elle s’en était sortie.
     
     J’attendis, retenant mon souffle, alors qu’elle hésitait.
     
     - Hum… l'entendit-il dire.
         Elle s’arrêta si longtemps que Tyler se demanda si cette question l’avait gênée. Puis elle continua.
         - Edward m’a poussée du chemin.
         Je respirai. Puis mon souffle s’accéléra. Je ne l’avais jamais entendue prononcer mon nom auparavant. J’aimais la façon dont il sonnait – même en l’ayant entendu à travers les pensées de Tyler. Je voulus l’entendre par moi-même…
     
     - Edward Cullen, dit-elle, puisque Tyler ne voyait de qui elle parlait.
         Je me retrouvai à la porte, la main sur la poignée. Le désir de la voir devint encore plus fort. Je devais me souvenir d'être prudent…
      
   
      - Il se tenait à côté de moi.
     
     - Cullen ?
    Ah, c’est étrange. Je ne l’avais pas vu.
    J’aurais juré… Enfin, tout a été tellement vite, je suppose. Il va bien ?

         - Je pense que oui. Il est ici quelque part, mais ils ne l'ont pas mis sur un brancard.

         Je vis son visage songeur, ses yeux plissés de suspicion, mais ces petits changements d’expression échappèrent à Tyler.

         Elle est mignonne, pensait-il, presque surpris. Même toute retournée. Pas mon type de fille habituel, pourtant… je devrais l’inviter. Pour me rattraper pour aujourd’hui…
     
     Je me précipitai dans le hall, vers les urgences, sans penser une seule seconde à ce que je faisais. Heureusement, l’infirmière entra dans la pièce avant moi – c'était le tour de Bella pour la radio. Je m’adossai au mur dans un recoin sombre, et essayai de me retenir pendant qu’elle était emmenée en fauteuil roulant.
     
     Que Tyler la trouve mignonne n'avait aucune importance. Tout le monde pouvait le remarquer. Il n’y avait aucune raison pour que je me sente… Comment me sentais-je ? Contrarié ? Ou furieux était-il plus proche de la vérité ? Cela n’avait aucun sens.
         Je restai où j’étais aussi longtemps que je le pus, mais l’impatience prit le dessus et je retournai vers le service de radiologie. Elle en était déjà sortie, mais je réussis à jeter un coup d’œil à ses radios pendant que l’infirmière avait le dos tourné. Je fus plus calme après. Sa tête allait bien. Je ne l’avais pas blessée, pas totalement.
     
    Carlisle m’y surprit. Tu vas mieux, commenta-t-il.
        Je continuai à regarder droit devant. Nous n’étions pas seuls, les salles étaient pleines de soignants et de visiteurs.
     
     Ah oui. Il coinça la radio sur le panneau lumineux, mais je n’avais pas besoin d’y regarder à deux fois. Je vois. Tout va bien. Bravo, Edward.
         L’approbation de mon père provoqua une réaction partagée en moi. J’aurais été content si je n'avais pas su qu'il ne serait pas ravi de ce que je m’apprêtais à faire maintenant. Tout du moins, il n’approuverait pas s'il connaissait mes véritables motivations…
     
     - Je pense que je vais aller lui parler avant qu’elle ne te voie, murmurai-je dans un souffle. Agir naturellement, comme si rien ne s’était passé. Arranger les choses.
         Que des raisons acceptables. Carlisle hocha la tête, absent, toujours à regarder les radios.
         - Mmh. Bonne idée.
         Je me penchai pour voir ce qui avait retenu son attention.
         Regarde toutes ces contusions ! Combien de fois sa mère l’a-t-elle lâchée ?
     
     Carlisle rit lui-même de sa blague.
         - Je commence à penser que cette fille n’a vraiment pas de chance. Toujours au mauvais endroit, au mauvais moment.
     
     Forks n’est certainement pas le bon endroit, avec toi ici.
         Je tressaillis.
         Vas-y. Arrange les choses. Je te rejoindrai dans un moment.
         Je partis vite, coupable. Peut-être étais-je trop bon menteur, si je pouvais donner le change à Carlisle.
     
     Aux urgences, Tyler continuait à marmonner ses excuses. La fille essayait d’échapper à son remords en faisant semblant de dormir. Ses yeux étaient fermés, mais sa respiration n’était pas régulière, et çà et là ses doigts se crispaient nerveusement.
         Je fixai son visage un long moment. Ce serait la dernière fois que je la verrais. Ce fait provoqua une douleur vive dans ma poitrine. Était-ce parce que je détestais laisser un problème non résolu ? Cela ne semblait pas être une explication suffisante.
         Finalement, je pris une profonde inspiration et apparus à la vue de tous.
         Quand Tyler me vit, il commença à parler, mais je mis un doigt sur mes lèvres.

         - Elle dort ? murmurai-je.
         Les yeux de Bella s’ouvrirent et se fixèrent sur mon visage. Ils s’agrandirent momentanément, puis se plissèrent, de colère ou de suspicion. Je me souvins que j’avais un rôle à jouer ; je lui souris donc, comme si rien d’inhabituel ne s’était passé ce matin – à part un choc à sa tête et une imagination débridée.
     
     - Hé, Edward, dit Tyler. Je suis vraiment désolé…
     
     Je levai une main pour arrêter ses excuses.
         - Il n’y a pas mort d’homme, dis-je sèchement.
         Sans y penser, je souris largement à cette blague personnelle.
         Il m'était étonnamment facile d’ignorer Tyler, étendu à moins de deux mètres de moi, couvert de sang frais. Je n’avais jamais compris comment Carlisle était capable de faire ça – ignorer le sang de ses patients afin de les soigner. La constante tentation n'était-elle pas trop gênante, trop dangereuse ? Mais maintenant… je pouvais voir comment, si j’étais focalisé sur quelque chose d’assez important, la tentation ne représentait rien du tout.
         Même frais et à découvert, le sang de Tyler n’avait rien à voir avec celui de Bella. Je gardai mes distances avec elle, m’asseyant sur le matelas aux pieds de Tyler.
         - Alors, quel est le verdict ? lui demandai-je.

         Elle eut une légère moue. 
         - Je vais parfaitement bien, mais ils ne me laissent pas sortir. Comment se fait-il que tu ne sois pas ligoté à un brancard comme nous tous ?
         Son impatience me fit sourire à nouveau.
     
     Je pouvais entendre Carlisle dans le hall à présent.

         - Tout dépend de tes relations, dis-je, restant léger. Mais ne t’en fais pas, je suis venu te libérer.
     
     Je notai attentivement sa réaction alors que mon père entrait dans la pièce. Ses yeux s’agrandirent et sa bouche, pour tout dire, s’ouvrit de surprise. Intérieurement, je grognai. Oui, elle avait certainement remarqué certainement la ressemblance.
         - Alors, mademoiselle Swan, comment vous sentez-vous ? demanda Carlisle.
         Il avait une merveilleuse manière de mettre la plupart de ses patients à l’aise en quelques instants. Je ne pus dire ce qu’il en fut pour Bella.
         - Je vais bien, dit-elle tranquillement.
         Carlisle accrocha sa radio sur le négatoscope près du lit.
         - Votre radio est bonne. Est-ce que votre tête vous fait mal ? Edward m’a dit que vous vous étiez cognée plutôt fort.
         Elle soupira, et dit "Je vais bien" une nouvelle fois, mais cette fois l’impatience s’insinua dans sa voix. Elle jeta un regard noir dans ma direction.
         Carlisle se rapprocha et promena ses doigts doucement sur son crâne jusqu'à ce qu’il trouve la bosse dans sa chevelure.

         Je fus englouti par la vague d’émotion qui déferla sur moi.

         J’avais vu Carlisle travailler avec des humains des milliers de fois. Il y a des années, je l’avais même assisté – enfin, seulement dans des situations où il n’y avait pas de sang. Ce n’était donc pas une nouvelle chose pour moi, le regarder interagir avec la fille comme s’il était aussi humain qu’elle. J’avais envié son contrôle à de nombreuses reprises, mais ce n’était pas la même émotion. Je lui enviais plus que son contrôle. Je souffrais de la différence entre Carlisle et moi – qu’il puisse la toucher si doucement, sans peur, sachant qu’il ne lui ferait jamais de mal…
     
     Elle cligna des yeux, et je remuai dans mon siège. Je dus me concentrer un moment pour retrouver une posture détendue.
     
     - C’est douloureux ? demanda Carlisle.
         Son menton tressaillit une seconde.
         - Pas vraiment.
     
     Une autre petite partie de son caractère se mit en place : elle était courageuse. Elle n’aimait pas montrer ses faiblesses.
         Elle était probablement la créature la plus vulnérable qu’il m’eut été donné de voir, et elle ne voulait pas paraître faible. Un rire nerveux m’échappa.
         Elle me fusilla à nouveau du regard.
     
     - Bon, dit Carlisle. Votre père est dans la salle d’attente, vous pouvez rentrer chez vous avec lui tout de suite. Mais revenez si vous avez la tête qui tourne ou des troubles de la vision.
     
     Son père était là ? Je vérifiai les pensées dans la pièce d’attente, mais ne pus trouver sa subtile voix mentale parmi les gens avant qu’elle parle à nouveau, le visage anxieux.
        
    - Je ne peux pas retourner au lycée ?
     
     - Il serait peut-être mieux de vous reposer aujourd’hui,
    suggéra Carlisle.
     
     Ses yeux revinrent vers moi.
         - Il retourne à l’école ?
         Agis normalement, aplanis les choses… Ignore ce que tu ressens quand elle te regarde dans les yeux…
     
   
      - Il faut bien que quelqu’un annonce la bonne nouvelle de notre survie.
         - En fait,
    corrigea Carlisle, la plupart des élèves sont dans la salle d’attente.
         J’anticipai sa réaction cette fois – son aversion pour l’attention des autres. Elle ne me déçut pas.
     
     - Oh non, maugréa-t-elle en plaquant ses mains sur son visage.
     
     J’appréciai d’avoir enfin deviné juste. Je commençais à la comprendre…
     
     - Souhaitez-vous rester ? demanda Carlisle.

         - Non, non ! dit-elle rapidement, en balançant ses jambes par-dessus le bord du lit.
         Elle trébucha en avant, déséquilibrée, et tomba dans les bras de Carlisle. Il la rattrapa et la redressa. L’envie me traversa de nouveau.
     
     - Je vais bien, dit-elle avant qu’il ne puisse faire de commentaire, ses joues colorées de rose.
     
     Bien sûr, cela ne gêna pas Carlisle. Il s’assura qu’elle était stable, et la lâcha.
         - Prenez de l'aspirine si vous avez mal, lui conseilla-t-il.

         - Ça ne fait pas si mal que ça.
         Carlisle sourit en signant sa feuille de sortie.
         - Il semble que vous ayez été extrêmement chanceuse.
         Elle tourna se yeux vers moi.
        
    - Edward la Chance se tenait près de moi.
         - Ah oui, bien,
    convint Carlisle rapidement, entendant la même chose dans sa voix que moi.
         Elle n’avait pas pris ses soupçons pour des hallucinations. Pas encore.

         Je te passe le relais, pensa Carlisle. Occupe t'en du mieux que tu pourras.
         - Merci beaucoup, murmurai-je, rapide et tranquille.
         Aucun humain ne m’entendit. Carlisle sourit légèrement à mon sarcasme alors qu’il se tournait vers Tyler.
         - J’ai bien peur que vous ne deviez rester avec nous plus longtemps, dit-il en commençant à examiner les coupures provoquées par les éclats du pare-brise.
     
     Bon, c'était moi qui avais provoqué tous ces ennuis, il était donc juste que je nous en sorte.
         Bella avança délibérément vers moi, ne s’arrêtant qu’à une distance inconfortablement proche. Je me souvins à quel point j’avais espéré, avant toute cette histoire, qu’elle m’approche… ce fut comme une parodie de mon vœu.
     
     - Puis-je te parler une minute ? cracha-t-elle.
     
     Son souffle chaud parcourut mon visage et je dus reculer d’un pas. Son attrait n’avait pas faibli d’un millimètre. Chaque fois qu’elle était près de moi, elle réveillait mes instincts les plus répréhensibles, les plus forts. Le venin envahit ma bouche et mon corps se prépara à l'attaquer – à l'attirer violemment vers moi et à presser sa gorge contre mes dents.
     
     Mon esprit était plus fort que mon corps, mais tout juste.
         - Ton père t’attend, lui rappelai-je, les mâchoires serrés.
     
     Elle jeta un coup d’œil à Carlisle et à Tyler. Tyler ne faisait pas du tout attention à nous mais Carlisle écoutait avec attention ma respiration.
         Fais attention, Edward.
         - J’aimerais te parler seul à seule, si ça ne te dérange pas, insista-t-elle à voix basse.
         Je voulus lui dire que ça me dérangeait terriblement, mais je savais que je devrais faire cela de toute manière. Autant en finir. J’étais en plein conflit interne en sortant de la pièce, écoutant ses pas irréguliers derrière moi, qui essayait de me suivre.
     
     J'avais un personnage à endosser à partir de maintenant. Je connaissais déjà le rôle que je m’attribuerais – le pire possible : je serais le méchant. Je mentirais, serai cruel et la ridiculiserais.
     
     Cela allait contre mes meilleures impulsions– ces impulsions humaines que j’avais conservées toutes ces années. Je n’avais jamais eu autant envie de mériter sa confiance plus qu’en cet instant, alors que je m'apprêtais à en détruire toute possibilité.
     
     C’est encore pire, sachant que ce serait le dernier souvenir qu’elle aurait de moi. C’était ma scène d’adieux.
     
      Je me tournai vers elle.
          - Que veux-tu ? demandai-je froidement.
       
     Mon hostilité la fit reculer. Ses yeux étaient perplexes, l’expression qui m’avait hanté…
      
     - Tu me dois une explication, dit-elle d’une petite voix ; son visage de porcelaine était blanc comme un linge.
     
      Il me fut très dur de garder une voix cassante.
         - Je t’ai sauvé ta vie, je ne te dois rien.
     
     Elle tressaillit – voir mes mots la blesser me brûla comme de l'acide.
     
     - Tu m’as promis, murmura-t-elle.
         - Bella, tu t’es cogné la tête, tu ne sais pas de quoi tu parles.
         Son menton se releva alors.
         - Ma tête va très bien !
         Elle était en colère à présent, et cela me rendit les choses plus faciles. Je croisai son regard furieux, me composant un visage plus inamical encore.
        
    - Que veux-tu de moi, Bella ?
         - La vérité. Comprendre pourquoi tu me forces à mentir.

         Ce qu'elle voulait était parfaitement justifié ; cela me frustra de devoir le lui refuser.
         - Mais qu'est-ce que tu crois qu'il s'est passé ? lui grognai-je presque dessus.

         Ses mots se déversèrent comme le flot d’un torrent.
         - Tout ce que je sais c’est que tu n’étais pas à côté de moi – Tyler ne t’a pas vu non plus, donc ne me dis pas que je me suis cogné la tête trop fort. Ce van allait nous écraser tous les deux et il ne l’a pas fait, et tes mains ont laissé des marques sur son côté – et tu as laissé une marque dans l’autre voiture, et tu n’es pas blessé du tout – et le van aurait dû écraser mes jambes, mais tu l’as soulevé…
         Soudain elle serra les dents et ses yeux brillèrent de larmes retenues.
     
     Je la fixai, extérieurement railleur, alors que je ne ressentais que stupeur. Elle avait tout vu.
         - Tu penses que j’ai soulevé le van ? demandai-je, sarcastique.
         Elle répondit d’un mouvement de tête affirmatif. Ma voix devint encore plus moqueuse.
         - Personne ne croira cela, tu sais.
     
     Elle fit un effort pour maîtriser sa colère. Quand elle me répondit, elle articula délibérément chaque mot.
         - Je n'ai pas l'intention d'en parler.
     
     Elle le pensait vraiment – je pouvais le voir dans ses yeux. Même furieuse et trahie, elle garderait mon secret.
     
     Pourquoi ?
         Ce choc ruina mon expression soigneusement façonnée une demi-seconde, puis je me repris.
     
     - Alors, pourquoi cela importe-t-il ? demandai-je, faisant tout pour garder ma voix sévère.
         - Pour moi, dit-elle intensément. Je n’aime pas mentir, donc il vaut mieux qu’il y ait une bonne raison pour le faire.
     
     Elle me demandait de lui faire confiance. De la même façon que je voulais qu’elle ait confiance en moi. Mais c’était une ligne que je ne pouvais franchir. Ma voix resta inflexible.
         -
    Ne peux-tu pas te contenter de me dire merci et passer à autre chose ?
     
     - Merci,
    dit-elle, fulminant silencieusement, attendant.

        
    - Tu ne vas pas lâcher le morceau, n’est-ce pas ?
     
     - Non.
     
     - Dans ce cas…

         Je ne pouvais pas lui dire la vérité, même si je le voulais… et je ne le voulais pas. Il valait mieux qu’elle s’invente une histoire bien à elle plutôt que de savoir ce que j'étais, parce que rien ne pourrait être pire que la vérité – j’étais un cauchemar vivant, tout droit tiré des pages d’un livre d’épouvante.
     
     - … tu risques d'être déçue.
         Nous nous toisâmes. Il était étrange de voir comme sa colère la rendait adorable. Comme un chaton furieux, doux et sans défense, si inconscient de sa propre vulnérabilité.
     
     Elle rougit et grinça des dents encore.
         - Alors, pourquoi m'as-tu sauvée ?
     
     Sa question n’était pas de celles que j’attendais, et je n'étais pas préparé à y répondre. Je perdis la contenance du rôle que je jouais. Je sentis mon masque glisser de mon visage, et lui dis – cette fois – la vérité.
         - Je ne sais pas.
     
     Je mémorisai son visage une dernière fois – il était toujours déformé par la colère, le sang ne s’était pas encore retiré de ses joues – puis je me détournai et m’éloignai d’elle.


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  • Je m’adossai contre le talus légèrement enneigé, laissant la poudreuse sèche se tasser sous mon poids. Ma peau s’était refroidie jusqu’à atteindre la température de l’air ambiant, et les petits morceaux de glace semblaient être du velours sur ma peau.
        Le ciel au-dessus de moi était clair, scintillant d’étoiles, d’un bleu éblouissant à certains endroits, et jaunes à d’autres. Les étoiles créaient de majestueuses formes tourbillonnant dans l’univers sombre – une vue magnifique. Délicieusement belle. Ou plutôt, cela aurait dû l’être. Ça l’aurait été si j’avais pu la voir réellement.
        Ça n’allait pas en s’arrangeant. Six jours avaient passé, six jours que je me cachais ici, dans l’étendue sauvage et vide de Denali, mais je n’étais plus libre depuis le moment où j’avais senti son odeur pour la première fois.
        Quand je regardais le ciel scintillant, c’était comme s'il y avait une obstruction entre mes yeux et sa beauté. Cette obstruction était un visage, un visage humain ordinaire, mais je ne semblais pas pouvoir le bannir de mon esprit.
        J’entendis les pensées se rapprocher avant d’entendre les bruits de pas qui les accompagnaient. Le bruit du mouvement était seulement un vague murmure contre la poudreuse.
        Je n’étais pas surpris que Tanya m’ait suivi ici. Je savais qu’elle tournait et retournait cette conversation dans sa tête depuis quelques jours, repoussant l’échéance jusqu’à ce qu’elle soit sûre de ce qu’elle voulait dire.
        Elle apparut à environ cinquante mètres, bondissant au sommet d’un rocher noir, se balançant sur la pointe de ses pieds nus.
        La peau de Tanya était argentée sous les étoiles, et ses longues boucles blondes pâles luisaient, presque roses avec une teinte framboise. Ses yeux ambres brillaient tandis qu’elle m'espionnait, à moitié ensevelie sous la neige, et ses lèvres s'étirèrent lentement en un sourire.
        Exquise. Si j’avais été capable de vraiment la voir. Je soupirai.
        Elle s'accroupit sur le sommet du rocher, le bout de ses doigts touchant la pierre, son corps tendu comme un ressort.
        Boulet de canon, pensa-t-elle.
        Elle décolla en l’air, et sa silhouette devint noire, une ombre tordue tandis qu’elle descendait gracieusement en vrille entre les étoiles et moi. Elle se roula en boule juste  au moment de frapper le tas de neige à mon côté.
        Une tempête de neige s’envola autour de moi. Les étoiles virèrent au noir, et je fus enterré profondément sous les cristaux de glace légers comme des plumes.
        Je soupirai de nouveau, mais je ne bougeai pas pour me dégager. La noirceur sous la neige n’améliora pas ma vue, mais ne me blessa pas non plus. Je voyais toujours le visage.
        - Edward ?
        La neige voleta de nouveau quand Tanya me dégagea vivement. Elle enleva la neige de mon visage impassible, sans rencontrer mon regard.
        - Désolée, murmura-t-elle.
    C’était une blague.
        - Je sais. C’était drôle.

        Sa bouche se tordit en une moue.
       
    - Irina et Kate disent que je devrais te laisser seul. Elles pensent que je t'ennuie.    
        - Pas du tout
    , lui assurai-je. Au contraire, c’est moi qui suis impoli – abominablement impoli. Je suis vraiment désolé.
        Tu rentres, n’est ce pas ? pensa-t-elle.
        - Je n’ai pas encore... complètement... décidé.
        Mais tu ne restes pas ici. Ses pensées étaient mélancoliques à présent, tristes.
        - Non. Ça n’a pas l’air de... m’aider.
        Elle grimaça.
       
    - C’est de ma faute, n’est ce pas ?
        - Bien sûr que non,
    mentis-je.
        Ne fais pas le gentleman.
        Je souris.
        Je te mets mal à l’aise, m’accusa-t-elle.
        - Non.
        Elle leva un sourcil, son expression était si incrédule que je dus en rire. Un rire très court suivit d’un nouveau soupir.
        - Très bien, admis-je. Un petit peu.
        Elle soupira elle aussi, et mit son menton dans ses paumes. Ses pensées étaient tristes.
        - Tu es cent fois plus ravissante que ces étoiles, Tanya. Bien sûr, tu sais déjà tout ça. Ne laisse pas mon obstination saper ta confiance en toi. 
        Je gloussai à l’improbabilité de mes paroles.
        - Je ne suis pas habituée à être rejetée, ronchonna-t-elle, sa lèvre inférieure formant une moue séduisante.
        - Certainement pas, acquiesçai-je, essayant sans grand succès de refouler ses pensées tandis qu’elle fouillait rapidement dans ses souvenirs pour trouver des centaines de conquêtes. La plupart du temps, Tanya préférait les hommes humains – premièrement, ils étaient bien plus nombreux, et s’ajoutait l’avantage d’être doux et chaud. Et bien sûr, toujours désireux.
        - Succube, me moquai-je, espérant interrompre ces images vacillantes dans son esprit.
        Elle grimaça, dévoilant ses dents.
             - L’originelle.
        Contrairement à Carlisle, Tanya et ses sœurs avaient développé leur conscience doucement. A la fin, c’était leur penchant pour les hommes humains qui détournèrent les sœurs du massacre. Désormais les hommes qu’elles aimaient... vivaient.
        - Quand tu es arrivé ici, dit lentement Tanya, je pensais que...
        Je savais ce qu’elle avait pensé. Et j’aurais dû deviner qu’elle ressentirait cela. Mais je n’étais pas au mieux de ma forme pour entamer une réflexion analytique en ce moment.
       
    - Tu pensais que j’avais changé d’avis.
        - Oui,
    dit-elle, la mine renfrognée.
       
    - Je me sens très mal de jouer ainsi avec tes attentes Tanya. Je ne voulais pas – je ne pensais pas. C’est juste que je suis parti... précipitamment.
        - Je suppose que tu ne me diras pas pourquoi... ?

        Je m'assis et entourais mes bras autour de mes jambes, me blottissant en signe de défense.
        - Je ne veux pas en parler.
        Tanya, Irina et Kate étaient très douées pour cette vie à laquelle je m’étais dévoué. Meilleures, par certains aspects, que Carlisle lui-même. Malgré la proximité extrême qu’elles s’octroyaient avec ceux qui auraient dû être – et avaient été à un moment – leurs proies, elles ne faisaient aucune erreur. J’étais trop honteux pour admettre ma faiblesse devant Tanya.
        - Des problèmes avec les femmes ? devina-t-elle, ignorant ma réticence.
        Je ris d’un rire maussade.
        - Pas de la façon dont tu parles.
        Alors elle se tut. J’écoutais ses pensées tandis qu’elle étudiait différentes possibilités, essayant de décoder le sens de mes paroles.
        - Tu n’y es pas du tout, lui dis-je.
       
    - Un indice ?
        - S’il te plaît Tanya, laisse tomber.

        Elle se tut de nouveau, toujours spéculative. Je l’ignorai, essayant en vain d’apprécier les étoiles.
        Elle abandonna après un moment, et ses pensées partirent dans une nouvelle direction.
        Où iras-tu, si tu t’en vas ? Chez Carlisle ?
        - Je ne crois pas, murmurai-je.
        Ou irais-je? Je ne pouvais pas penser à un seul endroit sur Terre qui présentât un quelconque intérêt pour moi. Il n’y avait rien que j’avais envie de voir ou de faire. Parce que, peu importe ou j’irais, je n’irais jamais vers un endroit – je m’échapperais simplement d’un autre.
        Je détestais cela. Quand étais-je devenu si lâche?
        Tanya enroula ses bras minces autour de mes épaules. Je me raidis, mais ne reculai pas à son contact. Cela n’était rien d’autre qu’un geste amical. Ou presque.
        - Je pense que tu vas rentrer, dit-elle, sa voix reprenant son léger accent russe. Peu importe ce que c’est... ou ce que ce n’est pas... qui te hante. Tu va y faire face. C’est bien ton genre.
        Ses pensées étaient aussi assurées que ses mots. J’essayai d’adopter la vision de moi qu’elle se représentait dans sa tête. Celui qui faisait face. Il était plaisant de penser cela de moi-même. Je n’avais jamais douté de mon courage, de ma capacité à faire face aux difficultés, avant cette horrible heure en classe de biologie, il n'y a pas si longtemps.
        J’embrassai sa joue, me retirant promptement lorsqu’elle tourna son visage vers le mien, ses lèvres déjà plissées. Elle sourit d’un air piteux devant ma rapidité.
        - Merci Tanya. J’avais besoin d’entendre tout ça.
        Ses pensées devinrent arrogantes. De rien, j’imagine. J’aimerais que tu sois plus raisonnable sur certains sujets, Edward.
       
    - Je suis désolé, Tanya. Tu sais que tu es trop bien pour moi. C’est juste... que je n’ai pas encore trouvé ce que je cherche.
        - Eh bien, si tu pars avant que je ne te revoie... au revoir, Edward.
        - Au revoir, Tanya.

        Alors que je disais ces mots, je pouvais le voir. Je pouvais me voir partir. Être assez fort pour retourner au seul endroit où je voulais être.
        - Merci encore.
        Elle fut sur ses pieds en un mouvement agile, puis elle s’échappa, se faufilant à travers la neige si rapidement que ses pieds n’avaient pas le temps de s’enfoncer dedans ; elle ne laissa aucune trace derrière elle. Elle ne regarda pas en arrière. Mon rejet l’avait plus affectée qu’elle ne le laissait croire, même dans ses pensées. Elle ne voudrait pas me voir avant que je ne parte.
        Ma bouche se tordit de chagrin. Je n’aimais pas avoir blessé Tanya, même si ses sentiments n’étaient pas profonds, purs, et en aucun cas, quelque chose que je puisse lui rendre. Cela me faisait me sentir moins qu’un gentleman.
        Je mis mon menton sur mes genoux, et commençai à regarder les étoiles de nouveau, même si je me sentais soudainement pressé de partir. Je savais qu’Alice me verrait revenir à la maison, qu’elle le dirait aux autres. Cela les rendrait heureux – surtout Carlisle et Esmé. Mais je fixai les étoiles pendant un moment, essayant de voir au-delà du visage dans mon esprit. Entre moi et les lumières brillantes dans le ciel, une paire d’yeux marron chocolat perplexes me fixait, semblant se demander ce que cette décision voulait dire pour elle. Bien sûr, je ne pouvais pas être certain que ce soit vraiment l’information que ses yeux cherchaient. Même dans mon imagination, je ne pouvais pas entendre ses pensées. Les yeux de Bella Swan continuaient de me questionner, et les étoiles continuaient de m’échapper. Avec un lourd soupir, j’abandonnai et me levai. Si je courais, je serais de retour chez Carlisle en moins d’une heure...
        Dans la hâte de revoir ma famille – et vraiment désireux d’être le Edward qui faisait face à tout – je courus à travers le champ de neige étoilé, ne laissant aucune empreinte.

        - Ça va aller, souffla Alice.
        Ses yeux n’étaient pas concentrés, et Jasper avait posé une main légère sous son coude, la guidant tandis que nous marchions groupés dans la petite cafétéria. Rosalie et Emmett ouvraient la voie, Emmett ressemblant ridiculement à un garde du corps en milieu hostile. Rose semblait méfiante aussi, mais  plus irritée que protectrice.
        - Bien sûr que oui, grommelai-je.
        Leur comportement était grotesque. Si je n’avais pas été sûr de pouvoir gérer cette situation, je serais resté à la maison.
        Notre matinée normale, presque joueuse avait soudain était bouleversée – il avait neigé dans la nuit, et Emmett et Jasper étaient assez enfantins pour profiter de ma distraction pour me bombarder de boules de neige ; quand ils en avaient eu assez de mon manque de réaction, ils s'étaient retournés l’un vers l’autre –, transformée en cette vigilance exagérée qui aurait pu être comique si elle n’avait pas été aussi irritante.
       
    - Elle n’est pas là, mais elle va entrer... Elle ne sera pas dans le courant d’air si nous nous asseyons à notre place habituelle.
        - Bien sûr qu’on va s'asseoir à notre place habituelle. Arrête ça, Alice. Tu commences à m'énerver. Tout va bien se passer.

        Elle cligna des yeux tandis que Jasper l’aidait à s'asseoir, et ses yeux se concentrèrent finalement sur mon visage. 
        - Hmm, dit elle, l’air surprise.
    Je pense que tu as raison.
        - Bien sûr que j’ai raison,
    murmurai-je.
        Je détestais être au centre de toutes les préoccupations. Je me sentis soudainement pris de sympathie pour Jasper, me souvenant de toutes les fois où nous rôdions autour de lui, surprotecteurs. Il rencontra mon regard.
        Énervant, n’est ce pas?
        Je lui fis une grimace.
        Était-ce vraiment la semaine dernière que cette longue pièce terne me semblait ennuyeuse à mourir ? Était ce vraiment comme une nuit de sommeil, un coma de me retrouver ici ?
        Aujourd’hui j’avais les nerfs à vif – des cordes sensibles, tendues au maximum, prêtes à lâcher sous la moindre pression. Mes sens étaient en alerte maximum, je scannais chaque son, chaque soupir, chaque mouvement de l’air qui touchait ma peau, chaque pensée. Spécialement les pensées. Il n’y avait qu’un seul sens que je verrouillais, refusant de l’utiliser. L’odorat, bien sûr. Je ne respirais pas.
        Je m'attendais à entendre plus de choses sur les Cullen dans les pensées qui je passais au crible. Toute la journée j’avais attendu, cherchant une nouvelle connaissance à qui Bella Swan aurait pu se confier, essayant de voir dans quelle direction les potins allaient. Mais il n’y avait rien. Personne n’avait remarqué les cinq vampires de la cafétéria, tout était comme avant, avant que la nouvelle fille n’arrive. Plusieurs humains pensaient toujours à la fille, pensant toujours les mêmes choses que la semaine dernière. Au lieu de trouver cela terriblement ennuyeux, j’étais fasciné à présent.
        N’avait-elle rien dit à personne sur moi ?
        Elle avait forcément remarqué mon regard assassin. Je l’avais vue réagir. Evidemment, je l’avais effrayé. J’étais persuadé qu’elle l’aurait mentionné à quelqu’un, peut-être même exagérant l’histoire pour la rendre meilleure. Me donnant quelques répliques menaçantes.
        Puis, elle m’avait entendu essayer de changer mon heure de biologie. Elle avait dû se demander, après avoir vu mon expression, si elle en était la cause. Une fille normale aurait demandé quelques informations, comparant son expérience avec les autres, cherchant une explication rationnelle à mon comportement pour ne pas se sentir seule. Les humains étaient désespérément en recherche de normalité, pour se sentir intégrés. Pour se mêler aux personnes les entourant, comme un troupeau de moutons conformistes. Ce besoin était particulièrement fort durant l’adolescence. Cette fille ne ferait pas exception à la règle.
        Mais personne n’avait remarqué que nous nous étions assis ici, à notre table habituelle. Bella devait être exceptionnellement timide, pour ne pas se confier à qui que ce soit. Peut-être avait-elle parlé à son père, peut-être avait-elle une relation très forte avec lui... même si cela semblait improbable, étant donné le peu de temps qu’elle avait passé avec lui durant sa vie. Elle devait être plus proche de sa mère. Et pourtant, je devrais aller rendre une petite visite au Chef Swan un de ces jours pour écouter ce qu’il
    pensait.      
        - Quelque chose de nouveau ? demanda Jasper.
        - Rien. Elle... n’a rien dû dire.
        Ils levèrent tous un sourcil devant cette nouvelle.
        - Peut-être que tu n’es pas aussi effrayant que tu le penses, dit Emmett, gloussant. Je te parie que je l’aurais plus effrayée que ça.
        Je levai les yeux au ciel.
        - Je me demande pourquoi... ?
        Il était perplexe devant ma révélation sur le silence inhabituelle de cette fille.
        - On en a déjà parlé. Je ne sais pas.
        - Elle arrive,
    murmura alors Alice.
        Je sentis me corps se raidir.
       
    - Essayez d’avoir l’air humains.
        - Humains, tu dis ?
    pointa Emmett.
        Il souleva son poing droit, écartant les doigts pour nous laisser voir une boule de neige qu’il avait gardé dans sa paume. Bien sûr, elle n’y avait pas fondu. Il la compacta en un petit bloc de glace bosselé. Il regardait Jasper, mais je vis la direction que prenaient ses pensées. Alice aussi, bien sûr. Quand il lança soudainement le morceau de glace sur elle, elle l’écarta d’un battement de doigt. La glace ricocha à l’autre bout de la cafétéria, trop rapide pour être captée par des yeux humains, et se brisa contre le mur, y laissant une fissure. Le mur se brisa légèrement aussi.
        Toutes les têtes dans ce coin de la pièce se tournèrent pour regarder le tas de glace sur le sol, puis elles pivotèrent pour trouver le coupable. Elles ne regardèrent pas plus loin que les quelques tables aux alentours. Personne ne nous regarda.
        - Très humain, Emmett, dit Rosalie, cinglante.
    Pourquoi ne frappes-tu pas le mur tant que tu y es ?
        - Ça aurait l’air plus impressionnant si tu le faisais, bébé.

        J’essayai de porter mon attention sur eux, de garder un sourire sur mon visage comme si je faisais partie de leur badinage. Je ne me permettrais pas de regarder vers la queue où je savais qu’elle se tenait. Mais je n’écoutais que ça.
        Je pouvais entre les pensées impatientes de Jessica à propos de la nouvelle fille qui semblait distraite elle aussi, immobile dans la queue. Je vis, dans les pensées de Jessica, que les joues de Bella Swan étaient une fois de plus vivement colorées par le sang.
        Je pris quelques bouffées d’air superficielles, prêt à arrêter de respirer au premier signe de son parfum qui toucherait l’air près de moi.
        Mike Newton était avec les deux filles. J’entendais ses deux voix, mentale et verbale, lorsqu’il demanda à Jessica ce qui n’allait pas avec la fille Swan. Je n’aimais pas la façon dont ses pensées enveloppaient Bella, le tourbillon de fantasmes déjà établis qui embrumaient son esprit pendant qu’il la regardait avancer et sortir de sa rêverie, comme si elle avait oublié qu'il était là. 
        - Rien, entendis-je Bella dire, d’une voix claire, mais faible.
        Elle semblait résonner comme un carillon à travers le babillage la cafétéria, mais je savais que c’était parce que je l’écoutais intensément.
        - Je prendrai juste un soda aujourd’hui, continua-t-elle tandis qu’elle avançait pour rattraper la queue.
        Je ne pus pas m'empêcher de jeter un regard dans sa direction. Elle fixait le sol, le sang se retirant lentement de son visage. Je détournai rapidement le regard, vers Emmett, qui se moquait de mon expression pleine de souffrance.
        T’as l’air malade frangin.
        Je me repris, pour retrouver une expression décontractée et sereine.
        Jessica se demandait tout haut pourquoi la fille n’avait pas d’appétit.
        -
    Tu n’as pas faim ?
        - En fait, je me sens un peu mal.

        Sa voix était basse, mais toujours très claire. Pourquoi cela me dérangeait-il, cette préoccupation protectrice qui émana soudain des pensées de Mike Newton ? Pourquoi m’importait-il qui il y ait une pointe de possessivité en lui ? Ce n’étaient pas mes affaires si Mike Newton se sentait inutilement anxieux pour elle. Peut-être était-ce ainsi que tout le monde se sentait envers elle. N’avais-je pas instinctivement voulu la protéger, moi aussi ? Avant de vouloir la tuer, c’était...
        Mais est-ce que la fille était malade ?
        Difficile d’en juger – elle avait l’air si fragile avec sa peau translucide... C'est alors que je réalisai que je m’inquiétais aussi, tout comme cet imbécile de garçon, et je me forçai à ne pas penser à sa santé.
        Malgré tout, je n’aimais pas la surveiller à travers les pensées de Mike Newton. Je changeai vers celles de Jessica, regardant attentivement alors qu’ils se dirigeaient tous trois vers la table la plus proche. Heureusement, ils s’assirent avec les compagnons habituels de Jessica, sur une des premières tables de la pièce. Pas dans la courant d’air, comme Alice l’avait promis.
        Alice me donna un petit coup de coude. Elle va regarder, aie l’air humain.
        Je grinçai des dents derrière ma grimace.
        - Relax Edward, dit Emmett. Honnêtement.
    Tu tues un humain. C’est pas la fin du monde.
        - Tu en sais quelque chose,
    murmurai-je.
        Emmett rit.
        - Il faut que tu t’en remettes. Comme moi. L’éternité est trop longue pour se complaire dans la culpabilité.
        À ce moment-là, Alice lança une petite poignée de glace, qu’elle avait cachée dans sa main, droit dans le visage d’Emmett.
        Il cligna des yeux, surpris, et grimaça.
        - Tu l’auras cherché, dit il, s'avançant sur la table pour s’ébouriffer dans sa direction.
        La neige, fondant avec la chaleur de la pièce, s’envola de ses cheveux en une bouillie mi-liquide mi-glacée.
        - Hé ! se plaignit Rosalie, tandis qu'Alice et elle reculaient devant le déluge.
        Alice rit, et nous la suivîmes. Je voyais dans sa tête qu’elle avait orchestré ce moment parfait, et je savais que la fille – je devais arrêter de penser à elle comme ça, comme si elle était la seule fille au monde – que Bella nous regarderait riant et jouant, semblant heureux et humains, presque irréels et idéaux, comme dans une peinture de Norman Rockwell.
        Alice continua de rire, et prit son plateau comme bouclier. La fille – Bella devait toujours nous regarder.
        .... elle regarde encore les Cullen, pensa quelqu’un, captant mon attention.
        Je regardai automatiquement vers cet appel non intentionnel, réalisant quand mes yeux atteignirent la destination que je reconnaissais cette voix – je l’avais trop écoutée aujourd’hui.
        Mais mes yeux dépassèrent Jessica et se portèrent sur le regard pénétrant de la fille.
        Elle baissa les yeux rapidement, se cachant derrière ses cheveux.
        A quoi pensait-elle ? La frustration semblait de plus en plus forte au fur et à mesure que le temps passait, au lieu de se ramollir. J’essayai – incertain de ce que j’étais en train de faire car je n’avais jamais essayé avant – de sonder le silence qui l’entourait. Mon ouïe supplémentaire m’était toujours venue naturellement, sans avoir à me forcer ; je n’avais jamais dû m’exercer. Mais je me concentrais à présent, essayant de briser ce bouclier qui l’entourait.
        Rien, que du silence.
        Qu’est-ce qui ne va pas chez elle ? pensa Jessica, faisant écho à ma propre frustration.
        - Edward Cullen te mate, murmura-t-elle à l’oreille de la fille Swan, avec un petit gloussement.
        Il n’y avait pas une pointe de son irritation jalouse dans son ton. Jessica semblait très douée pour feindre l’amitié.
        Trop absorbé, j’écoutai moi aussi la réponse de la fille.
        - Il n’a pas l’air énervé, n’est ce pas ? murmura-t-elle en retour.
        Donc, elle avait bien remarqué ma réaction violente de la semaine dernière. Bien sûr qu’elle l’avait remarquée.
        La question perturba Jessica. Je vis mon propre visage dans ses pensées tandis qu’elle vérifiait mon expression, mais je ne rencontrai pas son regard. Je me concentrais toujours sur la fille, essayant d’entendre quelque chose. Ma concentration intense ne semblait pas du tout m’aider.
        - Non, lui dit Jess, et je sus qu’elle aurait aimé dire oui – comme si le fait que je regarde Bella lui restait en travers – même si sa voix ne laissait rien paraître. Il devrait l’être ?
        - Je ne pense pas qu’il m’aime beaucoup, chuchota la fille en retour, posant sa tête sur son bras comme si elle était soudain fatiguée. J’essayai de comprendre son mouvement, mais je pouvais seulement émettre des hypothèses. Peut-être était-elle fatiguée.
        - Les Cullen n’aiment personne, la rassura Jess. En fait, ils ne remarquent personne d’autre qu’eux-mêmes. Ou plutôt ils ne le faisaient jamais.
        Ses pensées étaient désormais une complainte.
       
    - Mais il te regarde toujours.
        - Arrête de le regarder,
    dit anxieusement la fille, soulevant sa tête de son bras pour être sûre que Jessica obéissait à cet ordre.
        Jessica gloussa, mais fit ce qu’on lui dit.
        La fille ne regarda pas en dehors de sa table durant tout le reste de l’heure. Je pensai – pensai bien sûr, je ne pouvais pas être certain – que c’était délibéré. Il semblait qu’elle voulait me regarder. Son corps se tournait légèrement dans ma direction, son menton commençait à se tourner, puis elle se ressaisissait, prenait une grande inspiration, et fixait la personne qui parlait, qui que ce soit.
        J’ignorai les autres pensées autour de la fille, pour la plupart, car momentanément, elles ne la concernaient pas. Mike Newton prévoyait une bataille de neige dans le parking après les cours, il ne semblait pas réaliser que la neige s’était déjà transformée en pluie. Le battement des doux flocons contre le toit s’était transformé en la plus commune des averses. Ne pouvait-il réellement pas entendre ce changement ? Cela me semblait bruyant.
        Quand l’heure du déjeuner fut terminée, je restai à ma place. Les humains sortaient, et je me surpris à essayer de distinguer le bruit de ses pas parmi ceux des autres élèves, comme s'il y avait quelque chose d’important et d’inhabituel chez eux. Comme c’était stupide.
        Ma famille ne fit aucun mouvement pour partir non plus. Ils attendaient de voir ce que j’allais faire.
        Irais-je en classe, m'asseoir à côté de la fille, là où je pourrais sentir la puissance absurde du parfum de son sang, et sentir la chaleur de son pouls contre ma peau ? Étais-je assez fort pour ça ? Ou en avais-je eu assez pour un seul jour ?
        - Je... pense que ça va aller, dit Alice, hésitante. Tu es décidé. Je pense que tu vas arriver au bout de cette heure.
        Mais Alice savait bien à quelle vitesse un esprit pouvait changer.
        - Pourquoi tenter le diable, Edward ? demanda Jasper.
        Même si il ne voulait pas se sentir suffisant du fait que je sois pour une fois celui qui était faible, je pouvais l’entendre l’être, juste un tout petit peu.
       
    - Rentre à la maison. Vas-y doucement.
        - C’est quoi le problème ?
    dit Emmett, pas d’accord. Soit il la tue, soit il ne la tue pas. Autant en finir maintenant, quoi qu’il se passe.
        - Je ne veux pas déménager aussi tôt, se plaignit Rosalie. Je ne veux pas tout recommencer. On a presque fini le lycée, Emmett. Enfin.
        J’étais tout aussi divisé sur cette décision. Je voulais, vraiment, avoir cette confrontation plutôt que de la fuir. Mais je ne voulais pas aller trop loin non plus. Cela avait été une erreur la semaine dernière que Jasper tienne si longtemps sans aller chasser ; étais-je en train de commettre une erreur aussi bête ?
        Je ne voulais pas déraciner ma famille. Aucun d’entre eux ne m’en serait reconnaissant.
        Mais je voulais aller en biologie. Je réalisai que je voulais revoir son visage.
        C’est cela qui me décida. La curiosité. J’étais en colère après moi pour ressentir cela. Ne m’étais-je pas promis que je ne laisserais pas le silence de l’esprit de cette fille me rendre excessivement intéressé par elle ? Et pourtant, j’étais la, excessivement intéressé. 
        Je voulais savoir ce qu’elle pensait. Son esprit était fermé, mais ses yeux étaient ouverts. Peut-être pourrais-je les lire à la place.
        - Non, Rose. Je pense vraiment que ça va bien se passer, dit Alice. Ça... s’affirme. Je suis sûre à 93% que rien de mauvais ne va arriver s'il va en classe.
        Elle me regarda avec curiosité, se demandant ce qui avait changé dans mes pensées pour que ses visions du futur soient à ce point sans risque.
        La curiosité suffirait-elle à garder Bella Swan en vie ?
        Toutefois, Emmett avait raison – pourquoi ne pas en finir, quoi qu’il arrive ? Je ferais face à la tentation durant cette confrontation.
        - Allez en classe, ordonnai-je, m'éloignant de la table.
        Je me retournai et m’éloignai d’eux à grands pas sans regarder derrière moi. Je pouvais entendre l’inquiétude d’Alice, le mécontentement de Jasper, l’approbation d’Emmett et l'irritation de Rosalie me poursuivre.
        Je pris une dernière bouffée d’air près de la porte de la classe, et je la retins dans mes poumons tandis que je marchais dans la petite pièce chaude.
        Je n'étais pas en retard. Mr. Banner préparait toujours l'expérience d’aujourd’hui. La fille était assise à ma – à notre – table, le visage baissé, fixant la chemise cartonnée sur laquelle elle gribouillait. J’examinai son croquis en m’approchant, intéressé même par cette création triviale de son esprit, mais ça n’avait pas de sens. Un simple barbouillage de cercles dans d’autres cercles. Peut-être ne se concentrait-elle pas sur les formes, mais pensait-elle à autre chose ?
        Je tirai ma chaise en arrière avec plus de force que nécessaire, la faisant racler sur le sol ; les humains se sentent mieux lorsqu’un bruit de la sorte annonce l’arrivée de quelqu’un.
        Je sus qu’elle avait entendu le son ; elle ne leva pas les yeux, mais sa main rata un cercle dans son dessin, le rendant irrégulier.
        Pourquoi ne leva-t-elle pas les yeux ? Elle était probablement effrayée. Je devais m’assurer de lui faire une autre impression cette fois-ci. Lui faire croire qu’elle s’était fait des idées.
        - Bonjour, dis-je d’une voix douce, celle que j’utilisais pour mettre les humains à l’aise, et affichant un sourire poli, sans toutefois montrer mes dents.
    Alors elle leva la tête, ses grand yeux marrons surpris – presque abasourdis – et pleins de questionnements silencieux. C’était la même expression qui avait obstrué mon esprit la semaine passée.
        Alors que je fixai ces yeux marrons étrangement profonds, je réalisais que la haine – cette haine que j’avais imaginée qu’elle méritait simplement parce qu’elle existait – s'était évaporée. Sans respirer, sans goûter son parfum, il m’était difficile de croire que quelqu’un d’aussi vulnérable puisse faire un jour l’objet de la haine de quelqu’un.
        Ses joues commencèrent à devenir roses, et elle ne dit rien.    
        Je gardais mes yeux sur elle, me concentrant seulement sur leur profondeur, essayant d’ignorer l’appétissante couleur que prenait sa peau. J’avais assez d’air pour parler encore un peu sans inhaler.
        - Mon nom est Edward Cullen, dis-je, même si je savais qu’elle le savait déjà – c’était la façon le plus polie de commencer. Je n’ai pas eu la chance de me présenter la semaine dernière. Tu dois être Bella Swan.
        Elle sembla décontenancée – il y avait une petite ride entre ses yeux de nouveau. Il lui fallut une demi-seconde de trop pour formuler sa réponse.
        - Comment connais-tu mon nom ? demanda-t-elle, et sa voix trembla légèrement.
        J’avais vraiment dû la terrifier. Cela me fit me sentir coupable ; elle était totalement sans défense. Je ris doucement – c'était un son qui, je le savais, mettait les humains à l’aise. Une nouvelle fois, je fus très prudent concernant mes dents.
        - Oh, je pense que tout le monde connait ton nom.
        Elle avait sûrement dû réaliser qu’elle était devenue le centre d’attention de cette ville ennuyeuse.
        - Tout la ville t’attendait.
        Elle fronça les sourcils comme si cette information ne lui plaisait pas. Je supposai que, timide comme elle l’était, l’attention était une mauvaise chose pour elle. Pour la plupart des humains c’était le contraire. Même s'ils ne voulaient pas être hors du troupeau, d’un autre côté, ils désiraient être sous les projecteurs pour afficher leur personnalité individuelle.
        - Non, dit-elle.
    Je veux dire, pourquoi m’as-tu appelée Bella ?
        - Tu préfères Isabella ?
    demandai-je, perplexe, ne voyant pas où cette question allait nous amener.
        Je ne comprenais pas. Elle avait pourtant clairement exposé sa préférence plusieurs fois le premier jour. Tous les humains étaient-ils aussi incompréhensibles sans leur esprit pour me guider ?
        - Non, j’aime Bella, répondit-elle, penchant légèrement sa tête sur le côté.
        Son expression – si je la lisais correctement – était déchirée entre l'embarras et la perplexité.
        - Mais je pense que Charlie – je veux dire mon père – m'appelle Isabella derrière mon dos. Il semblerait que tout le monde ici me connaisse par ce nom.
        Son teint s’assombrit d’un ton de rose.
        - Oh, dis-je piteux, me détournant rapidement de son visage.
        Je venais juste de réaliser ce que sa question voulait réellement dire : j’avais fait un faux pas – une erreur. Si je n’avais pas écouté les conversations de tout le monde le premier jour, alors je me serais adressé à elle en utilisant son nom complet, comme tout le monde. Elle avait remarqué la différence.
        Je ressentis un léger malaise. Elle avait détecté mon erreur très rapidement. Très astucieux, surtout pour quelqu’un qui était supposé être terrifié par ma proximité.
        Mais j’avais de plus gros problèmes que de savoir quelles suspicions elle gardait verrouillées dans sa tête.
        Je n’avais plus d’air. Si je voulais parler de nouveau, je devrais inhaler.
        Il serait difficile d’éviter de parler. Malheureusement pour elle, partager cette table avec moi faisant d’elle ma partenaire de laboratoire, et nous aurions à travailler ensemble aujourd’hui. Il lui semblerait bizarre – et incroyablement malpoli – que je l’ignore pendant la leçon. Cela la rendrait plus suspicieuse, plus effrayée...
        Je m’écartai d’elle autant que je le pouvais, sans bouger de mon siège, tournant ma tête vers l’allée. Je m’arc-boutai, verrouillant mes muscles, et pris une rapide bouffée d’air, à travers ma bouche seulement.
        Ahh !
        C’était vraiment douloureux. Même sans la sentir, j’avais son goût sur ma langue. Ma gorge fut de nouveau en feu, désirant chaque morceau aussi fort que la première fois où j’avais senti son odeur, la semaine passée.
        Je serrai les dents, tentant de me ressaisir.
        - Commencez, ordonna M. Banner.
        J’eus l’impression d'utiliser chance once de contrôle que j’avais acquis durant 70 ans de dur labeur pour me retourner vers la fille, qui fixait la table, et je souris.
        - Honneur aux dames ? offris-je.
        Elle regarda mon expression de son visage ébahi, les yeux grands ouverts. Y avait-il quelque chose de bizarre dans mon expression ? Était-elle de nouveau apeurée? Elle ne parla pas.
        - Ou je peux commencer si tu le souhaites, dis-je doucement.
        - Non, dit elle, son visage passant du blanc au rouge. Je vais commencer.
        Je fixai le matériel sur la table, le microscope abîmé, la boîte de lamelles, plutôt que de regarder le sang tourbillonner sous sa peau claire. Je pris une autre bouffée rapide, à travers mes dents, grimaçai à la douleur soudaine dans ma gorge.
        - Prophase, dit elle après un examen rapide. Elle commença à retirer la lamelle, alors qu’elle l’avait à peine examinée.
        - Ça te dérange si je jette un coup d’œil ? Instinctivement – stupidement, comme si j’étais de son espèce – je tendis la main pour l'empêcher de retirer la lamelle. Pendant une seconde, la chaleur de sa peau brûla la mienne. C’était comme une impulsion électrique – sûrement bien plus chaud que les habituels 37 degrés. La chaleur remonta à travers ma main jusque dans mon bras. Elle retira sa main de sous la mienne.
        - Je suis désolé, marmonnai-je entre mes dents serrés.
        Cherchant quelque chose à regarder, je saisis le microscope et regardai brièvement dans l’oculaire. Elle avait raison.
        - Prophase, acquiesçai-je.
        Elle était encore trop perturbée pour me regarder. Respirant aussi calmement que possible à travers ma mâchoire serrée, et essayant d’ignorer ma soif féroce, je me concentrai sur ma mission très simple, écrire les mots sur la ligne appropriée de la fiche de laboratoire, et remplacer la première lamelle par la suivante.
        À quoi pensait-elle maintenant ? Qu’avait-elle ressenti, lorsque j’avais touché sa main ? La mienne avait dû lui sembler glaciale – repoussante. Voilà pourquoi elle était si silencieuse.
        Je jetai un coup d’œil à la lamelle.
        - Anaphase, me dis-je à moi même, écrivant sur la seconde ligne.
        - Puis-je ? demanda-t-elle.
        Je la regardai, surpris de voir qu’elle attendait, une main à moitié posée sur le microscope. Elle n’avait pas l’air effrayée. Pensait-elle vraiment que je m'étais trompé ?
        Je ne pus pas m'empêcher de sourire devant son visage plein d'espoir lorsque je poussai le microscope dans sa direction.
        Elle regarda dans l’oculaire avec une ferveur qui s’évanouit rapidement. Les commissures de sa bouche redescendirent.
        - La troisième lamelle ? demanda-t-elle, sans ôter son regard du microscope, mais en tendant sa main.
        Je lâchai la lamelle suivant dans sa paume, sans laisser ma peau la toucher cette fois-ci. Être assis à côté d’elle était comme se trouver à côté d’une lampe à infrarouges. Je pouvais me sentir me réchauffer légèrement grâce à sa température.
        Elle ne regarda pas la lamelle bien longtemps.
        - Interphase, dit elle nonchalamment – essayant peut-être un peu trop d’avoir l’air nonchalante – en poussant me microscope vers moi.
        Elle ne toucha pas le papier, mais attendit que j’écrive la bonne réponse – elle avait raison une nouvelle fois.
        Nous finîmes ainsi, parlant un mot à la fois, et ne rencontrant jamais le regard de l’autre. Nous étions les seuls à avoir fini – les autres élèves avaient du mal. Mike Newton semblait rencontrer quelques problèmes de concentration – il essayait de nous regarder, Bella et moi.
        J’aimerais qu’il retourne d’où il vient, pensa Mike qui me surveillait, sulfureux. Hmmm, intéressant. Je n’avais pas réalisé que le garçon nourrissait une telle malveillance à mon égard. C’était une nouveauté, due à la récente arrivée de la fille, semblait-il. Encore plus intéressant, pensai-je – à ma surprise – puisque ce sentiment était mutuel.
        Je regardai la fille une nouvelle fois, perplexe devant les dégâts et bouleversements que, malgré son ordinaire et paisible apparence, elle infligeait à ma vie.
        Ce n’était pas que je ne pouvais pas comprendre ce que Mike ruminait. En fait, elle était plutôt jolie... d’une manière peu ordinaire. Au-delà de la simple beauté, son visage était intéressant. Pas exactement symétrique – son menton étroit était décentré par rapport à ses joues, extrêmement colorées – les contrastes sombres et clairs de sa peau et de ses cheveux; et puis il y avait ses yeux, bourdonnants de secrets silencieux...
        Des yeux qui soudains transpercèrent les miens.
        Je la regardai moi aussi, essayant de découvrir l’un de ses secrets.
        - Tu as mis des lentilles ? demanda-t-elle soudainement.
        Quelle question étrange.
        - Non, dis-je en souriant presque à l'idée saugrenue d’améliorer ma vue.
        - Oh, marmonna-t-elle. Je pensais qu’il y avait quelque chose de différent dans tes yeux.
        Je me sentis soudainement encore plus froid, et réalisai que je n’étais apparemment pas le seul à essayer de découvrir des secrets aujourd’hui.
        Je haussai mes épaules raides, et je jetai un regard furieux vers l’endroit où le professeur faisait ses rondes.
        Bien sûr qu'il y avait quelque chose de différent dans mes yeux par rapport à la dernière fois qu’elle y avait plongé son regard. Pour me préparer à l’épreuve d’aujourd’hui, à cette tentation, j’avais passé le week-end entier à chasser, étanchant ma soif autant que possible, me forçant même un peu. Je m’étais saturé de sang animal, bien que cela ne fasse pas vraiment de différence comparé à ce parfum outrageux qui flottait dans l’air autour d’elle. Quand je l’avais regardée la dernière fois, mes yeux étaient noirs de soif. Maintenant, mon corps nageait dans le sang, mes yeux étaient d’un doré chaleureux. Légèrement ambrés dû à l’étanchement excessif de ma soif.
        Encore un faux pas. Si j’avais vu là où elle voulait en venir avec sa question, j’aurais pu lui répondre oui, tout simplement.
        Je m’étais assis à côté d’humains durant deux ans dans cette école, et elle était la première à m’examiner d’assez près pour noter ce changement dans la couleur de mes yeux. Les autres, quand ils admiraient la beauté de ma famille, avaient tendance à baisser les yeux rapidement quand nous leur rendions leurs regards. Ils se protégeaient, bloquant les détails de notre apparence, tentant inconsciemment de ne pas comprendre. L’ignorance faisait le bonheur de l'esprit humain.
        Pourquoi était-ce cette fille qui voyait tant de choses ?
        M. Banner s’approcha de notre table. J’inhalai avec gratitude le jaillissement d’air frais qu’il amena avec lui avec qu’il ne se mélange au parfum de la fille.
        - Alors Edward, dit-il, en regardant nos réponses,
    tu n’as pas jugé bon de laisser une petite chance à Isabella avec le microscope ?
        - Bella,
    le corrigeai-je instinctivement. Et en fait, elle en a identifié trois sur cinq.
        Les pensées de Mr. Banner étaient sceptiques et il se tourna pour regarder la fille.
        - As-tu étudié ce chapitre auparavant ?
        Je la regardai, absorbé, tandis qu’elle souriait, l’air légèrement embrassée.
       
    - Pas avec des racines d’oignon.
        - De la blastula de féra ?
    sonda M. Banner.
        - Oui.
        Cela le surprit. L'expérience d’aujourd’hui était tirée d’un cours un peu plus avancé. Il secoua la tête, pensif devant la fille.
       
    - Tu étais dans un cours avancé à Phoenix ?
        - Oui.

        Elle était donc avancée, intelligente pour une humaine. Cela ne me surprit pas.
        - Bien, dit M. Banner, plissant les lèvres. J’imagine que c’est une bonne chose que vous soyez partenaires tous les deux.
        Il se retourna et partit en marmonnant.
        - Comme ça les autres élèves auront une chance d’apprendre quelque chose par eux-mêmes, grommela-t-il.
        Je doutais que la fille ait pu entendre ça. Elle recommença à dessiner ces petits cercles sur sa pochette.
        Deux faux pas jusque-là, en seulement une demi-heure. Une piètre performance de ma part. Bien que je ne sache pas du tout ce que la fille pensait de moi – combien elle me craignait, combien elle me suspectait ? – je savais que j’aurais besoin de produire plus d’efforts pour la laisser avec une nouvelle impression de moi. Quelque chose qui noierait ses souvenirs de notre dernière rencontre, quelque peu féroces.
        - C’est dommage pour la neige, n’est-ce pas ? dis-je, répétant une conversation que j’avais entendue auprès de dizaines d’étudiants.
        Un sujet de conversation standard et ennuyeux. La météo – toujours garanti.
        Elle me fixa en proie à un doute évident – une réaction anormale à mes mots très banals.
        - Pas vraiment, dit-elle, me surprenant une nouvelle fois.
        J’essayai d’emmener cette conversation sur un chemin plus banal. Elle venait d’un endroit plus clair, plus chaud – sa peau semblait refléter cela malgré sa blancheur – et le froid devait la déranger. En tout cas, mon contact froid l’avait fait.
        - Tu n’aimes pas le froid, pronostiquai-je
        - Ni l’humidité, acquiesça-t-elle.
        - Cela doit être dur pour toi de vivre à Forks.
        Peut-être n’aurais-tu pas dû venir ici, voulus-je ajouter. Peut-être devrais-tu retourner de là d'où tu viens.
        Je n’étais pas sûr de le vouloir, cependant. Je me souviendrais toujours de l’odeur de son sang – y avait-il une quelconque garantie que je ne la suive pas ? De plus, si elle partait, son esprit resterait un mystère à jamais. Un puzzle incomplet pour toujours.
        - Tu n’imagines même pas, dit-elle, d’une voix basse, regardant au loin pendant un moment.
        Ses réponses n’étaient jamais celles que j’attendais. Elles me donnaient envie de lui poser d’autres questions.
        - Alors pourquoi es-tu venue ? demandai-je, réalisant instantanément que mon ton était trop accusateur.
        La question semblait mal élevée, je mettais un peu trop mon nez dans ses affaires.
        - C’est… compliqué.
        Elle cligna de ses grands yeux, s’en tenant là, et je manquai d’imploser de curiosité – la curiosité brûlait aussi fort que la soif dans ma gorge. En fait, je trouvais qu’il m’était légèrement plus facile de respirer; la souffrance semblait plus supportable avec le temps.
        - Je pense que j’arriverai à suivre, insistai-je.
        Peut-être la simple courtoisie la pousserait-elle à continuer à me répondre tant que je serais assez malpoli pour continuer à lui poser des questions.
        Elle baissa le regard vers ses mains, silencieuse. Cela me rendit impatient ; je voulais mettre ma main sous son menton et relever sa tête pour pouvoir voir ses yeux. Mais il serait stupide – dangereux – de toucher sa peau une nouvelle fois.
        Elle leva soudainement les yeux. C’était un soulagement d’être de nouveau capable de lire ses émotions en eux. Elle parla d’une traite, bousculant ses mots.
        - Ma mère s’est remariée.
        Ah, c’était assez humain, facile à comprendre. La tristesse passa dans ses yeux clairs, et ramena la petite ride sur son front.
        - Ça n’a pas l’air bien compliqué, dis-je.
        Ma voix était douce, sans que j’aie à me forcer. Sa tristesse me rendait bizarrement impuissant, et j'espérais qu’il y ait quelque chose que je puisse faire pour qu’elle se sente mieux. Une étrange impulsion.
       
    - Quand est-ce arrivé ?
        - En septembre.

        Elle expira lourdement – pas vraiment un soupir. Je retins ma respiration tandis que son souffle chaud caressait mon visage.
        - Et tu n’aimes pas le type ? devinai-je, pêchant de nouvelles informations.
        - Non, Phil est sympa, dit elle, corrigeant ma supposition.
        Il y avait un léger sourire au coin de ses lèvres.
        - Trop jeune peut-être, mais assez gentil.
        Cela ne collait pas au scénario que j’avais construit dans ma tête.
        - Pourquoi n’es-tu pas restée avec eux ? demandai-je, ma voix un peu trop curieuse.
        Cela me donnait l’air d’un fouineur. Ce que j’étais, il fallait l’admettre.    
        - Phil voyage beaucoup. Il est joueur de base-ball.
        Le petit sourire s’affirma ; ce choix de carrière l’amusait.
        Je souris moi aussi, sans le choisir. Je n’essayais pas de la mettre à l’aise. Son sourire m’avait seulement donné envie de lui sourire aussi – pour être dans le secret.
        - Est-ce qu’il est connu ?
        Je faisais défiler la liste des joueurs professionnels de base-ball dans ma tête, me demandant quel Phil était le sien...
        - Non. Il ne joue pas très bien. (Nouveau sourire.) Seulement en seconde ligue. Il change souvent de club.
        La liste dans ma tête changea instantanément, et je définis une liste de possibilités en moins d’une seconde. En même temps, j’imaginais le nouveau scénario.
        - Et ta mère t’a envoyée ici pour pouvoir voyager avec lui, dis-je.
        Faire des suppositions semblait la faire plus parler que de lui poser des questions. Cela marcha encore. Son menton s'avança et elle prit un air entêté.
        - Non, elle ne m’a pas envoyée ici, dit-elle, et sa voix prit un ton dur.
        Mes suppositions l’avaient dérangée, mais je ne voyais pas bien pourquoi.
        - Je suis venue.
        Je ne pouvais pas deviner ce que cela voulait dire, ni la source de ce dépit. J’étais complètement perdu. Donc, j’abandonnai. Cette fille n’avait simplement pas de sens. Elle n’était pas comme les autres humains. Peut-être que le silence de ses pensées et son parfum n’étaient pas les seules choses inhabituelles chez elle.
        - Je ne comprends pas, admis-je, détestant l’admettre.
        Elle soupira, et plongea son regard dans mes yeux plus longtemps que ce que les humains normaux étaient capables de faire.
        - Elle est restée avec moi au début, mais il lui manquait, expliqua-t-elle doucement, son ton devenant plus désespéré à chaque mot. Ça la rendait malheureuse... donc, j’ai décidé qu’il était temps que je passe un peu de temps avec Charlie.
        La petite ride entre ses yeux se renforça.
        - Mais maintenant c’est toi qui es malheureuse, murmurai-je.
        Je ne semblais pas pouvoir m’arrêter d'émettre des hypothèses à haute voix, espérant apprendre de ses réactions. Celle-ci, par contre, ne semblait pas beaucoup m’aider.
        - Et ? dit-elle, comme si cela n’était pas un aspect à prendre en compte.
        Je continuai à plonger dans son regard, sentant que j’arrivais aux portes de son âme. Je vis dans ce seul mot où elle se plaçait elle-même dans l’ordre de ses priorités. Contrairement à la plupart des humains, ses propres besoins étaient bas dans la liste.
        En voyant cela, le mystère de la personne caché derrière cet esprit silencieux commença à s’estomper.
        - Cela ne me semble pas très juste, dis-je.
        Je haussai les épaules, essayant de paraître décontracté, essayant de dissimuler l’intensité de ma curiosité.
        Elle rit, mais il n’y avait aucun amusement dans ce son.
        - On ne te l’a donc jamais dit ? La vie est injuste.
        Je voulus rire à ces mots, mais, moi aussi, je ne sentais pas d’amusement. Je connaissais un peu les injustices de la vie.
        - Je crois bien que j’ai déjà entendu ça quelque part.
        Elle me regarda de nouveau, semblant perplexe une nouvelle fois. Ses yeux vacillèrent, et revinrent sur moi.
        - Voilà, c’est tout, me dit elle.
        Mais je n’étais pas prêt à finir cette conversation. Le petit V entre ses yeux, un vestige de son chagrin, m’ennuyait. Je voulais le faire disparaître du bout des doigts. Mais, bien sûr, je ne pouvais pas la toucher. C’était trop risqué de bien des façons.
        - Tu fais bonne figure.
        Je parlai lentement, considérant toujours mes prochaines hypothèses.
        - Mais je suis prêt à parier que tu souffres plus que tu ne le laisses voir.
        Elle fit une grimace, ses yeux se plissèrent et sa bouche se transforma en une moue de travers, et elle regarda vers le fond de la classe. Elle n’aimait pas que j'aie visé juste. Elle n'était le martyre type – elle ne voulait pas de public pour voir sa douleur.
        - Est-ce que je me trompe ?
        Elle tressaillit légèrement, mais prétendit ne pas m’avoir entendu. Cela me fit sourire.
       
    - C’est ce que je pensais.
        - En quoi est-ce que ça te concerne ?
    demanda-t-elle, le regard toujours ailleurs.
        - C’est une très bonne question, admis-je, plus à moi-même que pour lui répondre.
        Son discernement était meilleur que le mien – elle avait vu juste directement dans le cœur du sujet, pendant que je piétinais au bord, tâtonnant à l’aveuglette. Les détails de sa vie si humaine n'auraient pas dû m’importer. Il était mauvais que je m’intéresse à ce qu’elle pensait. Passé la nécessité de protéger ma famille, les pensées humaines étaient insignifiantes.
        Je n’étais pas habitué à être le moins intuitif d’une conversation. Je m’appuyais trop sur ma seconde écoute – je n’étais apparemment pas aussi perspicace que j’aimais le croire.
        La fille soupira et lança des regards noirs vers le fond de la classe. Quelque chose dans son expression furieuse était comique. Toute cette situation, toute cette conversation était comique. Personne n’avait été plus en danger venant de moi, que cette petite fille – à n’importe quel moment je pouvais, distrait par mon absorption ridicule dans la conversation, inhaler par le nez l’attaquer avant de pouvoir m'arrêter – et elle était irritée parce que je ne voulais pas répondre à sa question.
        - Est-ce que je t’agace ? demandai-je, souriant devant toute cette absurdité.
        Elle me jeta un coup d’œil rapide, puis ses yeux semblèrent piégés par mon regard.
        - Pas exactement, me dit-elle. Je m’agace moi-même en fait. Mon visage est tellement lisible – ma mère m'appelle tout le temps son livre ouvert.
        Elle fronça les sourcils, renfrognée.
        Je la fixai, émerveillé. La raison pour laquelle elle était énervée était parce qu’elle pensait que je lisais en elle trop facilement. Tellement bizarre. Je n’avais jamais déployé autant d’efforts pour comprendre quelque chose de toute ma vie – ou plutôt mon existence, puisque que vie n’était pas exactement le mot juste. Je n’avais pas vraiment de vie.
        - Au contraire, réfutai-je, me sentant étrangement... méfiant, comme s'il y avait un danger caché là, et que je ne le voyais pas.
        J’étais soudainement énervé, ce pressentiment me rendait anxieux.
        -
    Je te trouve très difficile à lire.
        - Tu dois être un bon lecteur,
    alors, devina-t-elle, faisant sa propre supposition qui était une fois de plus, en plein dans le mille.
        - D’habitude, acquiesçai-je.
        Je souris largement, laissant mes lèvres s'étirer pour exposer une rangée de dents étincelantes, aiguisées comme des lames de rasoir.
        C’était une chose stupide à faire, mais j’avais abruptement, désespérément envie d'envoyer à cette fille un avertissement. Son corps était plus près de moi qu'auparavant, elle s’était tournée inconsciemment durant la conversation. Tous les petits signes qui suffisaient à effrayer le reste de l'humanité ne semblaient par marcher sur elle. Pourquoi n’avait-elle pas reculé de terreur devant moi ? Elle avait sûrement vu assez de mon côté sombre pour réaliser que j’étais dangereux, intuitive comme elle semblait l’être.
        Je n’eus pas le loisir de voir si ma mise en garde avait eu l’effet escompté. M. Banner interpella la classe juste à ce moment-là, et elle détourna son visage une fois de plus. Elle semblait légèrement soulagée par cette interruption, donc sûrement avait-elle compris, inconsciemment.
        Je l'espérais.
        Je reconnus cette fascination qui grandissait en moi, même en essayant de la déraciner. Je ne pouvais pas me permettre de trouver Bella Swan intéressante. Ou plutôt, elle ne pouvait pas se le permettre. Mais déjà, j’avais hâte d’avoir une autre chance de lui parler. Je voulais savoir plus de choses sur sa mère, sa vie avant de venir ici, sa relation avec son père. Tous ces petits détails insignifiants qui étofferaient un peu plus son caractère. Mais chaque seconde que je passais avec elle était une erreur, un risque qu’elle ne devait pas avoir à prendre.
        D’un air distrait, elle agita ses cheveux épais, juste au moment où je m’autorisais à prendre une autre bouffée d’air. Une vague particulièrement concentrée de son parfum frappa le fond de ma gorge.
        Ce fut comme au premier jour – comme une boule de feu. La douleur de cette brûlure sèche me tourna la tête. Je dus agripper la table une nouvelle fois pour rester sur mon siège. Cette fois, j’avais légèrement plus de contrôle. Je n’avais rien cassé, au moins. Le monstre grogna à l'intérieur, mais ne prit aucun plaisir à cette douleur. Il était trop bien attaché. Pour le moment.
        J’arrêtai complètement de respirer, et me penchai aussi loin de la fille que possible.
        Non, je ne pouvais pas me permettre de la trouver fascinante. Plus je la trouvais intéressante, plus j’avais de chances de la tuer. J’avais déjà fait deux petits faux-pas aujourd’hui. En ferais-je un troisième, un qui ne serait pas petit ?
        Dès que la sonnerie retentit, je volai à travers la classe – détruisant probablement la quelconque impression de politesse que j’avais à moitié construite durant cette heure. De nouveau, je haletai face à l’air frais et humide du dehors comme s’il s’agissait d’une cure. Je me dépêchai de mettre autant de distance que possible entre la fille et moi.
        Emmett m’attendait à l'extérieur de la salle d'espagnol. Il déchiffra mon expression agitée pendant un moment.
        Comme ça s’est passé ? demanda-t-il prudemment.
        - Personne n’est mort, marmonnai-je.
        J’imagine que c’est un bon début. Quand j’ai vu Alice séchant les cours, devant ta salle, j’ai pensé...
        Alors que nous entrions en classe, je vis ses souvenirs de quelques minutes auparavant, vues à travers la porte ouverte de sa dernière classe. Alice marchant d'un pas brusque, livide, non loin du bâtiment de sciences. Je sentis son souvenir d’une envie urgente de se lever pour la rejoindre, et sa décision de rester. Si Alice avait eu besoin d’aide, elle l’aurait demandé...
        Je fermais les yeux d’horreur, et de dégoût en m’affalant sur mon siège.
        - Je ne m’étais pas rendu compte que c’était passé si près. Je ne pensais pas que j’allais... Je n’ai pas vu que c’était si grave, murmurai-je.
        Ça ne l’était pas, me rassura-t-il. Personne n’est mort, n’est ce pas?
        - Non, dis-je à travers mes dents. Pas cette fois.
        Peut-être que ça deviendra de plus en plus facile.

       
    - Bien sûr.
        Ou peut-être que tu la tueras
    . Il haussa les épaules. Tu ne serais pas le premier à te planter. Personne ne te jugerait trop durement. Parfois une personne sent juste trop bon. Je suis impressionné que tu aies tenu aussi longtemps.
        - Ça ne m’aide pas, Emmett.
        J’étais révolté par son acceptation de l’idée que je tuerais la fille, que c’était en quelque sorte inévitable. Était-ce sa faute si elle sentait si bon ?
        Je me souviens quand ça m’est arrivé... Il évoquait ses souvenirs, m’emmenant avec lui, un demi-siècle en arrière, sur un petit chemin, au crépuscule, où une femme d’âge mûr retirait son linge sec d’un fil tendu entre deux pommiers. Le parfum des pommes imbibait fortement l’air – le récolte était terminée et les fruits rejetés étaient éparpillés sur le sol, leurs peaux meurtries laissaient échapper leur parfum sous les nuages lourds. Le parfum d’un champ de foin fraîchement fauché était là en fond, en harmonie. Au-dessus, le ciel était violet, orangé un peu plus à l’est des arbres. Il aurait continué sur le chemin de terre serpentant et il n'aurait eu aucune raison de se souvenir de ce soir en particulier, si ce n’est qu’une soudaine brise nocturne souffla, secouant les draps blancs comme des voiles, avivant le parfum de la femme en direction d’Emmett.
        - Ah, grognai-je doucement.
        Comme si le souvenir de ma propre soif ne me suffisait pas.
        Je sais. Ça n’a pas duré une demi-seconde. Je n’ai même pas pensé à résister.
        Son souvenir devint bien trop explicite pour que je le supporte.
        Je sautai sur mes pieds, les mâchoires assez verrouillées pour couper de l’acier.
        - Esta bien, Edward ? demanda la señora Goff, surprise par mon mouvement brusque.
        Je pouvais voir mon visage dans son esprit, et je sus que j’étais loin d’avoir l’air bien.
        - Me perdona, murmurai-je, en fonçant à travers la porte.
        - Emmett, por favor, puedas tu ayuda a tu hermano ? demanda-t-elle, faisant un geste vers moi, tandis que je sortais de la pièce, sans pouvoir intervenir.
        - Sûr, l’entendis-je dire.
        Puis il fut juste derrière moi. Il me suivit de l’autre côté du bâtiment, où il me rattrapa, et posa sa main sur mon épaule. Je repoussai sa main avec une force non nécessaire. Cela aurait brisé les os d’une main humaine, et du bras qui s’y rattachaient.
       
    - Désolé, Edward.
        - Je sais.

        Je pris quelques bouffées d’air, essayant d’éclaircir ma tête et mes poumons.
        - C’est à ce point ? demanda-t-il, essayant de ne pas penser au parfum et au goût de son souvenir en me le demandant, et sans vraiment y réussir.
        - Pire Emmett, pire.
        Il fut silencieux pendant un moment.
       
    Peut-être...
        - Non, ce ne serait pas mieux si j’en finissais. Retourne en classe, Emmett. Je veux être seul.

        Il se retourna sans ajouter un seul mot ou une seule pensée, et s’en alla rapidement. Il dirait à la prof d’espagnol que j’étais malade, ou que je séchais, ou que j’étais un vampire dangereusement hors de contrôle. Son excuse importait-elle vraiment ? Peut-être ne reviendrais-je pas. Peut-être aurais-je à partir.
        Je retournai de nouveau à ma voiture, pour attendre la fin des classes. Pour me cacher. De nouveau.
        J’aurais dû utiliser ce temps pour prendre une décision, ou essayer de soutenir mes résolutions, mais, comme un drogué, je me retrouvai à chercher à travers les balbutiements de pensées émanant des bâtiments. Les voix familières sortaient du lot, mais je n’étais pas intéressé par les visions d’Alice ou les réflexions de Rosalie à ce moment-là. Je trouvais facilement Jessica, mais la fille n’était pas avec elle, alors je continuai de chercher. Les pensées de Mike Newton captèrent mon attention, et je la localisai finalement, en cours de gym avec lui. Il était mécontent, parce que je lui avais parlé aujourd’hui en cours de biologie. Il ressassait sa réponse lorsqu’il avait amené le sujet...
        Je ne l’avais jamais vraiment vu parler à quelqu’un plus que quelques mots ça ou là. Bien sûr, il a décidé de trouver Bella intéressante. Je n’aime pas la façon dont il la regarde. Mais elle ne semble pas vraiment enthousiaste à son sujet. Qu’est ce qu’elle a dit ? "Je me demande ce qui lui a pris lundi dernier". Quelque chose comme ça. Ça n’avait pas l’air de la toucher. Ça n’a pas pu être une vraie conversation...
        Il balaya son pessimisme en continuant de la sorte, réjoui à l’idée que Bella n’avait pas été très intéressée par notre échange. Cela m’ennuya plus qu’il n’aurait été acceptable, alors j'arrêtai de l’écouter.
        Je mis un CD de musique violente dans la stéréo, puis j’augmentai le volume jusqu’à noyer les autres voix. Je devais me concentrer très fort sur la musique pour m'empêcher de dériver de nouveau vers les pensées de Mike, à espionner la fille qui ne se doutait de rien.
        Je trichai quelques fois, vers la fin de l’heure. Sans espionner, essayai-je de me convaincre. Je me préparais simplement. Je voulais savoir exactement quand elle quitterait le gymnase, quand elle serait sur le parking. Je ne voulais pas qu’elle me prenne par surprise.
        Tandis que les étudiants commençaient à sortir en file du gymnase, je sortis de la voiture, pas certain de ce que j’étais en train de faire. La pluie était fine – je l’ignorai tandis qu’elle imprégnait doucement mes cheveux.
        Voulais-je qu’elle me voie ? Espérais-je qu’elle viendrait me parler ? Qu'étais-je en train de faire ?
        Je ne bougeai pas, même si j’essayais de me convaincre de retourner dans la voiture, ne sachant pas quel comportement était le plus répréhensible. Je gardais mes bras croisés sur la poitrine, et respirais peu profondément en la regardant marcher doucement vers moi, les coins de sa bouche abaissés. Elle ne me regarda pas. Quelques fois, elle jeta des coups d’œil aux nuages, faisant une grimace, comme s’ils l'offensaient.
        Je fus déçu lorsqu’elle atteignit sa voiture avant de passer devant moi. M’aurait-elle parlé ? Lui aurais-je parlé ?
        Elle entra dans une camionnette Chevrolet rouge délavée, un engin rouillé plus vieux que son père. Je la regardai démarrer le camion – le vieux moteur rugit plus fort que n’importe quel véhicule dans le parking – puis elle tendit les mains en direction de son chauffage. Le froid lui était inconfortable – elle ne l’aimait pas. Elle peigna ses cheveux épais avec ses doigts, tenant ses boucles devant le souffle d’air chaud, comme si elle essayait de les sécher. J’imaginai l’odeur qui devait se répandre dans la cabine du camion, puis rapidement, je chassai cette pensée.
        Elle jeta un coup d’œil aux alentours en se préparant à reculer, et finalement regarda dans ma direction. Elle me fixa elle aussi pendant une demi-seconde, et tout ce que je pus lire dans ses yeux était de la surprise avant qu’elle ne détache ses yeux, et fasse reculer brutalement le camion. Il grinça de nouveau pour s'arrêter, l’arrière de la fourgonnette manquant de peu d’entrer en collision avec la petite voiture d’Erin Teague.
        Elle jeta un regard dans son rétroviseur, sa bouche grande ouverte d’humiliation. Lorsque la seconde voiture passa devant elle, elle vérifia tous ses angles morts deux fois et centimètre par centimètre, s’extirpa du parking si précautionneusement que cela me fit sourire. C’était comme si elle pensait qu’elle était dangereuse dans cette camionnette délabré.
        La pensée de Bella Swan puisse être un danger pour qui que ce soit, peu importe comment elle conduisait, me fit rire tandis que la fille me passait devant, regardant droit devant elle.


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  • C'était le moment de la journée pendant lequel je souhaitais le plus être capable de dormir.
         Le lycée.
         Ou était-ce purgatoire le bon mot ? S'il existait une quelconque façon d'expier mes péchés, cela devait peser assez lourd dans la balance. L'ennui n'était pas une chose à laquelle je m'habituais ; chaque jour semblait incroyablement plus monotone que le précédent.
         Je suppose que c'était ma forme de sommeil – si le sommeil était défini comme l'état d'inertie entre deux périodes actives.
         Je contemplai les fissures qui couraient le long du mur dans le coin opposé de la cafétéria, imaginant des motifs qui n'existaient pas. C'était une façon d'affaiblir les voix qui formaient un brouhaha, comme le flot d'une rivière, à l'intérieur de ma tête.
         J'ignorai plusieurs centaines de ces voix par pur ennui.
         En ce qui concernait l'esprit humain, j'avais déjà tout entendu. Aujourd'hui, toutes les pensées étaient
    tournées vers l'insignifiant drame d'un nouvel ajout au petit corps étudiant du lycée. Il en fallait si peu pour les exciter tous. J'avais vu le nouveau visage répété, pensée après pensée, sous tous les angles. Rien d'autre qu'une humaine ordinaire. L'excitation à propos de son arrivée était péniblement prévisible – comme si l'on montrait un objet brillant à un enfant. La moitié des garçons, se comportant comme des moutons, s'imaginaient déjà amoureux d'elle, simplement parce qu'elle était quelque chose de nouveau à regarder. J'essayai encore plus de faire la sourde oreille.
         Il n'y avait que quatre voix que je bloquais par courtoisie plus que par dégoût : ma famille, mes deux frères et mes deux sœurs, qui étaient tellement habitués au manque d'intimité en ma présence qu'ils y pensaient rarement. Je leur donnais autant d'intimité que possible. J'essayais de ne pas écouter si je pouvais m'en empêcher.
         J'essayais tant que je pouvais, n'empêche que… je savais.
         Rosalie pensait, comme d'habitude, à elle-même. Elle avait aperçu le reflet de son profil dans les lunettes de quelqu'un et méditait à présent sur sa propre perfection. Son esprit était une mare peu profonde, sans beaucoup de surprises.
         Emmett rageait à propos d'un match de catch qu'il avait perdu la nuit précédente contre Jasper. Il lui faudrait toute sa patience limitée pour attendre la fin de la journée afin d'organiser une revanche. Je ne m'étais jamais senti gêné en entendant les pensées d'Emmett, car il ne pensait à rien qu'il ne dise ensuite à voix haute ou ne mette en œuvre. Peut-être  me sentais-je coupable de lire les pensées des autres seulement parce que je savais qu'ils contenaient des choses qu'ils n'avaient pas envie que je sache. Si l'esprit de Rosalie était une mare peu profonde, celui d'Emmett était un lac sans zones d'ombre, parfaitement limpide.
         Et Jasper… souffrait. Je réprimai un soupir.
         Edward. Alice avait pensé mon nom, et obtint immédiatement mon attention.
    C'était comme si elle m'avait appelé à voix haute. J'étais heureux que mon prénom ne soit plus à la mode – c'aurait été agaçant. A chaque fois que quelqu'un aurait pensé à un quelconque Edward, ma tête aurait pivoté automatiquement…
         Pourtant cette fois-là, je ne tournai pas la tête. Alice et moi étions doués pour ces conversations privées. Il était rare que quelqu'un nous surprenne. Je gardai les yeux fixés sur les lignes du mur.
         Comment va-t-il ? demanda-t-elle.
         Je grimaçai, seulement une petite altération au coin de ma bouche. Rien qui pourrait interpeller les autres. Je pouvais très bien grimacer d'ennui.
         La voix mentale d'Alice était alarmée à présent, et je vis dans son esprit qu'elle surveillait Jasper de sa vision périphérique. Y a-t-il un danger ? Elle cherchait dans le futur immédiat, survolant les visions de monotonie pour découvrir la raison de ma grimace.
         Je tournai lentement la tête vers la gauche, comme si je regardais les briques au mur, soupirai, et revins vers la droite en fixant les fissures du plafond. Seule Alice savait que j'étais en train de secouer la tête.
         Elle se relaxa. Dis-moi s'il va trop mal.
         Je ne bougeai que les yeux, vers le plafond au-dessus de moi, puis les baissai.
         Merci de faire ça.
         J'étais heureux de ne pas avoir à répondre à voix haute. Qu'aurais-je dit ? "Tout le plaisir est pour moi"? Ce n'était pas le cas. Je n'aimais pas avoir à écouter les luttes internes de Jasper. Etait-il vraiment nécessaire de se tester ainsi ? Le chemin le plus sûr ne serait-il pas d'admettre simplement qu'il ne serait jamais capable de contrôler sa soif comme nous, et de ne pas se pousser dans ses retranchements?
          Pourquoi flirter avec le désastre ?
         Cela faisait deux semaines que nous n'avions pas chassé. Ce n'était pas une période trop longue pour le reste d'entre nous. Un peu incommode de temps en temps – si un humain marchait trop près, si le vent soufflait dans la mauvaise direction. Mais les humains marchaient rarement trop près. Leur instinct leur disait ce que leur esprit conscient n'admettrait jamais : nous étions dangereux.
         Jasper était très dangereux à cet instant précis.
         A ce moment, une fille de petite taille s'arrêta au bout de la table la plus proche de la nôtre, parlant à une amie. Elle ébouriffa ses cheveux courts, couleur sable, en passant ses doigts dedans. Les ventilateurs envoyèrent son parfum dans notre direction. J'avais l'habitude des effets que cette odeur avait sur moi – la douleur sèche dans ma gorge, le creux languissant dans mon estomac, la contraction automatique de mes muscles, l'afflux de venin dans ma bouche…
         Tout cela était normal, habituellement facile à ignorer. C'était plus dur à présent, avec des sensations plus fortes, doublées, puisque je ressentais la réaction de Jasper. Deux soifs, au lieu de la mienne seule.
         Jasper laissait son imagination l'emporter. Il se le représentait – se représentait se levant de sa chaise près d'Alice pour se placer près de la fille. Il pensait à se pencher vers elle, comme s'il allait lui murmurer à l'oreille, à laisser ses lèvres toucher la courbe de sa gorge. Imaginant quel goût aurait le flot chaud du pouls qui battait sous la peau fine une fois dans sa bouche…
         Je donnai un coup dans sa chaise.
         Il me regarda dans les yeux un instant avant de baisser le regard. Je pouvais entendre la honte le disputer à la rébellion dans sa tête.
         - Désolé, marmonna-t-il.
         Je haussai les épaules.
         - Tu n'allais rien faire, lui murmura Alice, apaisant son chagrin. Je pouvais le voir
         Je retins la grimace qui aurait trahi son mensonge. Nous devions nous serrer les coudes, Alice et moi.  Ce n'était pas facile d'entendre des voix ou d'avoir des visions du futur. Tous deux des monstres parmi ceux qui étaient déjà des monstres. Chacun protégeait les secrets de l'autre.
         - Ça aide si tu penses à eux en tant que personnes, suggéra Alice, sa voix haute et musicale trop rapide pour les oreilles humaines, si l'un d'entre eux avait été assez près pour nous entendre. "Elle s'appelle Whitney. Elle a une petite sœur, un bébé, qu'elle adore. Sa mère avait invité Esmé à cette garden party, tu te souviens ?"
         - Je sais qui elle est" répondit-il sèchement. Il se tourna pour regarder à travers une des petites fenêtres qui étaient placées juste sous l'avant-toit, tout le long de la salle. Le ton de sa voix mit un terme à la conversation.
         Il devrait chasser cette nuit. Il était ridicule de prendre des risques comme cela, à tester sa force, construire son endurance. Il devrait accepter ses limites et apprendre à faire avec. Ses anciennes habitudes n'étaient pas favorables au mode de vie que nous avions choisi ; il ne devait pas poursuivre dans ce chemin-là.
         Alice soupira silencieusement et se leva, emportant son plateau – son accessoire, en fait –avec elle et le laissant seul. Elle savait qu'elle l'avait assez encouragé. Bien que la relation de Rosalie et Emmett soit plus flagrante, c'étaient Alice et Jasper qui connaissaient l'humeur de l'autre aussi bien que la leur.
          Comme s'ils pouvaient également lire dans les pensées – bien que ce ne soit que dans celles de l'autre.
         Edward Cullen.
         Je réagis par réflexe. Je me tournai vers l'endroit d'où on m'avait appelé, bien que mon nom n'aie pas été prononcé, seulement pensé.
         Mon regard croisa pendant une fraction de seconde une paire de grands yeux humains marron chocolat, appartenant à un visage pâle en forme de cœur. Je connaissais ce visage, bien que je ne l'aie encore jamais vu. Il avait été présent dans presque toutes les têtes humaines aujourd'hui. La nouvelle élève, Isabella Swan. Fille du chef de police de la ville, amenée à vivre ici par quelque nouvelle situation de garde. Bella. Elle avait corrigé tous ceux qui avaient utilisé son nom en entier…
    Je détournai le regard, ennuyé. Il me fallut une seconde pour réaliser que ce n'était pas elle qui avait pensé mon nom.
         Evidemment, elle craque déjà sur les Cullen, entendis-je la première pensée continuer.
         Maintenant je reconnaissais la "voix". Jessica Stanley – cela faisait un moment qu'elle ne m'avait pas importuné avec son bavardage interne. Quel soulagement c'avait été quand elle avait laissé tomber l'intérêt mal placé qu'elle m'avait un temps porté. Il avait été presque impossible d'échapper à ses constantes et ridicules rêveries. J'avais souhaité, à l'époque, pouvoir lui expliquer exactement ce qui lui serait arrivé si mes lèvres, et les dents qui étaient derrière, s'étaient approchées d'elle. Cela aurait fait taire ces ennuyeux fantasmes. La pensée de sa réaction me fit presque sourire.
         Grand bien lui fasse, continua Jessica. Elle n'est même pas jolie. Je me demande pourquoi Eric la regarde autant… ou Mike.
         Elle tressaillit mentalement sur le dernier prénom. Son nouveau béguin, le très populaire Mike Newton, ne lui prêtait aucune attention. Apparemment, il n'était pas aussi insensible à la nouvelle. A nouveau comme l'enfant et son objet brillant. Cela envenima les pensées de Jessica, bien qu'elle se montrât très cordiale envers la nouvelle venue, pendant qu'elle lui racontait les histoires communes sur ma famille. La nouvelle élève avait dû lui poser des questions sur nous.
         Tout le monde me regarde aussi, aujourd'hui, pensa-t-elle avec suffisance. Si ce n'est pas de la chance que j'aie deux cours avec elle… Je parie que Mike va vouloir me demander ce qu'elle-
         J'essayai de bloquer ses jacassements ineptes avant que sa mesquinerie et son insignifiance ne me rendent fou.
         - Jessica Stanley est en train d'étaler tout le linge sale de la famille Cullen à la nouvelle fille Swan murmurai-je à Emmett pour le distraire.
         Il gloussa. J'espère qu'elle le fait bien, pensa-t-il.
         - Assez peu original, en fait. Juste le minimum de scandale. Pas une once d'horreur. Je suis un peu déçu.
         Et la nouvelle ? Elle est déçue par les ragots aussi ?
         J'essayai d'entendre ce que cette nouvelle, Bella, pensait des commérages de Jessica. Que voyait-elle quand elle regardait l'étrange famille à la pâleur de craie qui était universellement évitée ?
    Il était en quelque sorte de ma responsabilité de connaître sa réaction. Je me comportais comme un guetteur – à défaut d'un meilleur mot – pour ma famille. Pour nous protéger. Si jamais quelqu'un devenait suspicieux, j'étais prévenu et nous permettais un repli facile. Cela arrivait de temps en temps – un humain à l'imagination active nous voyait comme les personnages d'un livre ou d'un film. Généralement ils se trompaient, mais il était plus sûr de s'installer ailleurs plutôt que de risquer un examen approfondi. Très, très rarement, quelqu'un devinait. Nous ne lui laissions alors pas la chance de vérifier son hypothèse.   Nous disparaissions simplement, pour ne plus devenir qu'un souvenir terrifiant…
         Je n'entendis rien, bien que j'écoutasse ce qu'il y avait autour du frivole monologue interne de Jessica qui continuait de s'écouler. C'était comme s'il n'y avait personne assis à côté d'elle. Comme c'était étrange, la fille avait-elle bougé ? Cela n'était pas plausible, puisque Jessica jacassait toujours. Je me tournai pour vérifier, feignant de me balancer sur ma chaise. Vérifier ce que me disait mon "écoute supplémentaire" était quelque chose que je n'avais encore jamais fait.
         Encore une fois, mon regard rencontra les mêmes grands yeux marron. Elle était assise exactement à la même place, en train de nous regarder, chose que je trouvais naturelle puisque Jessica continuait à la régaler des rumeurs locales sur les Cullen.
         Penser à nous aurait également été une chose naturelle à faire.
         Mais je n'entendais pas le moindre murmure.
         Ses joues se teintèrent d'un rouge invitant, chaud, alors qu'elle baissait les yeux, loin de la gaffe embarrassante de s'être fait prendre à fixer un inconnu. Heureusement que Jasper était toujours en train de regarder par la fenêtre. Je n'aimais pas imaginer l'effet que cette accumulation de sang aurait eu sur son contrôle.
         Les émotions sur son visage avaient été aussi claires que si elles avaient été écrites en toutes lettres sur son front : de la surprise, tandis qu'elle observait inconsciemment les subtiles différences entre son espèce et la mienne, de la curiosité, à l'écoute des histoires que lui racontait Jessica, et quelque chose de plus… de la fascination ? Cela n'aurait pas été la première fois. Pour elles, nos proies désignées, nous étions magnifiques. Et enfin, de l'embarras quand je l'avais surprise à me regarder. Et pourtant, bien que ses pensées aient été aussi claires dans ses yeux étranges – étranges de par leur profondeur ; les yeux marrons semblant généralement inexpressifs tant ils étaient foncés – seul le silence me provenait de l'endroit où elle était assise. Rien du tout.
         J'eus un court instant de malaise.
         Je n'avais jamais rencontré cela auparavant. Avais-je un problème ? Je me sentais pourtant exactement comme d'habitude. Tracassé, j'écoutai plus fort.
         Toutes les voix que j'avais bloquées se mirent à crier dans ma tête.
    … me demande quelle musique elle aime… Je pourrais peut-être lui parler de ce nouveau CD…pensait Mike Newton, deux tables plus loin – les yeux rivés sur Bella Swan.
         Regardez-le la guigner. Ça ne lui suffit pas que la moitié des filles du lycée soient à ses pieds et n'attendent que… Les pensées d'Eric Yorkie étaient sulfureuses, et tournaient également autour de la fille.
         … tellement écœurant. C'est comme si elle était célèbre ou…Même Edward Cullen la regarde… Lauren Mallory était si jalouse que son visage devait être à présent d'un jade foncé. Et Jessica, affichant sa nouvelle meilleure amie. Laissez-moi rire… Le vitriol continuait à suinter des pensées de la fille.
         … parie que tout le monde lui a déjà demandé ça. Mais j'aimerais lui parler. Il faut que je trouve une question plus originale… songeait Ashley Dowling.
         … peut-être qu'elle sera dans mon cours d'espagnol… espérait June Richardson.
         … des tonnes à faire ce soir. Trigonométrie, et le devoir d'anglais. J'espère que Maman… Angela Weber, une fille discrète, dont les pensées étaient inhabituellement gentilles, était la seule à la table qui n'était pas obsédée par cette Bella.
         Je les entendais tous, entendais chaque chose insignifiante qu'ils pensaient au moment où elle leur traversait l'esprit. Mais rien du tout de la part de la nouvelle élève aux yeux si trompeusement communicatifs.
         Evidemment, je pouvais entendre ce qu'elle disait quand elle parlait à Jessica. Pas besoin de lire dans ses pensées pour entendre sa voix basse et claire à l'autre bout de la cafétéria.
         - Qui c'est, ce garçon aux cheveux blond roux ? l'entendis-je demander, me jetant un regard du coin de l'œil avant de se tourner rapidement quand elle vit que je l'observais toujours.
    Si j'avais eu le temps d'espérer que le ton de sa voix pourrait m'aider à identifier ses pensées, perdues quelque part où je ne pouvais les atteindre, je fus instantanément déçu. D'habitude, les pensées des gens leur venaient avec le même ton que leurs voix physiques. Mais cette voix discrète et timide ne m'était pas familière, pas comme les centaines de pensées qui rebondissaient partout dans la cafétéria, en tout cas. Entièrement nouvelle.
         Oh, bonne chance, idiote ! pensa Jessica avant de répondre à la question de la fille.
         - C'est Edward. Il est superbe, mais inutile de perdre ton temps. Apparemment aucune des filles d'ici n'est assez bien pour lui." Elle renifla.
         Je détournai la tête pour cacher mon sourire. Jessica et ses camarades de classe n'avaient aucune idée de la chance qu'elles avaient, qu'aucune d'entre elles ne m'attire particulièrement. Derrière l'humour passager, je ressentis une impulsion étrange, que je ne compris pas clairement. Cela avait un rapport avec les pensées venimeuses de Jessica, dont la nouvelle n'avait pas conscience… Je sentis l'urgence inexplicable de m'interposer entre elles, de protéger cette Bella Swan des rouages sombres qui tournaient dans l'esprit de son interlocutrice. Quel sentiment étrange. Essayant de déchiffrer les motivations qui se cachaient derrière mon impulsion, j'examinai la nouvelle une fois de plus.
    Peut-être était-ce seulement une sorte d'instinct protecteur qui ressurgissait – le fort pour le faible. Cette fille semblait plus fragile que ses nouveaux camarades. Sa peau était si translucide qu'il était difficile de croire qu'elle puisse lui offrir une quelconque protection contre le monde extérieur. Je pouvais voir la pulsation rythmique du sang dans ses veines à travers sa fine et pâle membrane…Mais je ne devais pas me concentrer là-dessus. J'étais assez bon dans cette vie que j'avais choisie, mais j'avais aussi soif que Jasper et il ne servait à rien de se laisser tenter.
         Il y avait une légère ride entre ses sourcils dont elle ne semblait pas avoir conscience.
         C'était incroyablement frustrant ! Je pouvais clairement voir que c'était une torture pour elle d'être assise là, à faire la conversation avec des inconnus, le centre de toutes les attentions. Je pouvais sentir sa timidité à la façon dont elle tenait ses frêles épaules, très légèrement voûtées, comme si elle s'attendait à une rebuffade d'un moment à l'autre. Mais je ne pouvais que sentir, que voir, qu'imaginer. Rien d'autre que le silence en provenance de cette fille banale. Je ne pouvais rien entendre. Pourquoi ?
         - On y va ? murmura Rosalie, interrompant mes interrogations.
         Je me détournai de la fille avec un sentiment de soulagement. Je ne voulais pas continuer à faillir ainsi – cela m'irritait. Et je ne voulais pas développer de l'intérêt pour ses pensées cachées simplement parce qu'elles m'étaient illisibles. Sans aucun doute, quand je les déchiffrerais – car je finirais bien par trouver un moyen de le faire – elles se révèleraient aussi futiles et insignifiantes que n'importe quelles pensées humaines. Cela ne valait pas l'effort que je fournirais pour les atteindre.
          - Alors, la nouvelle a peur de nous maintenant ? demanda Emmett, attendant toujours une réponse à la question qu'il avait posée.
         Je haussai les épaules. Emmett n'était pas intéressé au point de demander des informations supplémentaires. Je n'étais pas censé être intéressé non plus, d'ailleurs.
         Nous nous levâmes et quittâmes la cafétéria.
         Emmett, Rosalie et Jasper faisaient semblant d'être en terminale ; ils se dirigèrent vers leurs classes. Je jouais un rôle plus jeune que le leur. Je partis vers mon cours de biologie avancée, me préparant mentalement à subir un ennui profond pendant le reste de la journée. Je doutais que M Banner, un homme d'intelligence moyenne, puisse trouver quoi que ce soit dans ses livres qui puisse surprendre quelqu'un ayant passé – et obtenu – deux fois le diplôme de médecine.
         Une fois dans le labo de biologie, je m'installai sur ma chaise et éparpillai mes manuels – encore des accessoires ; ils ne contenaient rien que je ne sache déjà – sur ma table. J'étais le seul élève qui disposait d'une paillasse pour lui seul. Les humains n'étaient pas assez intelligents pour savoir qu'ils me craignaient, mais leur instinct de survie leur suffisait pour se tenir loin de moi.
    La pièce se remplit lentement, au fur et à mesure que les autres finissaient de manger. Je me balançai sur ma chaise en attendant que le temps passe. Je souhaitai encore une fois être capable de dormir.
         Comme je pensais à elle, quand Angela Weber rentra avec la nouvelle, son nom attira mon attention.
         Bella a l'air aussi timide que moi… j'aimerais pouvoir lui dire quelque chose… mais je vais avoir l'air stupide…
    Ouais ! pensa Mike Newton en se tournant pour voir la fille rentrer.
         Et toujours rien de la part de Bella Swan. L'espace vide où ses pensées auraient dû être m'irritait et me troublait.
         Elle se rapprocha, traversant l'allée qui longeait ma table pour atteindre le bureau du professeur. La pauvre ; le seul siège libre était à côté de moi. Automatiquement, je définis ce qui serait sa place en empilant mes livres en une pile bien nette. Je doutais qu'elle se sente à l'aise près de moi. Elle était ici pour un long semestre dans cette classe, au moins. Peut-être que, étant plus près d'elle, je serais capable de lui soutirer ses secrets… Non pas que j'aie déjà eu besoin de proximité avant… Ce n'était pas comme si j'allais trouver quoi que ce soit susceptible de m'intéresser.
         Bella Swan se retrouva au milieu du courant d'air que produisaient les ventilateurs.
         Son odeur me heurta comme une balle dévastatrice, comme un bélier furieux. Il n'y avait pas d'image assez puissante pour décrire la force de ce qui m'arrivait.
         A cet instant, je n'avais plus rien à voir avec l'humain que j'avais un jour été ; pas une trace des lambeaux d'humanité que je m'efforçais de conserver.
         J'étais le prédateur. Elle était ma proie. Il n'y avait plus rien au monde que cette vérité.
         Il n'y avait plus de salle pleine de témoins – ils étaient déjà des dommages collatéraux dans mon esprit. Le mystère de ses pensées était oublié. Elles ne signifiaient plus rien, puisque dans quelques secondes elle ne penserait plus.
         J'étais un vampire, et elle avait le sang le plus parfumé que j'aie senti en quatre-vingts ans.
         Je n'aurais jamais pu imaginer qu'une telle odeur puisse exister. Si je l'avais su, je serais parti à sa recherche il y a longtemps. J'aurais passé la planète entière au peigne fin pour elle. J'en imaginais déjà le goût…
         La soif me brûla la gorge comme un feu ardent. Ma bouche était brûlante et desséchée. Le flot de venin frais ne fit pas disparaître cette sensation. Mon estomac se tordit sous l'effet de la faim, conséquence de ma soif. Mes muscles se bandèrent, prêts à l'action.
         Une seconde à peine avait passé. Elle effectuait toujours l'enjambée qui avait envoyé son odeur dans mes narines.
         Au moment où son pied toucha le sol, elle se tourna vers moi, dans un mouvement qu'elle espérait furtif. Son regard croisa le mien, et je vis mon reflet dans le grand miroir de ses yeux.
         Le choc du visage que j'y vis sauva sa vie pour quelques secondes épineuses.
         Elle ne me rendit pas les choses faciles. En constatant l'expression de mon visage, le sang afflua une fois de plus à ses joues, leur donnant la plus belle couleur que j'aie jamais vue. Son odeur était un nuage épais dans ma tête. Je pouvais à peine penser à autre chose. Mes pensées rageaient, résistant à mon contrôle, incohérentes.
         Elle marchait plus vite à présent, comme si elle avait compris qu'elle devait s'échapper. Sa hâte la rendit maladroite – elle trébucha sur un livre et tituba, manquant de justesse de tomber sur la fille assise à la table devant moi. Vulnérable, faible. Plus que normal pour un humain.
         J'essayai de me concentrer sur le visage que j'avais vu dans ses yeux, un visage que j'avais reconnu avec révulsion. Le visage du monstre en moi – le visage que j'avais réduit à l'impuissance grâce à des décennies de discipline et de contrôle intransigeants. Avec quelle facilité il était soudain remonté à la surface !
         L'odeur tourbillonna autour de moi à nouveau, dispersant mes pensées et manquant de me propulser hors de mon siège.
         Non.
         Ma main s'agrippa au bord de la table tandis que je tentais de rester sur ma chaise. Le bois ne se montrait pas très coopératif. Ma main écrasa le support et je me retrouvai avec une écharde entre les doigts, laissant l'empreinte de ma main dans le bois qui restait.
         Détruire l'évidence. C'était une règle fondamentale. Je pulvérisai rapidement les bords de l'empreinte du bout de mes doigts, ne laissant plus qu'un trou irrégulier en une pile de copeaux sur le sol, que j'éparpillai du pied.
        
    Détruire l'évidence. Dommages collatéraux… 
         Je savais ce qui allait se passer à présent. La fille n'aurait d'autre choix que de s'asseoir à côté de moi, et je serais obligé de la tuer.
         Les innocents spectateurs de la classe, dix-huit adolescents et un adulte, ne seraient pas autorisés à sortir de la salle, ayant vu ce qu'ils allaient bientôt voir.
         Je tressaillis à l'idée de ce que j'allais devoir faire. Même dans mes pires moments, jamais je n'avais commis une telle atrocité. Je n'avais jamais tué d'innocents, pas un en huit décennies. Et voilà qu'à présent je planifiais d'en supprimer une vingtaine d'un coup.
    Le visage du monstre dans le miroir me regarda d'un air narquois.
         Même si une partie de moi frissonnait en pensant au monstre, une autre se réjouissait de ce que je préparais.
         Si je tuais la fille en premier, je n'aurais que quinze ou vingt secondes avec elle avant que les humains dans la pièce ne réagissent. Peut-être un peu plus, s'ils ne se rendaient pas tout de suite compte de ce que je faisais. Elle n'aurait pas le temps de crier ou d'avoir mal ; je ne la tuerais pas cruellement. C'était tout ce que je pouvais offrir à cette étrangère au sang si horriblement désirable.
         Mais dans ce cas, je devrais empêcher les autres de s'échapper. Je n'aurais pas à m'inquiéter des fenêtres, trop petites et hautes pour permettre à quiconque de s'échapper. Seulement la porte – si je la bloquais, ils étaient piégés.
         Cela serait plus lent et plus compliqué, essayer de les prendre tous alors qu'ils seraient paniqués en train de se bousculer, au milieu du chaos. Assez de temps pour qu'il y ait beaucoup de cris. Quelqu'un entendrait… et je serais forcé de tuer encore plus d'innocents pendant cette heure sombre.
         Et son sang refroidirait pendant que je serais occupé à tuer les autres.
         L'odeur me punit, fermant ma gorge d'une douleur sèche…
         Les témoins d'abord alors.
         Je me représentai mentalement la pièce. J'étais au milieu, dans la rangée la plus éloignée de la porte.  Je m'occuperais du côté droit en premier. J'estimais pouvoir briser quatre ou cinq nuques par seconde. Cela ne ferait pas de bruit. Le côté droit aurait de la chance ; il ne me verrait pas venir. Le temps de faire toute la rangée de gauche, il me faudrait, au plus, cinq secondes pour mettre un terme à toutes les vies présentes dans le labo.
         Assez longtemps pour que Bella Swan voie brièvement ce qui allait lui arriver. Assez longtemps pour qu'elle ait peur. Assez longtemps, peut-être, si le choc ne la pétrifiait pas sur place, pour qu'elle pousse un cri. Un cri ténu qui ne ferait accourir personne.
         Je pris une profonde inspiration, et l'odeur fut un feu qui parcourut mes veines sèches, incendiant ma poitrine pour consumer toute parcelle de la bonté dont j'étais capable.
         Elle se retournait. Dans quelques secondes, elle ne se tiendrait qu'à quelques centimètres de moi.
         Le monstre dans ma tête sourit à l'avance.
         Quelqu'un ferma bruyamment son classeur quelque part sur ma gauche. Je ne levai pas les yeux pour voir lequel de ces humains voués à disparaître était à la source du bruit. Mais le mouvement m'envoya une bouffée d'air ordinaire, dépourvu d'odeur.
         L'espace d'une seconde, je fus capable de réfléchir clairement. Pendant cette précieuse seconde, deux visages s'imposèrent à ma vue, côte à côte.
         L'un était le mien, ou plutôt ce qu'il avait un jour été : le monstre aux yeux  rouges qui avait tué tant de gens que j'avais cessé de les compter. Des meurtres rationnels, justifiés. Un tueur de tueurs, un tueur d'autres monstres moins puissants. C'était un complexe divin, je le reconnaissais – décider qui méritait la peine de mort. C'était un compromis auquel j'étais parvenu seul. Je me nourrissais de sang humain, mais seulement au sens le plus vague. Mes victimes étaient, de par leurs passe-temps répugnants, à peine plus humaines que moi.
         L'autre était celui de Carlisle.
         Il n'y avait aucune ressemblance entre ces deux visages. Ils étaient le jour et la nuit.
         Il n'y avait d'ailleurs aucune raison pour qu'ils se ressemblent. Carlisle n'était pas mon père au sens biologique du terme. Nous n'avions pas de points communs. La similarité de notre teint était le résultat de ce que nous étions ; tous les vampires avaient la même peau de glace. La ressemblance de la couleur de nos yeux avait une autre cause – le reflet d'un choix mutuel.
         Et en ce moment, alors qu'il n'y avait au départ aucun point commun entre nous, j'imaginai que mon visage avait commencé à ressembler au sien pendant les soixante-dix ans que j'avais passé à respecter son choix et suivre ses traces. Mes traits n'avaient pas changé, mais il me semblait à présent qu'un peu de sa sagesse marquait mon expression, qu'on pouvait retrouver une partie de sa compassion dans la forme de ma bouche, que des traces de sa patience se lisaient clairement sur mon front.
         Toutes ces subtiles améliorations étaient absentes du visage du monstre. Dans un moment, plus rien en moi ne reflèterait les années que j'avais passées avec mon créateur, mon mentor, mon père de toutes les façons possibles. Mes yeux rougeoieraient comme ceux d'un démon ; toute ressemblance serait perdue à jamais.
         Dans ma tête, les yeux pleins de bonté de Carlisle ne me jugeaient pas. Je savais qu'il me pardonnerait l'acte horrible que je m'apprêtais à faire. Parce qu'il m'aimait. Parce qu'il me croyait meilleur que je ne l'étais réellement. Et il continuerait à m'aimer, même si je lui prouvais bientôt qu'il avait tort.
         Bella Swan s'assit, ses mouvements raidis et maladroits – de peur ? – et l'odeur de son sang forma un nuage inexorable autour de moi.
         Je prouverais à mon père qu'il avait tort. La souffrance que cet acte lui causerait serait presque aussi douloureuse que la sécheresse dans ma gorge. Je m'éloignai d'elle par répulsion – révolté par le monstre qui brûlait de se saisir d'elle.
         Pourquoi était-elle venue ici ? Pourquoi  fallait-il qu'elle existe ? Pourquoi était-elle venue gâcher la paix que j'avais réussi à instaurer dans ma non-vie ? Pourquoi cette exaspérante humaine était-elle née?  Elle me ruinerait.
         Je tournai mon visage vers l'extérieur de la table, sous l'effet d'une violence subite, une haine irraisonnée parcourant mon être tout entier.
         Qui était cette créature ? Pourquoi moi, pourquoi maintenant ? Pourquoi devais-je tout perdre simplement parce qu'elle avait choisi d'apparaître dans cette invraisemblable petite ville ?
         Pourquoi était-elle venue !
         Je ne voulais pas être un monstre ! Je ne voulais pas tuer cette pièce remplie d'adolescents sans défense ! Je ne voulais pas perdre tout ce que j'avais péniblement gagné au cours d'une vie de sacrifice et d'abnégation !
         Je ne le ferais pas. Elle ne pourrait pas m'y obliger.
         Son odeur était un problème, l'hideusement attirante odeur de son sang. S'il existait ne serait-ce qu'une façon de résister… si seulement une autre bouffée d'air frais pouvait éclaircir ma tête une fois de plus.
         Bella Swan agita sa longue et épaisse chevelure acajou dans ma direction.
         Etait-elle folle ? C'était comme si elle encourageait le monstre ! Comme si elle le tentait.
         Il n'y avait aucune brise amicale capable d'éloigner son odeur de moi à présent. Tout serait bientôt perdu.
         Non, il n'y avait aucune brise capable de m'aider. Mais je n'avais pas besoin de respirer.
         Je stoppai le flot d'air qui circulait dans mes poumons ; le soulagement fut instantané, mais incomplet. J'avais toujours le souvenir de son odeur dans la tête, son goût à l'arrière de ma langue. Même à ça je ne pourrais pas résister longtemps. Mais je pouvais peut-être résister une heure. Une heure. Juste assez pour sortir de cette pièce pleine de victimes, victimes qui finalement n'auraient peut-être pas à en être. Si je pouvais résister une petite heure.
         Ne pas respirer était un sentiment assez inconfortable. Mon corps n'avait pas besoin d'oxygène, mais cela allait à l'encontre de mes instincts. Je dépendais de mon odorat plus que de mes autres sens quand j'étais stressé. Il me guidait quand je chassais, il était le premier avertissement en cas de danger. Je n'étais pas souvent tombé sur une créature aussi dangereuse que moi, cependant mon instinct de conservation était aussi fort que celui de n'importe quel humain moyen. Inconfortable, mais raisonnable. Plus supportable que la sentir et ne pas planter mes dents dans cette peau douce, claire et translucide, ne pas pouvoir atteindre son sang chaud, bouillonnant et –
         Une heure ! Rien qu'une heure. Je ne devais pas penser à l'odeur, au goût.
         La fille, silencieuse, gardait ses cheveux entre nous, se penchant tant qu'ils touchaient son classeur.  Je ne pouvais pas voir son visage, ne pouvais pas lire ses émotions dans ses profonds yeux clairs. Etait-ce pour cela qu'elle avait déployé ses longues boucles entre nous ? Pour me cacher ses yeux ? Par peur ? Timidité ? Pour garder ses secrets loin de moi ?
         Mon ancienne irritation, de ne pas pouvoir lire ses pensées, n'était plus rien en comparaison du besoin – et de la haine – qui me possédaient désormais. Car je haïssais cette frêle femme-enfant à côté de moi, la haïssais de toute la ferveur avec laquelle je m'accrochais à mon ancien moi, à ma famille, à mes rêves d'être quelqu'un de meilleur que ce que j'étais…
         Je la haïssais, je haïssais ce qu'elle me faisait ressentir – cela m'aidait un peu. Oui, l'irritation que j'avais ressentie avant était faible, mais elle aidait cependant. Je m'accrochais à chaque émotion qui me distrairait de la pensée du goût qu'elle aurait…
         Haine et irritation. Impatience. L'heure ne passerait-elle donc jamais ?
         Et quand elle serait terminée…Elle sortirait de la pièce. Que ferais-je alors ?
         Je pourrais me présenter. Bonjour, je m'appelle Edward Cullen. Je peux t'accompagner vers ton  prochain cours ?
         Elle dirait oui. Ce serait la chose la plus polie à faire. Même si elle me craignait déjà, comme je le suspectais, elle suivrait les conventions et marcherait avec moi. Il serait assez simple de l'entraîner dans la mauvaise direction. Une partie de la forêt s'avançait près des bâtiments, atteignant le coin le plus éloigné du parking. Je pouvais lui dire que j'avais oublié un livre dans ma voiture…
         Quelqu'un remarquerait-il que j'étais la dernière personne avec laquelle on l'avait aperçue ? Il pleuvait, comme d'habitude ; deux imperméables sombres ne piqueraient pas trop la curiosité des autres, et ne risquaient pas de me trahir.
         Sauf que je n'étais pas le seul élève qui s'intéressait à elle aujourd'hui – bien que personne ne soit aussi intensément captivé. Mike Newton, en particulier, était conscient de chaque changement dans ses appuis quand elle remuait sa chaise – elle était mal à l'aise trop près de moi, comme tout le monde, comme ce à quoi je m'étais attendu avant que son odeur ne détruise toutes mes préoccupations charitables. Mike Newton remarquerait si elle quittait la classe avec moi.
         Si je pouvais attendre une heure, pouvais-je en attendre deux ?
         Je tressaillis à la douleur que me causait la brûlure.
         Elle rentrerait chez elle, et sa maison serait vide. Le chef Swan travaillait tard le soir. Je savais où elle se trouvait, tout comme je savais où habitait chacun dans cette ville minuscule. Sa maison était nichée tout contre un petit bois, sans voisins proches. Même si elle avait le temps de crier, ce qui n'arriverait pas, personne ne l'entendrait.
         Cela serait une façon raisonnable d'agir. Je m'en étais sorti sept décennies sans sang humain, je pouvais bien résister une heure. Et quand je serais seul avec elle, il n'y aurait plus aucun risque que je blesse quelqu'un d'autre. Et pas besoin de te hâter alors que tu as tant d'expérience, acquiesça le monstre dans ma tête.
         Il était stupide de penser qu'en sauvant les dix-neuf humains dans cette pièce grâce à mes efforts patients, je serais moins monstrueux au moment de tuer cette fille innocente.
         Bien que je la haïsse, je savais que ma haine était injuste. Je savais que ce que je détestais était en réalité moi-même. Et je nous haïrais tous deux tellement plus quand elle serait morte…
         Je passai l'heure ainsi – à imaginer les meilleures façons de la tuer. J'essayais d'éviter d'imaginer l'acte lui-même. Cela aurait été trop pour moi ; je risquais de perdre cette bataille et de finir par tuer tous ceux qui se trouvaient dans la salle. Je ne planifiais que ma stratégie, rien de plus. Cela m'aida à supporter l'heure.
         A un moment, vers la fin du cours, elle me jeta un coup d'œil à travers la tenture fluide de ses cheveux. Je pouvais sentir la haine injustifiée qui me brûlait quand je croisai son regard – je voyais mon reflet dans ses yeux effrayés. Le sang monta à ses joues avant qu'elle puisse s'abriter à nouveau derrière son rideau, et je faillis succomber.
         Mais la sonnerie retentit. Sauvé par le gong – quel cliché. Nous étions tous les deux sauvés. Elle, sauvée de la mort. Moi, sauvé pour un court moment de l'obligation de redevenir la créature cauchemardesque que je redoutais et méprisais
         Je ne parvins pas à garder une allure humaine tant j'avais hâte de sortir de la salle. Si quelqu'un m'avait regardé, il aurait sûrement remarqué qu'il y avait quelque chose d'anormal quant à la façon dont je me déplaçais. Mais personne ne faisait attention à moi. Toutes les pensées humaines continuaient à graviter autour de la fille qui était condamnée à mourir dans un peu plus d'une heure.
         Je me cachai dans ma voiture.
         Je n'aimais pas penser que je devais me cacher. Ça sonnait tellement lâche. Mais c'était incontestablement le cas.
         Je n'avais pas assez d'emprise sur moi-même pour pouvoir m'approcher d'humains sans danger.  Fournir autant d'efforts afin d'épargner l'un d'entre eux ne me laissait pas assez de ressources pour résister aux autres. Quel gâchis ce serait. Si je devais céder au monstre, autant que ma défaite en vaille la peine.
         Je mis en route un CD qui d'ordinaire me calmait, mais en ce moment il était inefficace. Non, ce qui m'aidait le plus à présent, c'était l'air frais et nettoyé par la pluie fine que j'inspirai profondément par ma fenêtre ouverte. Bien que je me rappelle parfaitement l'odeur enivrante de Bella Swan, cet air propre me faisait l'effet d'une douche qui débarrassait mon corps de cette infection.
         J'étais à nouveau sain d'esprit. Je pouvais à nouveau penser. Et je pouvais à nouveau me battre. Me battre contre ce que je ne voulais pas être.
         Je n'étais pas obligé d'aller chez elle. Je n'étais pas obligé de la tuer. Evidemment, j'étais une créature rationnelle et pensante, et j'avais le choix. On avait toujours le choix.
         Je ne m'étais pas senti comme ça dans la classe… mais j'étais loin d'elle à présent. Peut-être que si je l'évitais très, très prudemment, je n'aurais rien à changer à ma vie. Tout allait comme je le désirais.   Pourquoi devrais-je laisser cette exaspérante et délicieuse anonyme tout ruiner ?
         Je n'étais pas obligé de décevoir mon père. Je n'étais pas obligé de causer à ma mère de l'inquiétude, de l'embarras… de la tristesse. Oui, cela blesserait également ma mère adoptive. Et Esmé était si gentille, si douce et aimante. Faire de la peine à quelqu'un comme elle était absolument inexcusable.
         Quelle ironie que j'aie voulu protéger cette fille de la menace dérisoire et inoffensive que représentaient les pensées sarcastiques de Jessica ! J'étais la dernière personne qui se comporterait comme un protecteur envers Bella Swan. Elle n'aurait jamais besoin d'autant de protection que celle dont elle avait besoin contre moi.
         Où était Alice ? me demandai-je soudain. Ne m'avait-elle pas vu tuant la fille Swan de multiples façons ? Pourquoi n'était-elle pas venue aider – pour m'arrêter ou m'aider à effacer les traces de l'évidence, qu'importe ? Etait-elle si absorbée par sa surveillance du futur de Jasper qu'elle n'avait pas perçu l'évènement bien plus grave qui risquait d'arriver ? Etais-je plus fort que je ne le croyais ? Ne ferais-je donc rien à la fille ?
         Non. Je savais que ce n'était pas vrai. Alice devait être concentrée sur Jasper de toutes ses forces. Je cherchai dans la direction dans laquelle je savais qu'elle était, dans le petit bâtiment qui abritait les salles d'anglais. Il ne me fallut pas longtemps pour localiser sa "voix" familière. Et j'avais raison. Toutes ses pensées étaient tournées vers Jasper, scrutant avec attention chaque minute de son futur.
         Je souhaitais qu'elle me donne un conseil, mais en même temps, j'étais heureux qu'elle ne sache pas ce dont j'étais capable. Qu'elle n'ait pas connaissance du massacre que j'avais projeté une heure auparavant.
         Je sentis une nouvelle brûlure en moi – celle de la honte. Je ne voulais pas qu'ils sachent.
         Si je pouvais éviter Bella Swan, si je pouvais m'arranger pour ne pas la tuer – alors que je pensais cela, le monstre dans mon ventre se tordit et grinça des dents – personne n'aurait besoin de savoir. Si je pouvais rester loin de son odeur…
         Il n'y avait aucune raison pour que je n'essaye pas. Pour que je fasse le bon choix. Que je tente d'être ce que Carlisle pensait que j'étais.
         La dernière heure touchait à sa fin. Je décidai de mettre mon plan en action. Cela valait mieux que rester sur le parking où elle risquait de passer et de ruiner toutes mes tentatives. Je ressentis encore cette haine injustifiée envers la fille. Je détestais qu'elle ait ce pouvoir inconscient sur moi. Qu'elle puisse m'obliger à être quelque chose que je ne supportais pas.
         Je me dirigeai vivement – un peu trop vivement, mais il n'y avait pas de témoins – vers l'accueil du lycée. Il n'y avait aucune raison pour que Bella Swan croise mon chemin. Je l'éviterais comme le fléau qu'elle était.
         Il n'y avait personne à l'accueil à part la secrétaire, celle que je voulais voir.
         Elle ne remarqua pas mon entrée silencieuse.
    - Mme Cope ?
         La femme aux cheveux d'un rouge artificiel leva la tête et ses yeux s'agrandirent. Cela les mettait toujours sur leurs gardes, ces petits signes qu'ils ne comprenaient pas, quel que soit le nombre de fois qu'ils avaient vu l'un d'entre nous auparavant.
    - Oh, fit-elle, le souffle coupé et un peu troublée. Elle tira sur son tee-shirt. Stupide, pensa-t-elle. Il a quasiment l'âge d'être mon fils. Trop jeune pour penser à lui comme ça… "Bonjour, Edward. Que puis-je faire pour toi ? " Ses cils battirent derrière ses épaisses lunettes.
         Mal à l'aise. Mais je savais me montrer charmant quand je le désirais. C'était simple, dès lors que je savais ce qu'ils pensaient de mes gestes ou de mes intonations.
         Je me baissai vers elle, la regardant comme si j'étais ensorcelé par ses yeux marron terne. Ses pensées se troublaient déjà. Ce serait facile.
         - Je me demandais si vous pouviez m'aider à propos de mon emploi du temps, dis-je de ma voix la plus douce, celle que j'utilisais pour ne pas effrayer les humains.
         J'entendis son rythme cardiaque s'affoler.
         - Bien sûr, Edward, comment puis-je t'aider ? " Trop jeune, trop jeune, se répétait-elle. Elle avait tout faux, bien entendu. J'étais plus âgé que son grand-père. Mais si on s'en tenait à mon permis de conduire, elle avait raison.
        
    - Je me demandais s'il était possible d'échanger mon cours de biologie avec une matière de niveau terminale. Peut-être la physique ?
         - As-tu un problème avec M. Banner, Edward ?
         - Non, pas du tout, c'est juste que j'ai déjà étudié ce qu'on fait en ce moment, alors…
         - Dans cette école avancée dans laquelle tu étais en Alaska, c'est bien ça ?
    " Elle pinça ses fine lèvres en disant cela. Ils devraient tous être à l'université. J'ai entendu les professeurs se plaindre. Parfaits en tous points, jamais une réponse hésitante, jamais une faute aux contrôles – comme s'ils avaient trouvé un moyen de tricher dans toutes les matières. M. Varner préférerait croire qu'on triche plutôt que d'admettre qu'un élève est plus intelligent que lui… Je parie que leur mère leur paye des cours particuliers… "En fait, Edward, la classe de physique est pleine. M. Banner n'aime pas avoir plus de vingt-cinq élèves en même temps. "
         - Je ne dérangerai personne.
         Bien sûr que non. Pas un parfait Cullen.
         - Je le sais, Edward, mais il n'y aura pas assez de sièges et…
         - Je pourrais peut-être laisser tomber cette matière, alors. J'utiliserai ce temps libre pour étudier seul. "
         - Laisser tomber la biologie ? "
    Elle resta bouche bée. C'est n'importe quoi. Quel problème pourrait-il avoir à étudier un sujet qu'il connaît déjà ? Il doit y avoir un problème avec M. Banner. Je devrais peut-être en parler à Bob… " Tu n'auras pas assez de crédits pour obtenir ton diplôme. "
        
    - Je rattraperai l'année prochaine."
         - Tu devrais peut-être en parler à tes parents."

         La porte s'ouvrit derrière moi, mais qui que ce soit il ne pensa pas à moi, je ne m'en préoccupai donc pas et me concentrai sur Mme Cope. Je me rapprochai légèrement, et agrandis un peu mes yeux. Cela marchait d'ordinaire mieux quand ils étaient dorés. La noirceur faisait peur aux gens, à juste titre.
         - Je vous en prie, Mme Cope." Je rendis ma voie aussi onctueuse et persuasive que possible – et elle pouvait être très persuasive. "N'y a-t-il aucune autre matière avec laquelle je pourrais échanger ? Il doit bien y avoir un autre horaire disponible ? Le cours de Biologie de 2 à 3 n'est sûrement pas la seule option…"
         Je lui souris, faisant attention à ne pas trop découvrir mes dents pour ne pas l'effrayer, laissant mon expression adoucir mon visage.
         Son rythme cardiaque s'emballa. Trop jeune, se rappela-t-elle frénétiquement.
         - Eh bien, peut-être pourrai-je parler à Bob – je veux dire M. Banner. Je verrai si –
        Il ne fallut qu'une seconde pour que tout change ; l'atmosphère dans la pièce, ma mission ici, la raison pour laquelle je m'étais penché vers la femme aux cheveux rouges… Ce que j'avais accompli dans un but précis se détourna vers un autre.
         Il ne fallut qu'une seconde à Samantha Wells pour ouvrir la porte et jeter son billet de retard dans la corbeille près de l'entrée, puis se précipiter dehors, dans sa hâte de quitter le lycée. Il ne fallut qu'une seconde pour que la soudaine bourrasque de vent s'engouffre dans mes narines. Il ne me fallut qu'une seconde pour réaliser pourquoi le premier arrivant ne m'avait pas dérangé avec ses pensées.
         Je me retournai, bien que je n'eusse pas besoin de vérifier. Je pivotai lentement, luttant pour garder le contrôle sur mes muscles qui se rebellaient.
         Bella Swan se tenait à l'entrée du bureau, son sac adossé au mur, une feuille de papier serrée fort entre ses doigts. Ses yeux s'agrandirent encore plus quand elle croisa mon regard féroce et inhumain.
         L'odeur de son sang satura chaque particule d'air dans la pièce étroite et surchauffée. Ma gorge s'enflamma.
         Le monstre me jeta à nouveau un regard furieux depuis ses prunelles, masque démoniaque.
         Ma main hésita dans l'air au-dessus du comptoir. Je n'aurais pas besoin de regarder où se trouvait Mme Cope avant de l'escalader et d'aplatir sa tête avec tant de force que cela la tuerait. Deux vies, au lieu de vingt. Un échange.
         Le monstre affamé attendait anxieusement que je le fasse.
         Mais on avait toujours le choix – on devait l'avoir.
         Je stoppai le mouvement de mes poumons, et fixai le visage de Carlisle devant mes yeux. Je me retournai vers Mme Cope, et entendis sa surprise interne devant le brusque changement de mon expression. Elle recula loin de moi, mais sa peur ne prit pas forme de mots cohérents.
    Utilisant tout le contrôle que j'avais acquis pendant des décennies d'abnégation, je rendis ma voix douce et égale.
         - Tant pis. C'est impossible, et je comprends. Merci quand même.
         Je tournai les talons et m'élançai à l'extérieur, essayant de ne pas sentir la chaleur du sang de la fille alors que je ne passais qu'à quelques centimètres d'elle.
    Je ne m'arrêtai pas avant d'être arrivé dans ma voiture, bougeant trop vite pendant tout le trajet. La plupart des humains avaient déjà quitté les lieux, il n'y avait donc plus beaucoup de témoins. J'entendis un étudiant de deuxième année, D.J. Garrett, me remarquer, sans me prêter attention.
         D'où est arrivé Cullen – c'est comme si il était sorti de nulle part… Voilà que je me laisse emporter par mon imagination encore une fois. Maman me dit toujours…
         Quand je me glissai dans ma Volvo, les autres y étaient déjà. J'essayai de contrôler ma respiration, mais je haletais comme si j'étais en train d'étouffer.
         - Edward ? me demanda Alice, alarmée.
    Je secouai la tête.
         - Bon sang, qu'est-ce qui t'est arrivé ? s'enquit Emmett, pour le moment distrait du fait que Jasper ne soit pas d'humeur à lui accorder sa revanche.
         Au lieu de répondre, je démarrai la voiture en marche arrière. Je devais partir de là avant que Bella Swan puisse m'y suivre aussi. Mon démon personnel, celui qui me hantait… Je fis demi-tour et accélérai. Je passai la quatrième avant d'arriver sur la route. Une fois dessus, je mis la cinquième avant d'en tourner le coin.
         Sans regarder, je sus que Rosalie, Emmett et Jasper s'étaient tous tournés vers Alice. Elle haussa les épaules. Elle ne pouvait pas voir ce qui s'était passé, seulement ce qui allait arriver.
         A présent, elle cherchait dans mon futur. Nous vîmes en même temps ce qui défilait dans sa tête, et nous fûmes aussi surpris l'un que l'autre.
         - Tu t'en vas ? murmura-t-elle.
         Les autres avaient les yeux fixés sur moi à présent.
         - Vraiment ? sifflai-je entre mes dents.
         Elle vit alors mon futur changer brutalement, le choix que je venais de prendre l'entraînant dans une direction bien plus sombre.
         - Oh.
         Bella Swan, morte. Mes yeux, rendus cramoisis par le sang frais. Les recherches que cela entraînerait. Le temps nécessaire qu'il nous faudrait attendre avant de pouvoir à nouveau nous montrer au grand jour et tout recommencer…
         - Oh, répéta-t-elle. La vision devint plus nette. Je voyais l'intérieur de la maison du chef Swan pour la première fois, voyais Bella dans une petite cuisine aux placards jaunes, le dos qu'elle m'offrait alors que je la traquais depuis les ténèbres…son odeur m'attirant irrépressiblement…
         - Stop ! grondai-je, incapable d'en supporter plus.
         - Désolée, murmura-t-elle, les yeux grands ouverts
         Le monstre se réjouit.
         Et la vision dans sa tête changea à nouveau. Une autoroute vide de nuit, les arbres qui la bordaient couverts de neige, moi filant à la vitesse de l'éclair, dépassant allègrement les deux cent kilomètres à l'heure.
         - Tu me manqueras, me déclara-t-elle. Même si tu ne pars pas longtemps.
         Emmett et Rosalie échangèrent un long regard d'appréhension.
         Nous étions presque arrivés à la longue allée qui menait chez nous.
         - Dépose-nous là, ordonna-t-elle. Mais tu devrais le dire à Carlisle toi-même.
         J'acquiesçai et arrêtai la voiture dans un crissement de pneus.
         Emmett, Rosalie et Jasper sortirent en silence ; ils demanderaient à Alice de s'expliquer une fois que je serais parti. Alice pressa mon épaule.
         - Tu feras ce qu'il faut ", m'assura-t-elle. Pas une vision cette fois – un ordre. " Elle est la seule famille de Charlie Swan. Ça le tuerait aussi."
         - Oui, répondis-je, d'accord seulement avec la dernière partie.
         Elle se glissa dehors pour rejoindre les autres, les sourcils froncés par l'anxiété. Ils se fondirent dans les bois, hors de vue avant que j'aie effectué mon demi-tour.
         J'accélérai en retournant vers la ville, sachant que les visions d'Alice passeraient des ténèbres à la lumière, en flashs incessants. Tandis que j'entrais dans Forks, frôlant les 150 km/h, je n'étais pas vraiment sûr de la direction que j'allais prendre ensuite. Irais-je à l'hôpital dire au revoir à mon père ? Ou faire ce que me dictait le monstre en moi ? La route s'envola sous mes pneus.


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